Les journaux et magazines sensationnalistes galvaudent (trop) souvent des mots comme courage, passion, détermination. Soyons sensationnalistes mais réalistes, pour une fois : Fritz Leutwyler est absolument courageux, passionné et déterminé. Voici le récit de son histoire. Elle débute en 1978.

Cette année-là, ses parents, Alfred Leutwyler et Élizabeth Harri, vendent leur petite ferme laitière et leurs terres et quittent le canton de Berne, en Suisse allemande, pour venir s’installer dans les grands espaces du Canada. Des agents immobiliers les dirigent vers l’Est ontarien et vers la région « frontalière » aux limites de la Montérégie et des Cantons-de-l’Est. Après quelques visites d’exploitations à vendre, c’est à Sainte-Brigide-d’Iberville qu’ils défont leur baluchon. Producteurs laitiers de génération en génération, Alfred et Élizabeth comptent bien perpétuer cette tradition dans le Nouveau Monde.

Dès 1980, les Leutwyler achètent les terres de leur voisin pour porter les superficies en culture à 150 hectares. Puis en 1981, trois ans après leur arrivée au Québec, un troisième enfant naît. Fritz Leutwyler développera un goût certain pour le travail à la ferme, allant jusqu’à étudier en production laitière à l’École professionnelle de Saint-Hyacinthe.

Jusqu’en 2003, c’était la mère de Fritz qui s’occupait de la régie du troupeau. Arrive alors un accident bête, mais si lourd de gravité : en peignant la galerie à l’étage de leur maison, Élizabeth chute de l’échelle et se fracture une vertèbre dorsale. À l’hôpital, des complications post-traumatiques surviennent, puis elle fait une embolie pulmonaire qui ne sera pas diagnostiquée à temps. Élizabeth décède tragiquement quelques jours plus tard.

Cynthia, Fritz, Emy, Christophe et Jade

Un pot de lait de deux litres par jour et plus! Fritz et Cynthia avec leurs intrépides buveurs de lait et mangeurs de yogourt et de fromage : Emy, Christophe et Jade.

Dix trayeuses à retrait automatique, voilà ce qu’il faut pour traire efficacement 70 vaches en lactation. Ces dernières sont gardées attachées, mais celles au tarissement, les taures et les génisses sont élevées en stabulation libre

À l’étable, le père de Fritz doit prendre la régie du troupeau sous son aile. Mais comme il est privé de la présence d’Élizabeth – son interprète et son intermédiaire, car il ne s’est jamais vraiment complètement intégré, ne connaissant ni le français ni l’anglais –, son mal-être devient oppressant, au point qu’il commet l’irréparable : un peu moins d’un an après le décès de sa conjointe, Alfred se suicide, emportant avec lui son fils Ulrich, le frère aîné de Fritz, qui souffrait d’une déficience intellectuelle.

Voilà donc que Fritz, à 21 ans, sans famille sauf un oncle, Robert Leutwyler (le frère d’Alfred, qui avait traversé l’Atlantique en même temps que ses parents), se retrouve pris à gérer la succession, à gérer le troupeau et la production, mais surtout à gérer ses émotions…

Où a-t-il trouvé la force de continuer? Dans la ferme, dans le travail soutenu qui l’aide à ne pas se poser trop de questions, répond le jeune homme aujourd’hui âgé de 28 ans. S’est-il senti seul au monde, délaissé? Pas vraiment, répond-il, alors bien entouré d’amis, de sa belle-famille et surtout de Cynthia, une amie d’enfance devenue, en 2000, un pilier important de sa vie, sa conjointe, son phare dans la brume.

Fritz ne se dit plus aujourd’hui écrasé par la tristesse. « Tout ça est bel et bien derrière nous, confie-t-il. La tristesse a fait place à des questionnements plus positifs, comme par exemple le comportement que mes parents auraient eu avec nos enfants… »

Quiet, confiant et en paix, voilà comment semble être aujourd’hui le producteur laitier qui, malgré son jeune âge, a réussi à traverser les drames. Fritz est flegmatique, un trait de caractère sûrement lié à une sorte de carapace forgée par ces événements qui ont bouleversé sa vie, son univers, son destin.

Continuer différemment
Jouissant aujourd’hui d’une étable neuve construite en 2009, la Ferme Leutwyler est moderne et au goût du jour. Comme Fritz a hérité de l’ensemble des actifs, la situation financière de l’entreprise est bien meilleure que celle d’autres exploitations.

C’est aujourd’hui avec sa compagne de vie que Fritz exploite la ferme. En fait, c’est surtout elle qui s’occupe maintenant de la régie du troupeau. Le couple reçoit aussi l’aide de l’oncle de Fritz, Robert, et du père de Cynthia, Jean-Guy Boucher.

