Entretiens
Trois coupes sans « couper » sur la qualité, Texte et photos d'Étienne Gosselin

Daniel Hamelin s’est fait couper l’herbe sous le pied plus souvent qu’à son tour. Douce revanche : il fait aujourd’hui d’excellents fourrages!

Les embûches et les frustrations qu’a connues la Ferme Hamelin et Fils au fil des ans sont considérables : construction sur ses terres d’une voie ferrée, d’un gazoduc, d’une autoroute et d’un parc industriel qui abrite une aluminerie aux rejets de fluor potentiellement polluants. Résultat : quatre blocs de terres éparpillés sur huit kilomètres. Ajoutez à cela des types de sol très divers (du sable à l’argile jaune) et certains terrains en pente… Un vrai parcours d’obstacles!

Mais rien pour décourager Daniel Hamelin, producteur laitier de Deschambault. Ses voisins, eux, ont jeté l’éponge les uns après les autres. Daniel, lui, résiste. On ne trouvera qu’une seule ferme sur les 12 kilomètres du rang 2 : c’est la sienne.

Même au début des années 1980, lorsque le ministère des Transports a amputé ses meilleures terres – pentes au sud vers le fleuve, un véritable microclimat – pour y faire passer l’autoroute 40, le jeune producteur laitier, tout juste sorti de l’école, s’est résigné, dépité.

Aujourd’hui, on ne peut pas dire que Daniel Hamelin, agriculteur polyvalent qui aime les trente-six métiers de l’agriculture, se facilite la vie. Plantes fourragères (65 hectares en luzerne, fléole, trèfle rouge et lotier), avoine, maïs-grain, maïs-ensilage (6 hectares), soya… De nombreuses cultures qui nécessitent toutes des régies différentes et qui mettent de la diversité dans l’horaire du cultivateur.

Ses terres, d’une moyenne de 2400 UTM, lui donnent trois belles coupes de luzerne par année, et ses luzernières prolifèrent facilement plus de six ans dans son plan d’assolement. « Quand les autres fermes sont en pénurie de fourrages, Daniel parvient toujours à faire une coupe de plus », illustre Carl Thibodeau, son expert-conseil de La Coop Univert, une toute nouvelle coopérative issue de la fusion des coopératives de Pont-Rouge, Saint-Casimir et CoopPlus.

Rage de fourrages
Daniel Hamelin a un faible pour la culture des plantes fourragères. On pourrait même dire que c’est sa force!

On ne peut parler de la clé de son succès, mais d’un trousseau complet de clés : il draine, nivelle, chaule et fertilise ses terres de manière optimale, et il fauche quand il le faut. La bonne vieille théorie mise en pratique scrupuleusement, by the book. Les sorties de drainage sont bien visibles grâce à des panonceaux et empierrées pour lutter contre l’érosion, les avaloirs sont judicieusement positionnés dans les dépressions, les chemins de ferme soigneusement entretenus pour un accès facile aux champs, et les analyses de sol ainsi que les épandages de fumier sont géoréférencés et archivés.

maïs-ensilage et le maïs-grain
Bien que la luzerne soit la plante fourragère de prédilection à la Ferme Hamelin et Fils, on y cultive aussi le maïs-ensilage et le maïs-grain
Daniel Hamelin
Daniel Hamelin a un faible pour la culture des plantes fourragères. On pourrait même dire que c’est sa force!

Nourrir ses champs, Daniel Hamelin sait faire. Sa commande d’engrais 2010 culmine à plus de 27 000 kilos; elle comprend essentiellement des démarreurs et des engrais d’entretien des prairies. Son conseiller, Carl Thibodeau, lui concocte des formulations basées sur les besoins des plantes et sur la richesse de ses sols. À l’azote à libération contrôlée FRN (pour le maïs), au phosphore Hyper P et au potassium s’ajoutent des éléments mineurs, comme le magnésium, le soufre et le bore, essentiels à la santé et à la productivité des légumineuses, telle la luzerne. Le soufre et le calcium aident notamment à la nodulation, ce qui améliore la fixation de l’azote atmosphérique.

