Entretiens
Sophie Bédard, la comète blonde. Photos Patrick Dupuis


Depuis 1974, plusieurs pays ont réagi aux multiples chocs pétroliers en commençant à chauffer et à éclairer villes, villages et entreprises à l’aide de la biomasse forestière et agricole. Au Canada et au Québec, elle-ci est l’enfant négligée des énergies renouvelables.

Au lieu de calquer l’Alberta, la Belle Province pourrait facilement doubler l’apport de la biomasse dans son bilan énergétique. Toutefois, pour produire des « électrons verts » à son plein potentiel, Québec doit miser non seulement sur sa forêt, mais aussi sur le concours de ses agriculteurs.

Quelque 300 000 hectares de terres margi-nales seraient disponibles au Québec pour produire des cultures dédiées à l’énergie. Elles permettraient la production annuelle de trois millions de tonnes de biomasse, soit l’équivalent de plus de neuf millions de barils de pétrole. Cette nouvelle filière entraînerait une réduction des émissions de GES égale au retrait annuel de 718 000 automobiles des routes de la province. Et elle injecterait, chaque année, 270 millions $ de revenus supplémentaires dans les fermes du Québec, plutôt que la société québécoise dépense 700 millions $ d’huile à chauffage, de l’argent servi sur un plateau aux producteurs d’or noir*.

Pour cela, tant Ottawa que Québec doivent miser sur un nouveau projet de société.Nous vous présentons dans ce dossier deux expériences pionnières – l’une à Amqui, l’autre à Lac-Mégantic – qui jettent les premières fonda-tions d’une énergie verte produite « par les gens d’ici pour les gens d’ici ».

Prix annuel du pétrole
(en dollars constants, janvier 2010)

Prix annuel du pétrole (en dollars constants, janvier 2010)

Pourcentage des sources d’énergies primaires

Pourcentage des sources d’énergies primaires

1 Calculs basés sur les travaux du Groupe d’experts intergouver­nementaux sur l’évolution du climat des Nations unies et sur l’Inventaire canadien des gaz à effet de serre, d’Environnement Canada.

Biomasse, l'enfant négligée des énergies renouvelables

Si, de l’autre côté de l’Atlantique, la granule de bois est un moyen de réduire les GES, le Canada, le plus grand exportateur de produits forestiers de la planète, ne voit pas la forêt cachée derrière l’arbre. « Nous sommes l’enfant négligé des énergies renouvelables », explique Gordon Murray, directeur général de l’Association des producteurs de granules de bois du Canada (WPAC). Quand Ottawa parle d’énergies renouvelables, il mise sur la biomasse forestière et agricole seulement pour la production d’éthanol destiné aux automobiles. Et il compte surtout sur le développement des énergies éolienne et solaire.

Pourtant, de grandes centrales énergétiques européennes – Essent (Pays-Bas), Dong Energy (Danemark), Electrabel (Belgique) – substituent au charbon des granules de bois canadien pour produire de l’électricité. (La biomasse forestière est considérée comme neutre en carbone, puisque le CO2 émis lors de la combustion est capturé par photosynthèse durant la croissance des plantes.) De plus, une partie des Finlandais, des Suédois et des Danois chauffent leurs villages et leurs chaumières avec des granules de bois canadien. Pour un Scandinave, il est tout aussi facile d’actionner le thermostat d’une chaudière alimentée aux granules de bois que, pour un Québécois, de le faire pour son chauffage électrique.

Production mondiale de granules 2000-2010 (en millions de tonnes)

Crise du granule au Canada
Plus de 90 % de la production de granules de bois canadien, principalement de Colombie-Britannique, est exportée, surtout vers le marché industriel européen. Le Québec, quant à lui, exporte 75 % de sa production vers le marché résidentiel des États du Nord-Est américain. Mais tant à l’ouest qu’à l’est du pays, le torchon brûle. « J’ai dû fermer l’usine quatre mois l’hiver dernier, licencier une vingtaine de travailleurs, et j’estime mes pertes financières à 22 millions $ », explique John Arsenault, vice-président des opérations au Québec de Granules combustibles Energex. La demande a fondu pour la plus grande usine québécoise de granules de bois, située à Lac-Mégantic, à cause en partie d’un hiver doux et de la force du dollar canadien.