Seul projet dans l’air : une expansion prochaine qui porterait le nombre de vaches en lactation de 70 à 120.
Grâce à un système pour la fabrication de rations totales mélangées acquis à l’automne 2009, Fritz et Cynthia peuvent maintenant confectionner des rations en appuyant tout bonnement sur des boutons.

En revenant, en 2000, d’une demi-année de travail dans des fermes laitières suisses, Fritz s’est demandé s’il voulait vraiment reprendre la ferme. Sa vision avant-gardiste de la production laitière s’opposait alors à celle plus conservatrice de son père.

Ainsi, depuis la disparition de ses parents, certaines pratiques à la ferme, comme les saillies naturelles avec un taureau et l’envoi des vaches au pâturage, ont été remplacées. La transition est laborieuse, puisque Fritz et Cynthia, encore bien jeunes, ont peu d’expérience. « C’est notre vétérinaire, Michel Breault, qui nous a tout montré, avouent-ils. La régie du troupeau, les détections de chaleur, les signes de maladies… Nous lui sommes très reconnaissants. »

Évolution aussi du côté de l’alimentation : les vaches étaient autrefois soignées à la mitaine deux fois par jour, mais l’expert-conseil de La Coop Excel, Daniel Fréchette, a d’abord suggéré de les alimenter trois ou quatre fois par jour. Puis, il leur a conseillé de passer à une autre étape en adoptant une alimentation plus personnalisée, avec l’ajout d’une rouleuse à céréales et d’un distributeur automatique de concentrés. Le tout a été accompagné d’une augmentation appréciable de la production de lait! Enfin, grâce à un système pour la fabrication de rations totales mélangées acquis à l’automne 2009, Fritz et Cynthia peuvent maintenant confectionner des rations en appuyant tout bonnement sur des boutons. Cela leur laisse un peu plus de temps pour s’occuper de leurs trois petits « veaux » et grands buveurs de lait, leurs enfants, Emy, Christophe et Jade, qui requièrent leur pot de deux litres de lait quotidien!

Continuer simplement
N’importunez pas Fritz avec des questions compliquées, comme de vouloir connaître la philosophie de l’entreprise, sa vision d’avenir ou s’il a un plan quinquennal de développement… Après toutes les épreuves traversées, ce producteur laitier n’aspire qu’à une vie simple, où la ferme est au service de sa famille, pas l’inverse. Fritz ne court pas après les honneurs et ne se rendra pas malade pour quelques objectifs lointains et incertains. « Demeurer fonctionnel » et « assurer la pérennité de la ferme », voilà ses objectifs.

Seul projet dans l’air : une expansion prochaine qui porterait le nombre de vaches en lactation de 70 à 120. La construction de l’étable, la grandeur de la fosse et le mélangeur à RTM sont d’ailleurs pensés en fonction d’un agrandissement futur.

Aujourd’hui, le couple est heureux. Cynthia et Fritz reviennent d’un congé de cinq jours à Québec, avec leurs trois enfants. Des vacances bien méritées, leur première sortie depuis près de six ans…

Né dans une Parisienne!

C’est de longue date que Fritz Leutwyler baigne dans la mécanique. Il relate cette anecdote : « Quand ma mère, enceinte de moi, a senti le rythme de ses contractions s’accélérer, en chemin vers l’hôpital de Saint-Jean-sur- Richelieu, elle n’a eu d’autre choix que de dire à mon père d’arrêter en route parce que j’étais pour sortir! Je suis donc né le 9 décembre 1981 sur le siège d’une Pontiac Parisienne 1971 bleu poudre, directement dans la cour du concessionnaire Inotrac, à Iberville! » L’histoire ne dit pas si Fritz a ensuite eu droit à un premier biberon de 15W-40!

C’est quand on entre dans les entrepôts à machinerie ou dans son atelier mécanique que la bouille sage et douce de Fritz Leutwyler s’anime. Visiblement, la mécanique, c’est le rayon de cet autodidacte de la clé anglaise. Et son joujou, sa pièce maîtresse, c’est sa fourragère automotrice, qu’il monte et démonte les yeux fermés et qu’il entretient avec un brin de zèle. Normal : il fait non seulement le foin, l’ensilage et la paille pour sa propre ferme, mais aussi du travail à forfait pour ses voisins, qui sont servis vitement et proprement.

La ferme comporte donc son parc complet de machinerie. Pour creuser les fondations de la nouvelle étable et excaver un coteau dont le sable a servi à rehausser le terrain de l’étable, Fritz a même acheté une pelle mécanique et un camion-benne! Chaque machine, tient-il à préciser, est soigneusement remisée une fois propre et entretenue. Pour le mécano, pas question de remettre au printemps un entretien qu’il peut faire en automne.

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