Entretiens
Sophie Bédard, la comète blonde. Photos Patrick Dupuis
Si on lui avait dit, il y a 10 ans, qu’elle siègerait un jour au conseil d’administration de La Coop fédérée et que, en plus, elle ferait du développement inter­national, Sophie Bédard ne l’aurait pas cru. C’est pourtant vrai… Elle occupe le territoire 8 depuis 2006, un siège provincial réservé à une femme.
Sophie Bédard

Reculons d’une décennie dans le passé. En 2000, un poste d’administrateur se libère à La Coop de Disraeli. On offre à cette jeune productrice, qui, trois ans plus tôt, a acheté une ferme porcine à Sainte- Praxède, de poser sa candidature. Elle sera la première femme à siéger à son conseil d’administration en 70 ans d’histoire. « J’ai été bien reçue et je me suis tout de suite sentie dans mon élément », dit-elle.

Paul Massicotte, ex-président de La Coop fédérée, et les membres du conseil qu’il a présidé pendant dix ans ont fait preuve de vision en instituant, en 1997, un siège exclusivement réservé à une femme. Francine Ferland l’occupera avec brio jusqu’en 2006. Ce poste assurait au conseil la présence d’une femme élue par les déléguées et qui, espérait-on, en attirerait d’autres dans un réseau où elles sont sous-représentées.

Treize ans plus tard, seules deux femmes y sont présentes. Pourtant, des études le prouvent, sans qu’on puisse en expliquer clairement les raisons : « Les entreprises qui réussissent le mieux sont celles où il y a beaucoup de femmes à la haute direction », citait Colette Lebel, directrice des affaires coopératives à La Coop fédérée, dans Le Coopérateur agricole.

« La présence des femmes dans les entreprises, c’est comme l’oxygène en montagne : plus on monte, plus elle se raréfie », disait Léa Cousineau qui a notamment été sous-ministre associée au Secrétariat à la condition féminine.

La coopération qui coule dans les veines de Sophie lui vient de son grand-père paternel. Il a été administrateur à La Coop de Disraeli pendant de nombreuses années. À 38 ans, elle adore porter le dossier des femmes et souhaite demeurer active longtemps dans le réseau.

Elle a pourtant hésité avant de se lancer. Francine Ferland l’appuie alors et l’encourage. « Au premier abord, les femmes refusent la proposition de participer, dit la présidente de la Fédération des coopératives de développement régional du Québec. Il faut les convaincre qu’elles auront un rôle à jouer, des défis à relever, que leur présence fera une différence, qu’elles peuvent faire cheminer un projet. C’est pour cela qu’il faut sans doute prendre des mesures pour faciliter la conciliation travail-famille. » « Je voulais d’abord l’aval de mon chum et des enfants, dit Sophie. Ma mère, Diane, qui habite tout près, s’est offerte pour garder mes deux jeunes garçons. Tous m’ont soutenue sans réserve. »

Dépourvue de diplômes collégial et universitaire, elle s’inscrit à toutes les formations offertes par l’Académie La Coop qui concernent son travail. Elle se découvre des forces, des aptitudes qui lui donnent de l’assurance et lui permettent de faire mieux à la ferme, au conseil d’administration et pour les femmes.

« Je veux retourner à l’école, aller à l’université, obtenir un diplôme, pour avoir une autre carte dans ma manche, dit-elle. J’ai une petite entreprise et je viens d’une petite coopérative, mais ce n’est pas un handicap, ça n’empêche pas la réussite. C’est ce que je veux dire aux femmes. Avec la confiance, on peut réussir de grandes choses. C’est pour cela que j’ai tenté ma chance au gala Saturne pour le titre d’Agricultrice de l’année. » Même si elle n’a pas décroché ce titre, Sophie en a été la lauréate de sa région en 2009.

Sophie Bédard conseillant Juan Cuellar et son épouse Felisa, agriculteurs à Villa Serrano en Bolivie
Sophie Bédard conseillant Juan Cuellar et son épouse Felisa, agriculteurs à Villa Serrano en Bolivie.

« Elle est énergique, courageuse et sans prétention, souligne Colette Lebel. Elle va au bout de ses idées et les affirme avec aplomb, mais elle prend autant d’intérêt à écouter les autres et à essayer de les comprendre, même s’ils ne sont pas de son avis. »

Ses valeurs familiales et d’engagement, elle les tient de sa mère, son modèle, de qui elle est très proche. « Une femme de tête, indépendante, qui a toujours travaillé à l’extérieur de la ferme, indique Sophie. Quand mes parents ont eu la ferme, elle est allée finir son secondaire V pour avoir droit à la prime à l’établissement, alors que moi et mes deux sœurs étions encore toutes jeunes. »

Émancipation et force de caractère ont ponctué sa jeunesse. Des éléments qui lui permettent aujourd’hui de s’épanouir dans des postes de responsabilité et d’influence. « La chance, dit-elle, c’est une question d’opportunité et de préparation. »

Sophie rencontre Bastien à 17 ans alors qu’elle s’adonne à l’une de ses passions d’adolescence, l’équitation. « Je me suis casée jeune, dit-elle. Bastien avait un cheval à vendre. Le cheval m’intéressait, le gars aussi… » Aînée de la famille, et seule à s’intéresser à l’agriculture, Sophie veut prendre la relève de la ferme (porcine et bovine), mais son père, Réal, avec qui elle n’a que 20 ans d’écart, n’est pas prêt  à la lui transférer. Sophie et Bastien – qui travaillait alors dans une ferme laitière – achètent une maternité porcine. Puis, elle s’inscrit à un DEP par correspondance en production porcine, au Centre de formation agricole de Saint-Anselme.