Mais il y a plus. Les producteurs de granules de bois des États-Unis, profitant d’une subvention de 45 $ US la tonne (Biomass Assistance Program) accordée par le Département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) en 2009 et reconduite en 2010, exportent maintenant des granules de bois dans l’est du Canada. L’aide de 235 millions $ US allouée jusqu’ici par le président Obama vise à favoriser la production de biocarburants et de bioénergie aux États-Unis. Grâce à l’effet combiné de cette subvention et d’un taux de change avantageux du dollar américain par rapport à l’euro, les usines américaines de granules de bois reluquent également le boom du marché européen, un fief jusqu’ici canadien. Alimentée par des politiques vertes, la demande européenne de granules de bois, selon la WPAC, va passer de 8 millions de tonnes en 2010 à quelque 80 millions de tonnes d’ici 2020, soit 10 fois le volume actuel.

Développer le marché canadien
« Nos usines tournent à 40 % de leur capacité dans l’ouest du pays et à 50 % dans l’est. Nous demandons à Ottawa de développer un marché intérieur de granules de bois comme il l’a fait pour l’éthanol », indique Gordon Murray, dont les revendications dans la capitale nationale en mars dernier sont restées lettre morte. Sans le développement d’un marché de biomasse canadien, inspiré de celui de l’Europe, le directeur général de la WPAC (qui regroupe 85 % des producteurs canadiens de granules) voit mal comment ses membres vont survivre. Le Canada consomme annuellement quelque 60 millions de tonnes de charbon et il produit 18 % de son électricité avec cette énergie fossile. Inspiré par Washington, Ottawa sonne le glas pour les 51 usines parmi les plus polluantes au pays, mais privilégie leur conversion du charbon au gaz naturel, une autre énergie fossile. Tous les regards sont tournés vers l’Ontario Power Generation (OPG), qui pourrait créer le premier vrai marché de biomasse au pays. Élu en 2003 avec la promesse d’éliminer le charbon des centrales électriques, le premier ministre libéral Dalton McGuinty l’a repoussée jusqu’en 2014. « La centrale d’Atitokan, dans le nord de l’Ontario, sera la première à fonctionner avec des granules de bois », indique Ted Grutzner, porte-parole de l’OPG. Cette centrale carburera avec 90 000 tonnes de granules de bois. M. Grutzner n’a pas voulu confirmer le volume de deux à trois millions de tonnes de biomasse avancé pour verdir le réseau de l’OPG. Mais il a confirmé que cette biomasse devra « être produite en Ontario ». Manque de vision à Québec également Québec inscrit très timidement la biomasse dans sa lutte contre les changements climatiques. Un premier appel d’offres d’Hydro-Québec a été lancé en 2009 pour produire 125 MW à partir de biomasse, une goutte dans l’océan. Et l’entreprise d’État envisage plutôt de convertir la plus grande centrale autonome de son réseau, celle des Îles-de-la-Madeleine, avec un couplage éolien-diesel plutôt que biomasse-diesel. Cette centrale brûle 38 millions de litres de diesel par année. « On a exclu la biomasse pour des raisons techniques, explique Louis-Olivier Batty, porte-parole d’Hydro-Québec. La première est liée aux coûts de conversion de la centrale pour brûler la biomasse. La seconde relève de l’entreposage. Les granules de bois nécessitent 5 fois plus de place que le mazout, les copeaux, 30 fois. » Selon Michel Lachance, économiste et directeur des bioproduits industriels et technologies vertes au Conseil québécois de la valorisation de la biomasse (CQVB), la Belle Province pourrait faci­lement doubler – de 10 à 20 % – la part actuelle de la biomasse dans sa consommation énergétique. L’expert souligne que, pour atteindre cet objectif, l’avenir de la biomasse agricole et celui de la biomasse forestière sont liés. Différents utilisateurs, comme les fabricants de panneaux en particules ou encore les bioraffineries émergentes, se disputent la biomasse forestière. « On doit pouvoir compter sur la biomasse agricole. Mais les agriculteurs ne se lanceront pas dans cette aventure sans mesures incitatives visant à encourager l’approvisionnement à long terme », dit-il. Pour que la biomasse cesse d’être l’enfant négligée des énergies renouvelables, tant Ottawa que Québec doivent refaire leurs devoirs.

