Entretiens
Au sommet du sommet de la pyramide

Située dans les hautes terres de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, à quelques centaines de mètres en tracteur du Centre d’expertise en production ovine du Québec (CEPOQ), la Ferme Rido élève, comme son nom le laisse entrevoir, des sujets de race pure Arcott Rideau, une race maternelle et prolifique. « C’est la Holstein, la formule 1 du monde ovin », soutient Luc Martin DeRoy, qui exploite la bergerie avec sa conjointe, Sonia Rioux. Deux éleveurs qui n’ont en tête que les trois « P » des mots passion, productivité et profit.

Sonia, férue de régie
Première question : quel est le secret du succès de la Ferme Rido? « C’est l’ensemble de la régie », répond tout de go Luc Martin DeRoy. « Une régie serrée avec des programmes alimentaires adéquats, basés sur la consommation réelle de nos sujets », ajoute Sonia Rioux, chargée de l’intendance des animaux et ex-responsable de l’assurance qualité à la meunerie de Groupe Dynaco. Sujets de haute qualité génétique, conditions d’ambiance optimales, bonne accessibilité des parcs d’alimentation à la dérobée, cases d’agnelage propres et sèches… Mille points de régie qui sont autant de pratiques systématiques chez Rido*.

La ferme est l’une des premières à avoir adopté le fameux calendrier de production sous photopériode AAC type CC4, « une petite révolution en production ovine, le résultat de recherche le plus important des dernières années », estime Sonia Rioux. « Avec cette ingénieuse régie, on évite la période infernale des agnelages printaniers », se réjouit-elle, en se rappelant le joyeux bordel de la première année de production de la ferme, où toutes les brebis avaient agnelé au printemps. Les agnelages sont donc regroupés en quatre bandes constituées de 45 à 50 brebis.

Luc Martin, toqué de génétique
Comment obtenir trois agneaux sevrés par brebis par année et produire plus de 70 kg en agneaux (à 50 jours) par brebis par année? En utilisant d’abord des brebis prolifiques, de race Arcott Rideau de surcroît, répondraient ces éleveurs, gagnants du Concours mérite GenOvis 2009 dans les catégories « Meilleur troupeau maternel prolifique » et « Meilleur troupeau Arcott Rideau ». Respectivement 16 et 10 autres fermes concouraient pour ces titres.

En véritable crack de l’EPD (l’écart prévu chez la descendance), Luc Martin DeRoy possède ses rapports GenOvis sur le bout de ses doigts. La recherche de perles rares motive grandement cet ex-employé du CIAQ, ex-DG du Centre d’insémination ovine du Québec et ex-directeur de la meunerie ainsi que des productions animales et végétales de Groupe Dynaco.

Les béliers reproducteurs RIDO se classent parmi les meilleurs de la race, aussi bien pour leur indice maternel que pour leur indice de croissance. Normal : le taux de réforme des mâles est astronomique à la Ferme Rido, dont le mandat semble être de débusquer les futurs Starbuck de la production ovine. Luc Martin commente : « Nos mâles ne servent en moyenne qu’à trois accouplements avec des groupes de brebis. Nos meilleurs sailliront jusqu’à six groupes, mais jamais plus, ce qui représente environ 12 mois en production. On juge que les fils surpassent ensuite les béliers pères. C’est ainsi qu’on assure le progrès génétique. »

Sonia Rioux et Luc Martin
Sonia Rioux et Luc Martin DeRoy se complètent bien : l’une est férue de régie et l’autre est toqué de génétique.

« Le progrès génétique » : ces mots reviennent souvent dans le discours du berger, pour qui c’est le premier moyen d’améliorer la productivité des élevages, surtout quand on sait que de bonnes prolificité et croissance sont valorisées par les nouvelles règles de soutien de l’ASRA qui valorisent les kilogrammes d’agneaux vendus plutôt que le nombre de sujets présents à la ferme. La pression de sélection qu’exerce Luc Martin est donc très forte. Par exemple, sur environ 300 mâles nés en 2009 (total de 609 naissances), seulement 18 ont été sélectionnés en tant que béliers reproducteurs (7 ont été conservés à la ferme et 11 ont été vendus). « Tous les sujets que nous ne conserverions pas dans notre élevage ne sont pas vendus non plus pour servir dans d’autres fermes », assure-t-il. Premier critère de conformation retenu : la force du poitrail ou, dans le jargon du monde des ruminants, un animal « qui a de la côte », question d’assurer une grande ingestion de fourrages et une production laitière conséquente.

En ce qui a trait à la production laitière, Sonia ne mise pas beaucoup sur l’allaitement artificiel des agneaux surnuméraires… Pas le temps! À peine 0,3 % des agneaux en 2009 ont été allaités au biberon. Elle préfère compter sur la paire de glandes mammaires que possèdent ses brebis, les adoptions étant de toute façon peu nombreuses (seulement 2,1 % d’agneaux adoptés).

