Entretiens
L'avenir de la laitude s'annonce vert, par Patrick Dupuis
« Les producteurs de laitue du Québec et d’ailleurs au Canada bénéficient du soutien que la Fondation apporte en recherche et développement de variétés adaptées à leurs exigences, dit Jean-Bernard Van Winden. De plus, la vente des variétés AC Estival et AC Hochelaga a des retombées directes ici, au Québec.

Grâce aux travaux de recherche réalisés par Agriculture et Agroalimentaire Canada en collaboration avec l’industrie, dont La Coop Uniforce, deux nouvelles variétés de laitue pommée résistantes aux maladies les plus communes ont vu le jour en 2007 : une pour le marché frais, l’autre pour les marchés de transformation et d’exportation. D’autres projets de sélection sont sur la table, notamment pour la laitue romaine.

Un programme d’amélioration génétique de la laitue pommée (aussi appelée de type « Iceberg »), lancé en 1997 par Agriculture et Agroalimentaire Canada à la recommandation de producteurs maraîchers, avait déjà donné un bon coup de pouce à ces marchés prometteurs. Jean-Bernard Van Winden, copropriétaire de l’entreprise Fermes Hotte et Van Winden et président de la Fondation pour l’amélioration génétique de la laitue et des légumes feuilles, en fait un bilan positif. « Les marchés de la laitue pommée sont en forte croissance depuis une quinzaine d’années, particulièrement dans le secteur de la transformation, dit-il. Ce programme a permis de répondre aux besoins des producteurs de laitue, qui manquaient de variétés adaptées à leurs conditions de culture. »

Jean-Bernard Van Winden rappelle que les producteurs n’avaient alors à leur disposition que la variété « Ithaca ». Cette variété de laitue pommée avait été sélectionnée pour la terre noire par des chercheurs de l’Université Cornell, mais elle était plutôt sujette à certains problèmes physiologiques (nervation brune, montaison prématurée, nervures protubérantes)qui surviennent sous nos conditions climatiques humides. Ces faiblesses compromettaient sérieusement l’accès aux marchés frais et de la transformation. « Les producteurs subissaient beaucoup de pertes au champ et la laitue Ithaca tolérait mal l’emballage sous plastique, fait savoir M. Van Winden. Et puisque les variétés élaborées pour le climat sec de la Californie ne convenaient pas à celui du Québec, on se devait de mettre au point nos propres variétés. »

Les recherches ont été menées sous la direction de la professeure Sylvie Jenni, d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Elles ont débouché en 2007, après une décennie de travaux, sur la production de deux nouvelles variétés : « AC Hochelaga » (pour le marché frais) et « AC Estival » (pour le marché de la transformation). Ces variétés ont l’avantage d’offrir une résistance accrue aux problèmes physiologiques précités, de pouvoir être emballées sous plastique sans se gâter et d’avoir une bonne durée de vie dans les étalages.

Ce programme d’amélioration génétique est financé par Agriculture et Agroalimentaire Canada, par l’entremise du Conseil pour le développement de l’agriculture du Québec, ainsi que par la Fondation pour l’amélioration génétique de la laitue et des légumes feuilles, la coopérative de producteurs maraîchers Multi Veg et La Coop Uniforce.

Le résultat des recherches a donné un essor important à la production de ce légume. « Le marché de la restauration a connu au même moment un accroissement important, dit Jean-Bernard Van Winden. La laitue qu’on trouve dans les Big Mac, par exemple, c’est de la laitue pommée hachée. »

« On a toutefois constaté que la variété AC Hochelaga était dépourvue de résistance à la brûlure de la pointe (tip burn) et que AC Estival était sensible aux maladies de sols chez certains producteurs, indique Sylvie Jenni. Un nouveau projet de recherche permettra donc de mettre au point des variétés résistantes qui répondront aux exigences des segments de marché (frais, exportation, transformation) que visent les producteurs. »

séchoir à grains
Les jeunes pousses de laitue peuvent être transplantées au champ du 20 avril jusqu’au 15 août; on peut récolter les laitues jusqu’au 10 octobre. La saison de croissance dure 56 jours. Toutes les semences sont produites en Californie : le climat sec de cet État est essentiel à la réussite de cette étape cruciale.

Soulignons que la Fondation a été mise sur pied en 2006 par les cinq entreprises membres du groupe Multi Veg (Production horticole Van Winden, Les Maraîchers J.P.L. Guérin, Les Fermes Hotte et Van Winden, Delfland et Vert Nature), avec l’appui de la Fédération des producteurs maraîchers du Québec.

La Fondation, qui accueille tous les producteurs de laitue, peu importe la variété cultivée, rassemble aujourd’hui une quinzaine de membres. Elle vise à rendre accessible le fruit des recherches à tous les producteurs de laitue du Canada. L’agronome Pierre Sauriol, personnalité bien connue du monde horticole, en assure le secrétariat. Les programmes de recherche s’échelonnent sur plusieurs années. « La Fondation fournit les parcelles d’essai dans les fermes commerciales et négocie les licences pour les nouvelles variétés, indique Jean-Bernard Van Winden. En fin de compte, la nouvelle variété de laitue appartient à Agriculture Canada, qui délivre une licence à la Fondation pour qu’elle puisse en faire la propagation en délivrant, à son tour, une sous-licence. »

« C’est La Coop Uniforce qui possède cette sous-licence, signale Lise Leclair, directrice des productions végétales pour cette coopérative située au sud de Montréal. Nous sommes les distributeurs exclusifs des variétés AC Estival et AC Hochelaga au Canada. Toutes les redevances tirées de la vente des nouvelles variétés sont versées à la Fondation, qui détermine ce qui sera affecté au financement des activités de R-D et ce qu’elle doit remettre à Agriculture Canada. »

Au Canada, nous sommes friands de laitue. Avec une consommation annuelle de 6,1 kg par personne, toutes variétés confondues, selon Statistique Canada, c’est le légume que l’on savoure le plus. La laitue pommée figure au premier rang, suivie de la romaine. Le Québec, particulièrement la région au sud-ouest de Montréal, domine la production au pays avec 81 % (38 millions $) du total, évalué à 46 millions $, indique l’organisme fédéral. Hors Québec, la production se fait en Ontario, en Colombie-Britannique et dans les Maritimes.