Une première au Québec, le CSSS de la Matapédia chauffera à la biomasse forestière

L'élément déclencheur pour chauffer à la biomasse forestière a été l’abolition du tarif d’électricité biénergie d’Hydro-Québec, en 2006. Du coup, notre facture énergétique annuelle gonflait d’environ 200 000 à 300 000 $ de plus », explique Alain Paquet, directeur général du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de la Matapédia. Jusqu’en décembre dernier, l’établissement carburait à l’électricité et au mazout léger.

« Au lieu de construire de nouveaux barrages, de forer le lit du Saint-Laurent pour chercher du gaz naturel ou d’importer du pétrole du Moyen-Orient, pourquoi ne pas compter sur nos propres ressources? » questionne Yoland Légaré, directeur général de la Coopérative forestière de la Matapédia, qui regroupe 45 travailleurs forestiers. C’est à la suite d’un voyage en Finlande (en 2008), où 20 % de l’énergie du pays provient de la biomasse forestière, qu’il frappe à la porte d’Alain Paquet. Le courant passe entre les deux hommes. Mais le chemin adjacent à l’hôpital, qui mène au chalet en bois abritant les deux chaudières de 800 et de 500 kW, est parsemé d’embûches. (Les deux engins ont commencé à ronronner en février 2010.)

« Il fallait absolument que l’hôpital ait une source fiable de chaleur à long terme », poursuit Alain Paquet. Ce dernier ne peut risquer la santé de ses patients et de son personnel. Le CSSS abrite 49 lits de courte durée, une salle d’opération, emploie 500 personnes et sert une population de 17 000 habitants. Après analyse, l’établissement estime que ce projet d’une nouvelle chaufferie à la biomasse coûte 1,3 million $. Cette somme est remboursable en sept ans grâce aux économies annuelles de chauffage de 120 000 $. Mais pour s’assurer le financement des banquiers, tant l’hôpital que la Coopérative forestière doivent avoir une garantie d’accès à la biomasse sur les terres publiques environnantes. Depuis 2008, le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF) accorde des prélèvements de biomasse en vertu d’un programme spécial destiné entre autres à soutenir le développement économique régional et à diminuer les GES. Mais ce programme d’attribution ne vise qu’une période maximale de cinq ans.

« On a eu gain de cause auprès du MRNF pour avoir un approvisionnement à plus long terme. La voie est tracée pour le chauffage institutionnel à la biomasse », explique Yoland Légaré. La Coopérative s’est vu délivrer un permis annuel de récolte de biomasse de 10 300 tonnes. Et l’approvisionnement du CSSS de la Matapédia n’accapare qu’environ le dixième de ce volume, ce qui laisse place à d’autres projets dans la Vallée. Toutefois, avertit le forestier, les projets de chaufferies à la biomasse forestière ne sont rentables que si celle-ci se trouve dans un rayon de moins de 100 km. « Le transport représente 30 % du coût de production », dit-il.

Jean-Philippe
Les coûts de transport de la biomasse prélevée en forêt sont énormes. Les projets de chaufferies ne peuvent être rentables que dans un rayon de 100 km.
Maurice et sa conjointe, Diane Vaillancourt
Voici la première chaufferie à la biomasse forestière au Québec. Elle alimente en vapeur le CSSS de la Matapédia.