Non, l’idéal reste des brebis qui maternent trois petits et des agnelles qui en chouchoutent deux. Leurs Arcott Rideau sont d’ailleurs si prolifiques que Sonia et Luc Martin doivent y aller mollo sur le flushing alimentaire, une pratique qui vise à suralimenter les femelles en énergie pour améliorer leurs performances reproductives. « C’est bien d’obtenir cinq agneaux de qualité moyenne, mais c’est mieux d’en obtenir trois d’excellente qualité », juge l’éleveur.

Performances du troupeau Rido -2007-2009
Ferme Rido

Éleveurs sans terre, ferme sans tracteur
Au départ, Sonia et Luc Martin ont lancé leur ferme sans posséder de vastes superficies. Puis, l’occasion d’acheter une étable et un fonds de terre s’est présentée. Bien que le couple produise des agneaux à l’emplacement actuel depuis 2002, ce n’est qu’en 2009 qu’il a acheté son premier tracteur. Auparavant, une entreprise de travaux à forfait sortait le fumier de la bergerie. La ferme fait toujours affaire avec des contractuels pour ses travaux des champs; c’est entre autres avec ce genre de structure de fonctionnement qu’elle réussit à augmenter ses bénéfices.

Côté alimentation, la simplicité est de mise et on table d’abord sur des fourrages d’excellente qualité. On rectifie ensuite l’énergie, la protéine et les vitamines et minéraux des repas des différents groupes avec du maïs-grain, un supplément Ovation à 38 % de protéine et des Pro-blocs Ovation 15-5. Notons que Sonia divise ses groupes de brebis en sous-groupes pour moduler les quantités d’ingrédients servis selon l’état de chair et le stade de lactation (en fonction de la date d’agnelage).

Sur un sujet d’actualité, nos éleveurs voient d’un bon œil le programme de recherche mené par le CEPOQ en collaboration avec la Société des éleveurs de moutons de race pure du Québec visant à élaborer des outils de classification de la conformation des animaux, ce qui facilitera la sélection génétique à la ferme. Ce programme-pilote devrait porter ses premiers fruits en 2011. Si tout se déroule bien, la classification pourrait être intégrée au programme d’amélioration génétique déjà existant (GenOvis) pour le calcul d’un indice reflétant bien le tandem production-conformation, le même genre d’indice qui a cours en élevage laitier.

Pour cette raison et pour bien d’autres, Luc Martin DeRoy reste optimiste quant à l’avenir de son secteur d’activité. « En production ovine, on vit présentement une période de changements nécessaires, qui provoquent des réticences et des abandons. Mais il y a aussi de nouveaux venus, si je me fie aux coups de fil que je reçois de gens intéressés par la production. » Comme quoi il y a encore des personnes qui croient en cette belle production!

* Pour plus d’information sur la régie des races prolifiques, voir le Guide des facteurs
de succès de l’élevage des races ovines prolifiques
(www.fermerido.com ou site Web d’Agri-réseau)

 

Le système de production pyramidal
Pascal Couturie
L’expert-conseil de Groupe Dynaco, Pascal Couturier, élabore les programmes alimentaires de la Ferme Rido.

Non, ce n’est pas un système de vente basé sur l’escroquerie! Il s’agit plutôt d’un système comportant habituellement trois niveaux et qui améliore l’efficacité opérationnelle d’une filière d’élevage. À la pointe de la pyramide (premier niveau), un nombre restreint de fermes de reproduction élèvent des sujets de race pure de haut statut génétique qu’ils vendent à des fermes de propagation (ou hybridation), habituellement situées sur un deuxième niveau. Celles-ci croisent diverses races entre elles pour produire des sujets hybrides, dits F1 (habituellement des races maternelles), achetés par des fermes de production (troisième niveau). Le but principal de ces dernières est de produire de la viande en utilisant des races dites terminales ou paternelles. Il existe des fermes qui ne jouent que sur un seul niveau alors que d’autres jouent sur plusieurs, s’autosuffisant complètement en animaux dans ce dernier cas.

Reste-t-il des « F18 » (brebis très hybrides, trop hybrides…) aujourd’hui dans les fermes ovines du Québec? « Malheureusement, la production ovine québécoise souffre encore d’un manque d’encadrement technique », répond Luc Martin, qui se fait un devoir d’expliquer, chaque fois qu’il en a l’occasion, non seulement les avantages du système de croisements à trois races, mais en plus ceux du système pyramidal. « La production se professionnalise de plus en plus, avec l’intérêt des fournisseurs de produits d’alimentation et les conseillers OVIPRO du CEPOQ. »

Autre sujet chaud : y a-t-il trop de races ovines au Québec? Luc Martin déclare : « Il n’y en a pas trop, mais avec les nouvelles normes de l’ASRA, il y a beaucoup de pression sur les races qui ne sont pas assez productives! »

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