Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Rien de tel que d’aller voir ailleurs pour s’ouvrir à d’autres réalités afin d’avoir du recul sur la sienne et en estimer les failles et bénéfices.

Ce fut la principale motivation du projet qui a transporté huit jeunes de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ) au Chili du 1er au 13 février dernier. Durant deux semaines, la petite troupe québécoise s’est initiée à l’agriculture chilienne et aux initiatives entrepreneuriales agroalimentaires, grâce à l’appui logistique de l’Institut interaméricain pour la coopération agricole (IICA).

Le bureau chilien de l’IICA a accompagné le groupe sur place, à travers deux belles régions du Chili : celle aux alentours de la capitale, Santiago, région fruitière et viticole, et plus au Sud, la région de Valdivia, plutôt laitière et céréalière. Les journées ont été rythmées de visites de nombreuses fermes et d’entreprises de transformation et de commercialisation, d’écoles agricoles, de bureaux régionaux du ministère de l’Agriculture, et… de coopératives agricoles.

Les productions concernées : vin, pommes, raisin, bleuets, framboises, tomates, miel, moutons, fines herbes, oignons, lait… autant de produits frais et transformés dont les yeux et les papilles des jeunes ont pu profiter tout au long du séjour (voir l’encadré en page 56).

Une agriculture à deux vitesses
Depuis toujours, le visage agricole chilien a évolué au gré de la situation politique, parfois chaotique, du pays. Au cours du siècle dernier, le milieu rural a connu de profonds changements. Jusque dans les années 60, environ 75 % de la population rurale chilienne dépendait encore des haciendas (grandes propriétés agricoles) qui contrôlaient 80 % des meilleures terres agricoles. Cette masse de petits métayers a profité aux partis politiques de gauche qui prirent le pouvoir à partir des années 50 et mirent en place une succession de réformes agraires. Non sans entrave, ces réformes diminuèrent grandement le pouvoir de l’élite rurale traditionnelle : les grands propriétaires terriens furent expropriés et les terres redistribuées aux paysans, qui se sont retrouvés du jour au lendemain gestionnaires de leurs petits lopins de terre. Sous la dictature Pinochet, ce sont les plus préparés et les plus « connectés » qui ont eu l’occasion de se démarquer, à savoir les ex-pro­priétaires d’haciendas, aujourd’hui devenus pour beaucoup de grands exploitants agricoles ou entrepreneurs de grandes entreprises agro-alimentaires, contractant des petits fermiers. Une version moderne des haciendas en quelque sorte.

Producteur de fines herbes

Les représentants de la FRAQ ont eu la chance de naviguer entre ces toutes petites structures agricoles et ces méga-entreprises. Et ils ont pu constater que, globalement, les petits exploitants se font littéralement « manger » par les plus importants. Sans protection des terres agricoles et sans organisation des productions, les gros entrepreneurs se structurent en agro-industrie, achètent les terres, s’octroient de grosses parts de marché et maitrisent toute la chaine, de la production à la transformation et la commercialisation. Plusieurs exportent en Europe et en Amérique du Nord et certains détiennent à eux seuls d’un tiers à la moitié de la production nationale. Difficile pour les petits exploitants de faire face et de résister à l’abandon de leurs terres pour quelques milliers de pesos.

La coopération : une solution
Aujourd’hui, plus que du problème du renouvèlement des générations en agriculture, il est bien davantage question du maintien en place des agriculteurs actuels et d’un tissu rural vivant, ne dépendant pas exclusivement du bon vouloir de ces grosses entreprises agricoles et forestières.

Pour contrer cette fatalité, les bureaux régionaux du ministère de l’Agriculture ont dernièrement mis en place des programmes appuyant le développement productif des petits producteurs. Divers outils sont déployés pour ces derniers : formation, appui technique, financement à l’investissement et organisation structurelle des agriculteurs. Entendez par là le regroupement des producteurs d’une même filière ou d’une même région en société anonyme ou en coopérative.

Champs de bleuets

Ces programmes font cependant face à des freins essentiellement culturels : l’idée de se rassembler pour être plus forts est encore naissante dans les campagnes chiliennes, et peu de producteurs y voient un intérêt. Plus de 15 ans de dictature ont complètement détruit les réflexes collectifs ruraux qui existaient auparavant.

Le groupe de Québécois a pu rencontrer les initiateurs de ces regroupements et constater les efforts déployés pour que ces petits producteurs « existent » sur le marché. Ils ont aussi perçu la fragilité de ces initiatives, dépendant d’une volonté politique d’un gouvernement de gauche, renversé il y a à peine quelques semaines.

Champs d’oignons
Différents produits de la coopérative laitière Colun
Salle de traite à une école d’agriculture

Malgré les constats sur le terrain de ces réalités inéluctables, deux temps forts de la mission ont permis de voir qu’il y a de l’espoir, notamment à travers la coopération.

Le secteur de l’apiculture fait office d’exemple dans le système coopératif au Chili. Les jeunes du Québec ont visité la coopérative Apicoop, qui depuis 30 ans a rassemblé, lentement mais sûrement, des petits producteurs de tout le Chili, et qui commence tout juste à exporter sa production en Europe, par l’entremise d’une certification de commerce équitable. Cette coopérative de 146 membres offre de l’assistance technique, des fonds pour l’investissement, des crédits et travaille au développement de la production pour le marché extérieur. Son succès pousse même les membres à se diversifier dans la production de bleuets.

Dans le même ordre d’idée, mais à une autre échelle, les Québécois ont été ébahis par la visite de l’unique coopérative laitière du Chili : Colun. Ce sont 1600 agriculteurs membres détenant de 5 à 1200 vaches, 1,4 million de litres de lait reçus chaque jour, une usine de transformation de 6 ha, la toute dernière technologie de pointe, 1500 employés sur 12 bureaux et vous avez là la plus grande coopérative du pays, et la plus grande usine de lait du Chili, parmi les 7 plus modernes du monde.

Cet exemple de réussite indéniable ne s’est pas fait du jour au lendemain, il aura fallu 60 ans pour que le système soit reconnu et ne sombre pas aux mains de quelques associés. Aujourd’hui, la coopérative offre le meilleur prix chilien d’achat de lait aux producteurs, des services techniques et des avantages matériels.

Malgré la réussite à long terme de ces deux expériences coopératives, ce type d’organisation n’est pas représentatif et encore rare au Chili. À l’évocation du système de la gestion de l’offre, des programmes d’aide pour la relève et de l’organi­sation coopérative et syndicale de la profession au Québec, des regards très envieux se sont posés sur les jeunes de la FRAQ.

Alors que certaines bases de l’organisation agricole québécoise sont actuellement remises en question, les jeunes ont réalisé plus que jamais que leurs acquis étaient précieux et devaient être défendus et reconnus par et pour l’ensemble des producteurs.

Cette mission a été rendue possible notamment grâce au soutien financier de La Coop fédérée. La FRAQ remercie sincèrement l’ensemble de ses partenaires pour ce projet : l’OQAJ, Saputo, IICA Canada, le MAPAQ, le Secrétariat à la jeunesse et La Coop fédérée.

L’agriculture chilienne

• Superficie : 75 millions d’hectares, dont 5 millions de terres cultivées, 11 millions de forêts exploitées et 8 millions de terres d’élevage;
• Population totale : 15 millions d’habitants dont 2 millions en milieu rural (13 %) et 835 000 travailleurs agricoles;
• Conditions topologiques, géologiques, climatiques et donc agraires très variées : diversité de l’agriculture, surtout dans les zones centrales du pays;
• Part du secteur agricole et forestier : 3,72 % du PIB national;
• Entreprises : encore une majorité de petites fermes familiales (80 % des fermes ont moins de 50 ha – 125 000 fermes de moins de 5 ha);
• Orientations politiques : développement de l’agriculture d’exportation au détriment des cultures traditionnelles (croissance annuelle moyenne de 12 % des exportations les 8 dernières années) afin que l’industrie agroalimentaire soit la seconde rentrée d’argent chilienne après l’industrie minière;
• Principales exportations : raisin de table, vin (5e expor­tateur mondial), bois, pommes, viande de porc congelée, avocats;
• Accords commerciaux avec 56 pays, essentiellement en Europe et en Amérique du Nord.

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