Quelle est la part du rêve quand on cherche à s’établir en agriculture?
« On savait dans quoi on s’embarquait », commence Nathalie, qui n’avait visiblement pas de l’agriculture une vision fleur bleue, provenant elle-même du milieu agricole. « Nous avions le but d’en vivre, de quitter chacun nos emplois extérieurs, ou à tout le moins pour l’un de nous deux. »

Dix ans plus tard, Nathalie Gagné et Martin Pelletier gagnent toujours principalement leur vie comme employés d’entreprises non agricoles. Ils n’abandonnent toutefois pas leur rêve de vivre de la terre, de leur terre à eux, qu’ils ont achetée à Saint-Sylvestre, une terre peut-être un peu trop petite pour bien en vivre, mais où le sentiment de liberté est total, surtout par temps clair, quand on peut toiser du regard la ville de Québec. La ville…

Quand ils ont manifesté le désir de s’établir en agriculture, Martin Pelletier et Nathalie Gagné ont spontanément pensé à l’acériculture. Acériculteurs en herbe, Martin et Nathalie? Oui et non. Nathalie avait déjà entaillé des érables et bouilli l’eau d’érable à la ferme familiale (laitière et acéricole), mais « le voir faire et le faire, c’est deux choses très différentes », tient-elle cependant à préciser. Même son de cloche du côté de Martin, originaire lui de Saint-Apollinaire, dans Lotbinière, qui a commencé à s’intéresser à l’acériculture en observant son oncle faire les sucres, mais qui a dû apprendre plus à fond le métier avec le soutien de la famille de Nathalie, en se documentant comme le ferait un autodidacte.

Sortir une canne de sirop et une petite cuillère, il n’en faut pas plus pour accrocher un sourire sur le visage de Guillaume, fils de Nathalie Gagné et Martin Pelletier.

En juin 1999, Martin et Nathalie tentent l’aventure. La première ferme acéricole visitée fut la dernière. Nathalie étant originaire de Saint-Sylvestre, petit village situé à 20 minutes de Sainte-Marie, c’est dans cette localité qu’ils se mettent à chercher. Nathalie et Martin vont rencontrer Berthe Fecteau et Roger Drouin, un couple de personnes âgées du chemin Craig qui serait peut-être prêt à se retirer. Ces derniers déclinent gentiment l’offre des jeunes… pour finalement les rappeler, en décembre 1999, pour explorer la possibilité de céder leur entreprise.

L’une des premières préoccupations de Berthe Fecteau et Roger Drouin était sans équivoque : qu’est-ce que Martin et Nathalie étaient pour faire de la maison – que ses parents avaient bâtie et qui l’avait vu naître – et prendraient-ils bien soin de la ferme qu’elle et son mari avaient mise en valeur pendant tant d’années, sans jamais manquer une saison des sucres? Le patrimoine serait-il entre bonnes mains?

Rassurés devant ces deux relèves hautement motivées, Roger et Berthe vendent maison, terres cultivables et érablière en février 2000. Et tout comme le passage à l’an 2000, la vente ne sera entachée d’aucun bogue! Des liens se sont même développés entre cédants et accédants, qui se visitent régulièrement, même en l’absence de liens familiaux entre eux. « On a été très chanceux et privilégiés, disent à l’unisson Martin et Nathalie, que Roger et Berthe nous accordent leur confiance. »

Rêver grand, s’établir petit
En achetant, Martin et Nathalie avaient l’intention bien sûr d’exploiter l’érablière, mais avaient aussi l’idée d’exploiter les terres cultivables et les pâturages pour faire de l’élevage… pour finalement s’apercevoir que les superficies n’étaient pas assez grandes pour générer un volume d’élevage suffisant.

Localisée sur un fond de terre d’un peu moins de 63 hectares en érablière et en terres cultivables (foin et petites céréales) actuellement allouées à d’autres producteurs, la sucrerie compte 2800 érables reliés par tubulure, pour 3350 entailles. L’an passé, ils ont produit 7700 livres de sirop avec ce nombre d’entailles, pour un rendement moyen par entaille de 2,3 livres. De bons rendements pour qui produit sous régie biologique.

Car effectivement, la certification biologique a été une façon pour Martin et Nathalie d’aller chercher une prime intéressante pour leur produit. Même avec une petite érablière comme la leur, le duo pense que le jeu en vaut la chandelle, donc que les surplus de revenus tirés de la vente d’un sirop certifié bio surpassent les investissements pour convertir des pratiques et des équipements aux normes biologiques. Ils ont ainsi obtenu leur certification en 2002.

Berthe Fecteau et Roger Drouin ont cédé leur maison, leurs terres et leur érablière à un jeune couple qui voulait habiter les lieux et mettre en valeur un patrimoine constitué de longue haleine.