Comme source d’inspiration, en plus de ses parents et de Francine Ferland, Sophie braque le projecteur sur Marie-Claude Giraudo, consul­­tante embauchée par le réseau La Coop pour chapeauter les journées « Femmes et coopération », et sur Colette Lebel, qu’elle considère comme son mentor. Mais Sophie a elle-même été source d’inspiration. Lors d’une des conférences qu’elle présente pour témoigner de son vécu, elle donne « la piqûre » à l’agricultrice Isabelle Roy, qui posera sa candidature au conseil de La Coop Agrivert. « Ç’a été ma paye. Ça a fait ma journée », dit Sophie, débordante d’enthousiasme.

Ses fonctions d’administratrice à La Coop fédérée l’amènent à siéger au Comité d’éducation à la coopération et du développement durable, au Comité ressources humaines et éthique, ainsi qu’au conseil d’administration d’Olymel. « Un conseil, c’est une incroyable école, un formidable bagage de connaissances », dit-elle.

Ses missions à l’étranger lui ont également beaucoup appris. Sophie s’est rendue en Bolivie à deux reprises, en 2008 et 2009, pour former des productrices et producteurs boliviens en régie de maternité porcine. « Tout était à faire, dit-elle : construire les bâtiments, y implanter de la génétique de qualité, démarrer l’élevage. Même si j’étais seule en mission avec les gens de SOCODEVI, il y avait derrière moi une fabuleuse équipe composée de mon vétérinaire, Yanick Dubois, et de plusieurs solides intervenants en production porcine du réseau La Coop : Étienne Hardy, Alexandre Larochelle, Jean-François Blais et Michel Brosseau. » Selon SOCODEVI, cette mission permettra de hausser les revenus des producteurs et de procurer à de nombreuses familles une source de viande de qualité.

Sophie a aussi réalisé une mission au Honduras, en 2008, où, en matière de présence des femmes dans les conseils des coopératives agricoles, il y a du chemin à parcourir. « J’ai rencontré le Conseil national de la femme du Honduras pour présenter ce qu’on a mis sur pied à La Coop fédérée, dit Sophie. On a élaboré un plan d’action adapté à leur réalité. »

Sophie Bédard

« J’aime échanger, partager et je suis facile d’approche, dit-elle. Ces missions nous aident à apprécier ce que l’on a. J’ai reçu beaucoup; je veux donner. En Bolivie, les producteurs n’ont pas d’auto. Pourtant, ils n’hésitent pas à s’entasser à 10 ou 12 dans un pick-up et à rouler neuf heures durant sur des chemins cahoteux pour venir m’écouter, moi, la Canadienne… Lorsque je fais des exposés, on me dit : “Merci. Grâce à l’aide que vous nous apportez, je peux envoyer mes enfants à l’école, recevoir des soins médicaux et dentaires, redonner une dignité à ma famille.” On fait une réelle différence dans la vie de ces gens qui, dans l’adversité, ne s’apitoient pas sur leur sort et continuent d’avancer, de s’émerveiller, de sourire. Je garde un souvenir impérissable de ces rencontres. Aussi, je ne vois plus la vie de la même façon. J’en parle à mes enfants. J’essaie de faire en sorte que, comme adultes de demain, ils soient meilleurs. Qu’ils ne consomment pas à outrance. J’aimerais qu’ils m’accompagnent dans ces missions. Pour leur faire connaître une part de la réalité d’ailleurs. Pour qu’ils réalisent que des gens mangent bien souvent toujours la même chose et vivent avec des ressources en eau très, très limitées. » Sophie fonde un bel espoir envers la jeunesse, qu’elle estime, aujourd’hui, beaucoup plus conscientisée qu’il y a une génération.

Son fils Samuel, 16 ans, est passionné de mécanique agricole. Quant à Alexandre, 14 ans, il adore les animaux et la ferme. « On a une relève potentielle, dit-elle, et je pousse pour que mes enfants aillent à l’école. Allez vous chercher des diplômes, travaillez à l’extérieur, voyagez. Tout est possible. On mène une belle vie même si on ne peut pas tout posséder. Et ça, les enfants le comprennent bien. Ils ne sont pas exigeants. Un seul ordinateur à la maison. Pas de vêtements griffés. Pas de cellulaire. On se fait plutôt un cadeau familial qui plaît à tous. De plus, on pratique en famille la chasse au chevreuil, à l’arc. On s’est offert une piscine et on fréquente les plages du parc Frontenac. On fait des méchouis avec les copains et la famille. L’hiver, on aménage une patinoire. Au jour de l’An, on fait un grand feu dehors. Les enfants sont heureux dans leur élément. Ils adhèrent à ces valeurs familiales. Je ne suis pas toujours présente, il y a des concessions à faire, mais je crois que mon cheminement les inspire. »

« Ce qu’on a mis en place dans le réseau, il faut continuer de le bâtir. La relève féminine s’annonce bien. Les jeunes femmes sont très scolarisées. Il y a un potentiel incroyable », croit Sophie, qui laisse dans son sillage une traînée lumineuse, telle la comète poursuivant sa route, rayonnante et résolue.

Retour

Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés