Entretiens
Défi jeunesse Québec, né pour servir, par Guylaine Gagnon

Le réseau La Coop compte dans ses rangs un membre bien particulier : Défi Jeunesse Québec, situé à Lotbinière. Non seulement cette organisation a pour mission de remettre dans le droit chemin une clientèle d’hommes aux prises avec des problèmes de dépendance, mais elle cultive ses terres et donne toutes ses récoltes de légumes à des banques alimentaires. Bienvenue dans un monde à part!

Jean-François Lemay, de La Coop Parisville, est l’expert-conseil auprès de cette entreprise maraîchère qui produit concombres, oignons, maïs, navets, poireaux, carottes, courges et choux sur un peu plus de 10 hectares (25 acres). Elle ensemence aussi quelque 18 hectares de terre en grandes cultures et en compte 34 en boisé. Outre cela, un petit élevage de porcs, de poulets de grain et de dindes permet l’autosuffisance du centre et quelques ventes externes.

chous
Le chou fait partie des légumes que Moissonneurs solidaires cultive pour donner à Moisson Québec. Un producteur du coin, Pierre Plaisance, apporte son expertise dans cette culture.

« Nous sommes des exécutants avec une passion et une volonté de bien faire les choses », lance le dévoué directeur général, Ronald Lussier. Le but est de fournir le plus de légumes possible aux banques alimentaires, dont la plus importante de la région est Moisson Québec. L’an dernier, Moissonneurs solidaires – c’est ainsi que se nomme le partenariat de Défi Jeunesse avec Moisson Québec qui a pour mission de nourrir les pauvres – a donné pas moins de 175 000 kg (390 000 lb) de denrées. De quoi offrir deux portions de légumes par jour à un peu plus de 2000 personnes pendant toute une année. « Et des légumes frais », renchérit fièrement le directeur, en expliquant que les banques alimentaires reçoivent généralement des légumes déclassés ou qui approchent de la date de péremption. « Notre maïs, par exemple, est cueilli le lundi et, dès le mercredi matin, il est livré à la banque alimentaire, précise-t-il. Ainsi, les bénéficiaires ont accès à du maïs plus frais que celui que vous et moi pouvons nous procurer. »

Jean-François, l’expert-conseil, apporte tout le soutien nécessaire pour que Moissonneurs solidaires puisse adopter les pratiques les meilleures et les plus durables. Dans le maïs, par exemple, il a fait avec eux l’essai de trichogrammes pour contrer la pyrale. Lorsqu’elles sont libérées dans le champ, ces petites guêpes (fournies sur glace) s’attaquent aux œufs de pyrale. « On en lâche quatre à cinq fois par année, précise l’expert-conseil, et jusqu’à maintenant, aucun dégât de pyrale n’a été constaté dans le champ. »

Qui sont les moissonneurs?
Les hommes en réadaptation, qu’on nomme les étudiants, sont la main-d’œuvre du grand potager. « Ce n’est pas toujours facile pour eux, souligne Jim Yank, coordonnateur des travaux et ancien étudiant. Certains ont été sans emploi pendant quelques années et ils se retrouvent à quatre pattes dans le champ. Malgré tout, ça les valorise. Je me souviens d’un jeune qui me disait ressentir une grande satisfaction parce que sa femme et ses enfants, qui demeuraient en ville, bénéficiaient des produits offerts par la banque alimentaire. Pour lui, les légumes qu’il cultivait se retrouvaient sur la table de sa famille. »

D’autres travaux occupent les étudiants. Par exemple, dans l’atelier de mécanique, ils entretiennent tout l’équipement que possède l’organisation. L’an passé, ils y ont fabriqué une billonneuse. Dans un autre secteur, ils ont construit une centaine de caissons à légumes. Ils ne chôment pas : dès 6 h 30, ils sont debout.

bâtiment principal

Le directeur général souhaite agrandir le bâtiment principal pour loger les étudiants plus convenablement

Retour dans le droit chemin
Les hommes qui aboutissent à Défi Jeunesse vivent une période trouble et n’ont plus d’autre choix que de chercher de l’aide. Ils sont envoyés par différents organismes ou viennent de leur propre chef. « Nous avons une première rencontre pour expliquer en quoi consiste la démarche de réintégration, commente Ronald Lussier. Le gars retourne chez lui pour y réfléchir et rappelle pour nous donner sa réponse. » Il faut qu’il soit vraiment décidé, parce que la thérapie est ardue et les règles strictes. Par exemple, les trois premiers mois, aucune sortie n’est permise. Ensuite, un congé mensuel de 48 heures est autorisé si l’étudiant le mérite. Une seule faille dans la conduite et les privilèges sont abolis. Le programme s’étend sur une année et il est complété par trois à six mois additionnels de transition. « Les gars doivent comprendre la vision et adhérer à la mission », répète souvent le directeur.

de poulets de grain

Outre la production de légumes, on fait l’élevage de porcs, de poulets de grain et de dindes pour l’autosuffisance du centre et quelques ventes externes.