Leur première saison de sucres, Martin et Nathalie s’en souviendront longtemps. Le rendement final n’aura été que de 10 barils de sirop… Le couple s’attendait à tellement plus! Le découragement aurait alors pu se pointer le bout du nez, mais au contraire, les acériculteurs se sont remis à rêver, à imaginer une saison encore plus favorable aux coulées… et ont sorti de leurs poches les sommes requises pour moderniser les installations. Et au fil des ans et des investissements, les rendements se sont accrus, allant jusqu’à 18 barils l’an passé, livrés à la coopérative Citadelle.

En 2007, la cabane vieillissante a même été carrément jetée à terre, puis une nouvelle construction plus vaste et mieux ventilée a été érigée au même endroit que l’ancienne. On en a profité pour y installer une nouvelle bouilleuse au bois surmontée de nouveaux plateaux d’évaporation en acier inoxydable, conformes aux exigences biologiques. Comme l’érablière compte deux versants – un premier versant qui facilite l’acheminement de l’eau d’érable vers la cabane, mais un autre qui ne coule pas du tout vers la cabane –, Martin et Nathalie ont fait installer une nouvelle ligne électrique pouvant alimenter adéquatement une nouvelle station de pompage, en plus de la cabane à sucre.

La prochaine acquisition devrait être un concentrateur d’eau d’érable (appareil à osmose inversée), un investissement qui se paiera tout seul selon Martin Pelletier, qui bûche 40 cordes de bois annuellement pour parvenir à évaporer l’eau de la sève d’érable, qui en contient entre 95 et 98 %.

L’érablière de Martin Pelletier et Nathalie Gagné, régie en mode biologique, compte 2800 érables sur deux versants, pour une possibilité de 3350 entailles reliées par tubulure.


« Certaines personnes pensent faire de l’argent à court terme en agriculture, expose Martin Pelletier. Ce n’est pas possible. L’agriculture, c’est du long terme. » Leur maison et leur ferme, le tandem l’a financé sur un terme de 20 ans. Vingt ans pour commencer à respirer financièrement, c’est peut-être l’un de leurs objectifs, mais il ne faut pas s’y tromper : le couple vit une saison des sucres à la fois, sans trop regarder en avant, mais en restant toujours optimiste et confiant, surtout que les prix du sirop sont actuellement très bons et que le marché s’est stabilisé. Mais invariablement, les années difficiles sont encore épongées avec leurs revenus extérieurs. Si leur entreprise reste à ce jour déficitaire, c’est non sans raison : Nathalie et Martin ont consenti à beaucoup d’investissements pour rendre les installations plus performantes.

La nouvelle cabane à sucre, érigée en 2007, est plus vaste et mieux ventilée. On en a profité pour y installer une nouvelle bouilleuse au bois surmontée de nouveaux plateaux d’évaporation.

En 2006, Martin et Nathalie avaient requis l’aide d’un agronome-consultant qui a évalué les occasions de développement compte tenu des finances du couple, des superficies cultivables disponibles, de la taille de l’érablière et de la qualité des équipements. Première recommandation : concentrer les efforts dans la mise à niveau de l’érablière pour en tirer le maximum de revenus. Deuxième recommandation, qui découle de la première : ne pas se lancer dans plus d’un projet à la fois, mais viser plutôt la rentabilité d’au moins un projet à court terme : l’érablière.

Côté qualité de vie, Martin et Nathalie sont peut-être agriculteurs à temps partiel, mais quand vient le temps des sucres, ils sont acériculteurs à temps plein! Les semaines de vacances de Martin et les journées de congé de Nathalie sont alors consacrées à deux tâches bien précises : entailler et bouillir! « Nous sommes chanceux s’il nous reste une petite semaine de congé! » illustrent ceux qui profitent de la souplesse de leurs employeurs s’ils doivent devancer ou décaler leurs journées de congé en raison de Miss Météo. Martin et Nathalie tiennent à souligner l’aide de leurs familles respectives pour la saison printanière, mais aussi pour aménager l’érablière en été et en automne (buchage et installation de nouvelle tubulure).

Tout n’a pas été facile lors de leur établissement… À quelle profondeur entailler? Combien d’entailles effectuer par arbre selon son diamètre sans nuire à sa longévité? Comment ajuster la bouilleuse pour obtenir un sirop au bon degré Brix? « On est passé proche de brûler des plateaux d’évaporation parce qu’ils ne contenaient pas assez d’eau d’érable! » se remémore Martin Pelletier de sa première saison des sucres, en 2001. Ne passons pas sous silence le support de Roger Drouin lors de leur première saison, qui a prodigué quelques conseils judicieux.

Il y avait aussi le défi physique associé au travail… Parait-il qu’entailler raquettes aux pieds est tout un défi, si on mesure cette corvée au nombre incalculable de chutes de Martin, qui a en outre perdu 9 kilos la première année! Il faut dire que le haut niveau de stress associé aux mille et une choses à penser quand on exploite une entreprise agricole pour la première fois a peut-être aussi contribué à la perte de poids!

En somme, Martin Pelletier et Nathalie Gagné ont-ils des regrets? Non. Ils aiment leur vie, une vie pleine de défis, mais une vie qu’ils ont choisie.

Une vie qu’ils ont rêvée.

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