Deuxième embûche : la crainte très légitime des résidants des environs à l’égard de la qualité de l’air émanant de la nouvelle chaufferie à la biomasse de l’hôpital. « Les voisins craignaient, par exemple, qu’ils ne puissent plus étendre leur linge dans leur cour à cause des dépôts de suie », explique Yoland Légaré. Des réunions ont eu lieu régulièrement pour informer les voisins sur les enjeux du projet et du fait que les chaudières à la biomasse modernes n’ont rien à voir avec les gros poêles à bois ancestraux. Un comité de suivi a été mis sur pied et aucune trace de suie n’a d’ailleurs été relevée sur la neige cet hiver. Selon les analyses commandées par la Coopérative, les émissions de particules sont trois fois moins élevées que les normes permises. (Les cendres récupérées de la chaufferie seront données à un agriculteur biologique pour des tests de fertilisation dans les champs.)

Par ailleurs, un pôle d’excellence de la biomasse forestière, qui regroupe trois industriels et plusieurs institutions régionales, a été créé en 2009 pour tirer parti de cette première expérience de chauffage à la biomasse. Le pôle vise entre autres à concevoir et à fabriquer une chaudière « made in Matapédia », dit Pierre Bédard, directeur général du Service de recherche et d’expertise en transformation des produits forestiers (SEREX), situé à Amqui. Un premier prototype de chaudière, un investissement de près d’un million de dollars, sera installé cet été dans la cour du SEREX. Elle fonctionnera dès l’hiver 2010 à des fins de R-D et de transfert de technologie. L’idée sous-jacente est de pouvoir exporter chaudière et savoir-faire pour faire carburer l’économie de la région.

Cinq nouveaux projets de chaufferies à la biomasse couvent dans la Vallée pour 2011, explique Martine Soucy, agente de développement à la Société d’aide au développement de la collectivité de La Matapédia (SADC). Outre la ville d’Amqui, les municipalités de Causapscal, Saint-Léon-le-Grand, Sayabec et d’autres envisagent de chauffer certains bâtiments municipaux au « charbon vert ». La Fédération québécoise des coopératives forestières estime de son côté à 400 le nombre de projets potentiels de combustion à la biomasse forestière au Québec.

Selon le directeur de l’hôpital, Alain Paquet, les installations de chauffage à la biomasse devraient être subventionnées en partie par l’État, étant donné le coût initial élevé. C’est d’ailleurs grâce à une subvention de 575 000 $, accordée par le ministère de la Santé et des Services sociaux, que cette première chaufferie à la biomasse forestière sera remboursée en 2015, soit en quatre ans au lieu des sept prévus. 

Cyrille Néron, directeur du Service innovation et croissance de La Coop fédérée, la plus grande entreprise agroalimentaire du Québec, déplore le manque de vision  et de leadership de Québec en matière d’énergie. Selon lui, quelque 300 000 hectares de terres marginales pourraient être mises à contribution au Québec pour produire l’équivalent de l’énergie contenue dans neuf millions de barils de pétrole et générer  270 millions $ de revenus dans les fermes québécoises. M. Néron et son équipe  étudient la possibilité de construire, dans la région du Bas-Saint-Laurent, une usine expérimentale de granules de biomasse agricole, dont la capacité reste à définir. Il regrette que certains programmes de l’Agence de l’efficacité énergétique (AEE), dont les activités seront intégrées au ministère des Ressources naturelles et de la Faune en 2011, favorise par exemple la conversion du mazout au gaz naturel, soit d’une énergie fossile vers une autre énergie fossile et dont le Québec est   importateur à 100 %. Dans une optique de souveraineté énergétique, « nous  devrions plutôt favoriser des énergies vertes produites chez nous, à partir  de biomasses agricole et forestière  par exemple », dit-il.
Une centrale thermique de Lac-Mégantic chuffera à la biomasse agricole

Selon le commissaire agroforestier du Centre local de développement (CLD) de la MRC du Granit, André Piette, une centrale thermique de la ville de Lac-Mégantic (6147 habitants) chauffera à la biomasse agricole dès l’hiver prochain, une première au Québec. La chaudière, d’une capacité de 600 kW, fournira de la vapeur à la commission scolaire des Hauts-Cantons, un réseau composé de trois bâtiments voisins, soit les bureaux de la commission scolaire, l’école primaire et le centre collégial.