Daniel Hamelin préfère miser sur les engrais minéraux pour fertiliser ses luzernières, gardant ses fumiers pour les autres cultures. En fait, 25 à 30 % des engrais minéraux que Daniel achète bon an mal an servent à entretenir ses prairies de légumineuses et de graminées. Un choix environnemental sensé, puisque des prairies en cultures pérennes (non labourées) sont moins sensibles au lessivage des éléments fertilisants.

En fertilisant correctement ses champs de plantes fourragères, le fermier s’assure d’un rendement permettant de nourrir à longueur d’année les 52 vaches en lactation de la Ferme Hamelin et Fils, même quand les conditions agroclimatiques sont difficiles. Au surplus, une bonne nutrition minérale assure un meilleur démarrage au printemps et un regain plus prolifique après la coupe, ce qui aide à contrecarrer l’établissement des mauvaises herbes.

Luzerne sans compromis
Daniel Hamelin se souvient, presque nostalgiquement, des concours de culture de luzerne des années 1980, quand le ministère de l’Agriculture tentait de populariser Medicago sativa, la légumineuse fourragère qui est, de nos jours, la plus cultivée au Québec et dans le monde. Le producteur laitier portneuvien a très bien saisi le message que tentaient de faire passer les agronomes de l’époque, à preuve ses luzernières foisonnantes, établies densément et régies intensivement!

L’agriculteur n’hésite pas à essayer les toutes dernières variétés de luzerne dans ses prairies, par exemple le cultivar Actis, qui se démarque par sa facilité d’implantation, son rendement élevé, sa persistance et, surtout, son regain vigoureux et rapide après la coupe. Une variété qui a tous les attributs nécessaires à une régie intensive.

Pour faciliter la régie, Daniel préfère des champs en cultures pures. Ainsi, il s’assure de bien répondre aux besoins de la luzerne et du mil. Semée tous les 5 pouces (13 cm) après un seul passage d’un combiné rotoculteur-semoir, qui permet de travailler le sol sur une profondeur variant entre 1,5 et 2 pouces, la luzerne a toutes les chances de bien s’établir. Pour preuve, Daniel, muni de sa pelle, déterre un jeune plant : la racine est en effet bien droite et plutôt bien ramifiée. Sa nouvelle luzernière est en bonne santé, enracinée pour des années.

Qualité bien ordonnée…
À l’image d’autres hommes, après trois fois, Daniel Hamelin n’est plus capable… de couper ses luzernières! Voici le principe qu’il a érigé en règle absolue : il ne récolte plus ses prairies après le 25 août. Si jamais il manque de fourrages, il s’accorde toutefois le droit de faucher une fois que les plantes ont fait leurs réserves nutritives racinaires, le plus tard possible en automne. Une option de dernier recours, puisque Daniel n’aime pas nuire à la persistance de ses prairies.

Luxuriance
Luxuriance enviable pour un 15 septembre : on peut dire que cette luzernière se porte bien et qu’elle a bien des chances de survivre à l’hiver de Portneuf.

Pour produire un fourrage de la plus haute qualité, la récolte a lieu au stade « boutons ». Daniel n’attend même pas qu’un certain pourcentage (typi­quement 10 %) des bourgeons floraux ait éclaté. Une sage décision, étant donné que la fibre du fourrage augmente rapidement passé ce stade, alors que la protéine brute et la digestibilité diminuent. Les méthodes de récolte sont les suivantes : ses luzernières sont toutes ensilées, tandis que ses champs à prépondérance en fléole servent à produire le foin sec.

Daniel aime le rappeler : qualité bien ordonnée commence toujours par la faucheuse, parole d’un « fourrageur » d’expérience. Règle numéro un : toujours bien lubrifier et ajuster la faucheuse ou la fourragère. Règle numéro deux : des couteaux bien affûtés couperont net les plantes sans les blesser outre mesure, facilitant le regain et amenuisant les risques de problèmes phytosanitaires.