Le Québec est une terre propice à la culture de la laitue. En effet, il compte de nombreux avantages concurrentiels, dit Jean-Bernard Van Winden : un bon climat (frais), des précipitations en quantité suffisante ainsi que de bons sols (terres noires) dans lesquels l’eau est constamment disponible, en raison d’un contenu élevé en matière organique. À cela, il faut ajouter la proximité d’un marché de quelque 100 millions de consommateurs, soit Boston, New York, Philadelphie et Baltimore.

Serre de laitudes

Toutes les laitues démarrent en serre, dans du terreau compressé, pour une durée d’environ deux à trois semaines.

Selon Statistique Canada, sur les 38 millions $ de laitues produites au Québec en 2009, l’équivalent de 23 millions $ a pris la route de ces grandes villes de la côte est américaine. Le reste, soit 15 millions $, est consommé localement.

Dans l’Est américain, toujours d’après les données de Statistique Canada, la Belle Province arrive au cinquième rang des régions productrices, derrière la Floride, l’État de New York, le New Jersey et l’Ohio.

« Au Québec, on ne produit que 5 % de notre consommation, indique toutefois Jean-Bernard Van Winden. Le reste provient des États-Unis, principalement de la Californie, pour une valeur de 363 millions $ par an. Les producteurs californiens cultivent à l’année dans un sol minéral, sous irrigation, des variétés bien adaptées à ces conditions. »

Le maraîcher précise que les semenciers se montrent peu intéressés à mettre au point des variétés pour l’Est américain, car le nombre de producteurs des bassins de terres noires de l’État de New York et du Michigan y est en déclin – au profit de ceux de la Californie –, en raison notamment de leur incapacité à produire à l’année. En Floride, où l’on vit également un déclin, des bassins de terres noires ont été reconvertis en marais sous la pression de groupements écologistes. D’autres portions de terres noires de cet État ont aussi été transformées en champs de canne à sucre, sous l’impulsion du puissant lobby sucrier et dans la foulée de l’embargo envers Cuba, grand producteur de sucre tiré de cette plante. Avec de nouvelles variétés, le Québec pourrait donc prendre une place accrue sur le marché de l’Est américain, explique M. Van Winden.

La présence de pucerons dans la laitue pommée est aussi un problème auquel s’attaque l’industrie. « Dans le marché frais, le consommateur peut tolérer deux ou trois pucerons dans une laitue, mais dans la transformation, dans un Big Mac par exemple, c’est inacceptable », résume clairement Jean-Bernard Van Winden.

« Puisque les insecticides se sont bien souvent avérés inefficaces, Agriculture et Agroalimentaire Canada cherche à développer, en collaboration avec une entreprise européenne, des lignées de laitue Hochelaga et Estival résistantes aux pucerons, grâce à l’incorporation d’un gène spécifique », indique Sylvie Jenni.

séchoir à grains
Pour une bonne teneur en humidité des terres noires, l’irrigation est nécessaire. L’eau est puisée dans la nappe phréatique afin d’en garantir l’innocuité, puis acheminée dans des bassins. Dans le processus, on s’assure que la nappe se renouvelle adéquatement.

La Fondation a également un autre programme en marche, pour la laitue romaine cette fois. « Notre problème numéro un, ce sont les bactéries Xanthomonas, dit M. Van Winden. Pour se positionner sur l’important marché de la transformation (mélanges de laitues, salades César, etc.), qui se développe rapidement depuis deux ans, nos laitues doivent en être exemptes. » D’après la chercheuse Vicky Toussaint, d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, poursuit le producteur, il existe en Europe du matériel génétique qui présente une certaine résistance et qu’on pourrait utiliser pour créer une nouvelle variété.

Un deuxième problème à surveiller dans la romaine : la montaison, qu’il faut limiter, car elle occasionne des pertes lorsque le cœur de la laitue a tendance à trop se développer, notamment sous l’effet de la chaleur.

Enfin, un troisième problème : la brûlure de la pointe. Dans une boîte de 24, l’industrie ne tolère pas que plus d’une laitue en soit atteinte. Deux, et le lot est refusé. Des croisements, entrepris il y a deux ans, permettront de sélectionner une nouvelle variété résistante d’ici six ou sept ans. Enfin, une autre option pour tenter de répondre à la demande croissante en laitues pommée et romaine : la culture en terres minérales. Puisque les superficies en terres noires sont limitées, on pourrait, d’après Jean-Bernard Van Winden, se tourner vers ces sols en adoptant une gestion appropriée de la fertilisation et de l’irrigation. Décidément, la laitue québécoise a le vent dans les feuilles…

Fermes Hotte et Van Winden
Huit actionnaires :
Jean-Bernard et Lucille Van Winden; Martin et Marc-André Van Winden; Yvan Hotte; Nicole Guérin; Laurent et Marc-Olivier Hotte

Superficie totale en culture :
295 hectares (725 acres)
Laitues pommées : 122 (300)
Laitues romaines : 71 (175)
Oignons : 41 (100)
Carottes : 41 (100)
Choux chinois (type nappa) : 20 (50)

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