Ce projet de 1,2 million $ englobe la création d’une filière biomasse agricole, depuis la pro­duction aux champs – y compris le transport du matériel à l’usine d’Energex1, le plus grand producteur québécois de granules – jusqu’à la consommation finale. « Je compte multiplier par 10 mon volume de production de granules d’ici 10 ans. Et le matériel d’origine agricole représentera 25 % de mon approvisionnement », explique John Arsenault, vice-président des opérations au Québec d’Energex, rencontré à son usine, située à quelques minutes du centre-ville de Lac-Mégantic. L’entreprise a une capacité annuelle de granules de bois de 120 000 tonnes. Et c’est Energex qui installera la nouvelle chaudière du réseau thermique de la petite municipalité et en assurera le bon fonctionnement.

« Pour nous, cette filière biomasse est porteuse d’avenir et c’est un moyen de rentabiliser nos prairies en friche », explique Steve Charrier, éleveur de chevaux et tout nouveau président de la Coopérative Bioénergie Lac-Mégantic, fondée en juin 2010. Selon Bernard Saucier, agronome au centre de service du MAPAQ à Lac-Mégantic, la superficie disponible de terres en friche dans un rayon de 125 km autour de l’usine d’Energex est de 8000 hectares, « et ces terres ne font pas compétition à l’alimentation », tient-il à préciser.

Les six membres fondateurs de la coopérative sont à pied d’œuvre dans ce projet énergétique depuis 2005. Les producteurs ont d’abord fait des essais de différentes cultures sur une superficie de 25 hectares. Celle-ci a presque doublé en 2010, et on prévoit ensemencer plus de 140 ha d’ici trois ans. « J’hésite à vous dire quelles plantes donnent les meilleurs résultats. Mais disons que dans notre région, au-dessus de 2300 unités thermiques, le panic érigé nous donne de bons résultats, et en dessous de 2300 unités thermiques, c’est l’alpiste roseau qui a donné les meilleurs rendements », explique Huguette Martel, conseillère régionale en grandes cultures et en agroenvironnement au MAPAQ, en Estrie. Celle-ci est également responsable du secteur des graminées pérennes au sein du tout nouveau réseau de cultures bio-industrielles (créé en avril dernier) du Centre de recherches sur les grains (CEROM). Parmi les graminées pérennes étudiées, on trouve, outre le panic érigé et l’alpiste roseau, le miscanthus et le triticale.

Les spécialistes de la région du lac Mégantic escomptent des rendements de 12 à 17 tonnes de biomasse à l’hectare pour être en mesure de fournir un jour 140 000 tonnes à l’usine d’Energex, soit plus que sa production actuelle. Toutefois, « les coûts de transport sont déterminants pour la rentabilité de cette filière biomasse agricole. Tout va se jouer sur l’efficacité du chantier », explique André Piette, également agronome. Les modes de récolte – balles rondes, carrées, ou encore la plante hachée au champ et livrée en vrac à l’usine – seront minutieusement étudiés.

Le projet de la centrale thermique de Lac-Mégantic comporte aussi deux défis énormes. Le premier : la combustion de biomasse agricole (non ligneuse) n’est pas encore permise au Québec. « On doit faire la démonstration auprès du ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP) que la qualité de l’air émanant de notre chaudière correspond aux normes », poursuit M. Piette. Plusieurs tests de qualité de l’air seront menés avec les granules d’origine agricole au début des opérations et en cours de route.

Le second défi est la construction même d’une chaudière performante pour brûler tant des granules de bois que ceux d’origine agricole, ce qui ne pose pas de problème avec les technologies actuelles. Toutefois, les granules d’origine agricole génèrent jusqu’à cinq fois plus de cendres que les granules de bois, ce qui les exclut du marché rési­dentiel. D’une part, parce que les propriétaires de maisons ne veulent pas avoir à vider constamment leur poêle. De l’autre, « la paille contient de la potasse et de la silice, qui forment du mâchefer en brûlant. Ce résidu obstrue les tuyaux de poêles résidentiels, qui n’ont pas été conçus pour cela. Le marché résidentiel est donc hors de notre portée », dit M. Piette.