Le travai au champ

Le travai au champ permet aux étudiants de retrouver la fierté d’être utiles à la société.

Une des valeurs fondamentales enseignées durant la période de thérapie est le service. Et pour cause : à la fin du séjour, tous les étudiants qui ont réussi le programme reçoivent un jonc dans lequel il est gravé « Né pour servir » (Born to Serve)! Défi Jeunesse répond à de nombreuses demandes d’aide. En priorité, celles venant des femmes seules et des mères de familles monoparentales. Par exemple, Jim relate le cas de Mme Brissette, une dame de la région de Saint-Anselme qui a adopté 37 enfants handicapés physiquement, dont 27 sont toujours vivants. « On lui fournit des légumes, mais aussi de la main-d’œuvre. Quand on y amène les gars, les enfants leur grimpent dessus, s’amusent et ne veulent plus qu’ils partent. Ça fait du bien aux enfants et aux gars, qui se sentent utiles. »

Jim Yank
Jim Yank, ancien étudiant à Défi Jeunesse, est maintenant coordonnateur des travaux et l’homme de confiance du directeur général.

Malgré la difficulté du parcours, le centre Défi Jeunesse se classe parmi les organisations à succès. Il s’inspire d’une méthode de thérapie basée sur la philosophie chrétienne évangélique des centres Teen Challenge américains, utilisée dans plus de 800 centres de la planète. Cette orientation religieuse rend toutefois Défi Jeunesse difficilement admissible aux subventions de l’État. Mais « n’importe qui, avec ou sans religion, peut venir ici », tient à préciser M. Lussier, en ajoutant que les principales valeurs enseignées sont l’intégrité, la franchise, la vérité, le respect des autres et l’humilité. « Ce sont toutes des valeurs que nos ancêtres avaient quand ils ont créé le pays. On met trop souvent ça en veilleuse dans notre société actuelle! »

Depuis 2006, une quinzaine d’hommes ont été accueillis chaque année. Dix d’entre eux sont restés, par choix, après la thérapie. Ils demeurent dans une résidence secondaire située à un kilomètre du centre. « Trois vont à l’école d’agriculture de Nicolet, précise Ronald Lussier. Les autres s’impliquent à différents niveaux. »

Défi Jeunesse ne vit que grâce à des collectes de fonds, des dons et une partie de la prestation d’aide sociale des étudiants. « Le centre n’a aucune dette », affirme le directeur. Le bâtiment principal, la résidence secondaire, la terre de 35 hectares, la pelle mécanique, la machinerie, tout cela appartient à l’organisation. La plupart des machines ont été achetées à bas prix, sauf un tracteur Massey-Ferguson 6180, qui a été prêté par La Coop Parisville pour deux mois afin de faire fonctionner une herse rotative qui exige beaucoup de puissance.

Le centre Défi Jeunesse a ouvert ses portes en 1986, lorsqu’un groupe d’hommes a acheté une ancienne école de rang pour un projet humanitaire. En 1992, la terre du voisin, Jean-Paul Beaudet, a été acquise. M. Beaudet faisait de l’arthrite et, pendant longtemps, ce sont les étudiants qui ont fait ses travaux. « Il a vu que le centre était bien géré et que sa ferme allait servir la société », relate M. Lussier.

En 2001, l’organisation a tenté d’acheter l’ancienne école d’agriculture de Sainte-Croix, mais sans succès. D’ici la fin de l’année, elle compte acquérir une partie des terres du producteur maraîcher Pierre Plaisance ainsi que son entrepôt, pouvant loger jusqu’à 1000 caissons de 450 kg (1000 lb) de légumes chacun. M. Plaisance est un producteur maraîcher qui collabore étroitement avec Moissonneurs solidaires depuis le début, notamment par ses conseils pour la culture du chou et de la carotte.