Du côté de la cour à machinerie, Daniel Hamelin a privilégié l’achat en copropriété avec un autre producteur pour ce qui est du semoir à maïs, de la moissonneuse-batteuse, des vis et boîtes à grains, de la pompe à fumier, etc. Avec les économies générées, il a pu se payer un semoir pneumatique de précision de marque française (pour semer les céréales et les plantes fourragères) et un système GPS pour les pulvérisations de pesticides, GPS qu’il aimerait bien mettre à profit dans ses champs de céréales pour se créer des voies d’accès qui diminueraient la compaction des sols. « J’y pense chaque fois que je sors le semoir », dit-il.

Ben oui, des voies d’accès… Une contrainte de plus dans le parcours d’obstacles!

L’autoroute 40

L’autoroute 40

L’autoroute 40 n’est pas le moindre des maux de Daniel Hamelin, dont les terres distantes et démembrées sont traversées par une voie ferrée et un gazoduc – on y trouve même un parc industriel!


Brigitte Lapierre
Par Brigitte Lapierre, agr.
Conseillère spécialisée en plantes fourragères et conservateur d’ensilage
brigitte.lapierre@lacoop.coop

Huit trucs pour bien réussir vos luzernières

  1. La luzerne étant très sensible au mauvais égouttement, la première étape est de choisir des champs bien drainés en surface et en profondeur et ayant un pH aux alentours de 6,5 à 7,0.

  2. Préparez un lit de semence ferme et uniforme, ayant une texture fine et granulaire, pour assurer à la fois une bonne couverture de la semence et ne pas créer de conditions propices à la formation de croûte à la suite de pluies battantes. Utilisez des semences certifiées, puisqu’elles offrent la meilleure garantie de succès.

  3. Les graines de plantes fourragères sont petites et possèdent peu de réserves nutritives pour germer et lever. La profondeur de semis est donc un facteur déterminant dans la réussite d’une bonne implantation : l’optimum pour le semis des légumineuses varie entre 6 et 13 mm (1/4 à 1/2 pouce) dans les sols argileux ou limoneux et entre 13 et 25 mm (1/2 à 1 pouce) dans les sols sableux.

  4. Au Québec, on recommande de semer des associations simples constituées d’une légumineuse et d’une graminée. La dose idéale de semis pour une association telle que luzerne-mil-brome est de 16 kg/ha de luzerne-mil plus 5 kg/ha de brome. Cette dose peut varier en fonction du type de sol, des conditions climatiques et des méthodes d’établissement.

  5. Assurez-vous de fertiliser adéquatement votre prairie afin d’obtenir une production abondante de fourrages ayant une bonne valeur nutritive. Le passage d’une citerne de lisier est à éviter au printemps, puisque le sol est plus frais et qu’il y a un plus grand risque de compaction, donc d’abîmer les racines. Privilégiez plutôt un épandeur à engrais minéral, beaucoup moins lourd, et appliquez le lisier après les coupes.

  6. La fertilisation potassique joue un rôle primordial dans la survie hivernale des luzernières. Un apport de 110 kg/ha (100 lb/acre) de muriate de potasse (0-0-60) après une deuxième ou une troisième coupe est à considérer, surtout si on n’applique pas de fumier pendant la saison. L’ajout de 1 kg/ha de bore à la potasse lors de la même application favorisera la croissance et la rusticité de la luzerne.

  7. Les fauches à une hauteur de 5 à 7 cm et à un intervalle de 6 à 7 semaines permettent aux espèces fourragères de restaurer leurs réserves nutritives et de repousser avec vigueur. Une autre méthode aussi valable consiste à couper quand on veut (préférablement au stade « mi-boutons » pour plus de qualité), mais il faut arrêter toute fauche à partir de la fin août afin de laisser la luzerne fleurir et refaire ses réserves en hydrates de carbone. Si une fauche automnale est effectuée, elle doit être faite tôt après un gel mortel d’environ – 3 °C, au stade de la floraison et au moins 50 jours après la fauche précédente. La hauteur de fauche doit également être augmentée à 10 ou 15 cm. Il ne faut pas qu’il y ait de regain après cette récolte.

  8. Une planification des rotations est essentielle pour ne pas avoir de mauvaises surprises. Une rotation de quatre ans (12 coupes) assure un haut rendement en légumineuses. Par la suite, l’azote qui provient des légumineuses enfouies par le labour sera bénéfique pour les cultures suivantes (maïs-grain ou ensilage, canola).
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