La chaufferie à biomasse agricole de Lac-Mégantic sera construite dans un bâtiment à part, comme les systèmes européens, pour faciliter son entretien et la livraison des granules. En cas de panne ou lors de l’entretien, l’engin sera secondé par deux autres chaudières d’appoint, l’une carburant au mazout et l’autre à l’électricité. Si tout se passe bien, cette première expérience pourrait engendrer d’autres projets de réseau de chauffage de complexes au Québec. Et revitaliser l’agriculture en région.

Le producteur Normand Caron et le chercheur Roger Samson, « Monsieur Panic Érigé » au Canada et au Québec, planchent depuis plus de 15 ans sur l’amélioration génétique du panic érigé et d’autres plantes, comme le barbon de Gérard. Très peu gourmandes en engrais, ces plantes peuvent produire l’équivalent « de 36 barils de pétrole à l’hectare, renouvelables chaque année », dit-il. Selon M. Samson, les graminées conviennent mieux au biochauffage des secteurs commercial et industriel en raison de leur haute teneur en potassium et en chlore, qui corrodent les chaudières. Toutefois, les nouvelles technologies évacuent ce problème. Le chercheur déplore le manque de mesures incitatives d’Ottawa et de Québec, qui « investissent dans l’éolien ou les usines d’éthanol, alors que le besoin, c’est de produire de la chaleur ».

Une centrale thermique de Lac-Mégantic chuffera à la biomasse agricole

John W. Arsenault, vice-président des opérations au Québec d’Energex, également membre du conseil d’administration de l’Association canadienne des producteurs de granules, croit qu’une bonne partie du Québec pourrait se chauffer à la biomasse forestière et agricole. Et cette même biomasse pourrait servir à faire rouler le parc automobile du Québec!

Le Coopérateur agricole Selon vous, le gouvernement actuel fait fausse route avec sa politique énergétique (2006-2015)?

John Arsenault Québec dit qu’il veut réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 20 % d’ici 10 ans. Mais pour combler la demande énergétique, il mise sur une augmentation de la consommation de pétrole de 5 %, de charbon de 100 % et de gaz naturel de près de 30 %. Il a oublié la biomasse dans son équation, une énergie renouvelable, produite ici. C’est ridicule.