Jean-François Lemay
Jean-François Lemay, de La Coop Parisville, est le conseiller en productions maraîchères de Moissonneurs-solidaires.

L’avenir
Ronald Lussier est un homme de vision et les projets ne manquent pas. Il souhaite notamment la construction d’un nouvel entrepôt à légumes et l’agrandissement du centre, afin de pouvoir loger les étudiants convenablement. Ces derniers occupent les anciens dortoirs du Canadien National depuis 1996. Les dirigeants attendent les fonds nécessaires pour construire un centre plus adéquat. D’autant plus que le directeur vise à augmenter le nombre d’étudiants à 50. « Nous sommes une famille, mais il nous faudra bientôt penser plus en terme d’institution », lance-t-il.

Le directeur a aussi dans sa mire l’élevage du lapin : « Ça ne prend pas beaucoup de place, ça se reproduit très rapidement, ça ne nécessite pas beaucoup d’équipement et, en temps de crise, on peut manger la viande », explique-t-il. Il songe aussi à ajouter des élevages de chèvre et de mouton, facilement accessibles.

« Dans cette société où le me, myself and I prime et où la recherche du pouvoir et du gain est la norme, dit le directeur, il est difficile pour plusieurs de comprendre ce qui se fait ici. Nous sommes une entreprise de recyclage de vies humaines, qui, jour après jour, s’investit envers ceux qui choisissent librement d’opérer un changement radical dans leur vie. Le personnel ne travaille pas pour le salaire, mais pour servir les étudiants, dont 50 % n’ont plus de raison de vivre quand ils arrivent ici. » En somme, Défi Jeunesse cultive des légumes pour les pauvres et les bonnes valeurs pour inspirer le monde!

Pour en savoir plus sur Défi Jeunesse, visiter le site Web www.defijeunesse.org.

maïs pour consommation humaine

Dans le maïs pour consommation humaine, on a fait l’essai de trichogrammes pour contrer la pyrale. Aucun dégât causé par cet insecte n’a été constaté cette année.

Qui est Ronald Lussier?
Policier pendant 32 ans à la Sûreté du Québec, Ronald Lussier est arrivé à Défi Jeunesse en 1987 comme administrateur. Un an plus tard, il en devient le président et le restera pendant 16 ans. À sa retraite, en 2004, il demande d’assumer la direction générale, poste qu’on cherchait à pourvoir depuis deux ans. « Pendant ces années à la SQ, j’ai appris comment motiver les troupes, comment agir avec les personnes. J’ai aussi été maître-chien pendant 23 ans, responsable de l’équipe de l’est du Québec, une expérience qui, curieusement, m’en a appris davantage sur la façon de diriger les gens. » Ronald Lussier ne veut rien de moins que changer le monde « un homme à la fois ». Il estime qu’en faisant connaître son rêve, beaucoup auront un appel du cœur et voudront eux aussi être « nés pour servir ».
Ronald Lussier

Martin Larrivée
Martin Larrivée est étudiant, chauffeur, mécanicien, athlète, et agent de relations publiques à ses heures.

Moissonneurs solidaires :
une entente entre Défi Jeunesse et Moisson Québec

Année après année, Moisson Québec constate une baisse de la quantité de denrées alimentaires qu’elle reçoit. Pour réduire l’effet de cette tendance sur leurs activités et assurer aux pauvres leur portion de légumes quotidienne – les fruits et légumes sont les denrées qu’ils laissent souvent tomber au profit d’aliments plus « bourratifs » – , Moisson Québec a établi une entente avec Moissonneurs solidaires (Défi Jeunesse), en 2005, pour s’assurer d’une constance dans son approvisionnement en légumes. « Moissonneurs solidaires fournit 5 % des denrées que nous recevons, raconte Élaine Côté, directrice générale de Moisson Québec. Ça semble peu, mais cette quantité aide à contrer la tendance à la baisse en approvisionnement. » Par ailleurs, pour Moissonneurs solidaires, cette association avec une organisation établie depuis plus de 20 ans et reconnue lui a permis d’obtenir de l’aide financière pour les travaux nécessaires au démarrage du projet.

La valeur des denrées recueillies par Moisson Québec, en 2009-2010, s’élève à plus de 14 millions $. Grâce aux quelque 150 fournisseurs, plus de 31 000 personnes sont nourries chaque mois. Malgré la bonne volonté des organisations, une tendance demeure : le nombre de personnes dans le besoin croît, tandis que la quantité de denrées reçues diminue.

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