  • Quels marchés la biomasse pourrait-elle combler?
  1. Le résidentiel, d’une part. Il se consomme plus d’un milliard de litres de mazout par année au Québec. Quand le prix du mazout monte, les gens convertissent leur système à l’électricité. Cela pénalise le réseau d’Hydro-Québec dans les pointes de grands froids, en hiver. Le kilowattheure coûte plus cher à produire que le prix auquel on le vend au propriétaire d’une maison. L’État perd de l’argent.
  • Une partie du marché résidentiel québécois pourrait donc être convertie à la biomasse?
  1. Oui. Mais le bas prix de l’électricité nuit au développement de cette filière. Notre réseau hydroélectrique, qui est en même temps notre grande force, s’avère aussi notre grande faiblesse.
  • C’est un choix de société?
  1. Bien sûr. Mais comment convaincre un consommateur québécois de passer du chauffage électrique à la biomasse alors que 80 % d’entre nous se chauffent à l’électricité? Ça prend des mesures incitatives, du leadership et une sacrée campagne de relations publiques.
  • Pourtant, nos voisins américains se chauffent à la biomasse?
  1. Energex exporte 75 % de sa production de granules dans les États du Nord-Est américain. Si les gens se chauffent aux granules là-bas, c’est parce que l’électricité est trop chère. Notre concurrent au Vermont et au New Hampshire est le gaz naturel ou le mazout.
  • Pourquoi, d’après vous, le gouvernement Charest n’augmente-t-il pas les tarifs d’électricité pour favoriser l’émergence d’énergies renouvelables?
  1. C’est une « patate chaude »! Bien qu’on prévoit une légère augmentation du bloc patrimonial d’électricité en 2014.
  • Outre le marché résidentiel, quels sont les autres?
  1. Le marché industriel. Plus de 95 % des granules produites au Canada sont exportées, surtout en Europe. Elles remplacent le charbon dans les centrales électriques européennes. Cette substitution a pour effet de diminuer les GES. On pourrait faire la même chose au Canada et développer notre marché intérieur. Peu de Québécois le savent, mais 18 % de l’électricité canadienne provient de centrales au charbon.
  • Quelles sont les provinces qui misent sur la biomasse?
  1. Il y a l’Ontario. L’actuel gouvernement de M. McGuinty a pris le pouvoir en promettant de fermer les centrales électriques alimentées au charbon. Il veut substituer ce charbon par environ trois millions de tonnes de biomasse forestière principalement, agricole potentiellement. Il y a une volonté politique. Les premières livraisons sont attendues en 2011-2012. Il faut savoir que pour brûler de la biomasse, les centrales au charbon n’ont pas besoin de convertir leur équipement.
  • Inspirant pour le Québec?
  1. Le Québec produit très peu d’électricité à partir d’énergies fossiles. Il y a la centrale de Sorel-Tracy, qui consomme du mazout lourd en période de pointe l’hiver. Et il y a les centres hors réseau, comme le Grand Nord ou les Îles-de-la-Madeleine, qui produisent de l’électricité avec du diesel. Ça coûte une fortune! La générer avec de la biomasse pourrait créer de l’emploi en région et permettre à Hydro-Québec de se verdir son image.
  • C’est une question de vision?
  1. Écoutez, des exemples comme ceux des Îles-de-la-Madeleine ou de Sorel-Tracy, on peut en trouver des dizaines dans la province. Produire de l’électricité, « des électrons verts », à partir de biomasse permettrait de soutenir l’industrie forestière, qui passe un sale quart d’heure. Cette électricité verte pourrait être vendue en Ontario ou aux Américains. On pourrait créer de la demande pour des millions de tonnes de biomasse. Regardez, par exemple, toute cette biomasse partir en fumée en Mauricie : le seul marché pour les arbres calcinés est la combustion.
  • Vous voudriez que le gouvernement crée un marché pour la biomasse comme il l’a fait pour l’éthanol?

 

  1. Le marché de l’éthanol créé par les gouvernements fédéral et provincial est un non-sens. Le parc automobile québécois devra rouler avec un mélange de 5 % d’éthanol dès 2012. Mais prendre une biomasse agricole ou forestière pour l’injecter dans un moteur à combustion est un gaspillage énergétique total.
  • Pourquoi?
  1. La meilleure utilisation de la biomasse est thermique, soit pour remplacer le mazout ou pour fabriquer de l’électricité, et ensuite, pour remplacer l’essence par l’électricité. Au lieu de se demander quelle est la meilleure filière pour la biomasse, on encourage la consommation d’essence, on encourage encore notre dépendance au pétrole!
  • Vous voulez dire que l’on pourrait produire de l’électricité verte à partir de biomasse pour faire carburer les automobiles?
  1. Au Québec, le secteur du transport consomme 40 % du pétrole importé. L’Ordre des ingénieurs a fait une étude sur la conversion du parc automobile québécois à un parc électrique. Savez-vous de quel pourcentage cette conversion augmenterait la demande électrique au Québec?
  • Non.
  1. De 15 %. Ce n’est pas négligeable, mais on pourrait faire fonctionner tous les véhicules du Québec en augmentant la consommation électrique de 15 %. Ce n’est pas la fin du monde.
  • En effet.
  1. En misant sur la biomasse pour se chauffer ou produire de l’électricité verte, on supprime notre dépendance aux énergies fossiles. On crée un marché intérieur et des milliers d’emplois. En plus, on diminue nos GES. Ce n’est pas un beau projet de société, ça?
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