Entretiens
Anne au pays des mervelles, par Étienne Gosselin
« Les seules limites qui existent vraiment sont celles qu’on se donne », se plaît à dire l’incomparable mademoiselle T, Anne Turbide, celle qui rêve d’agriculture et qui ne craint pas l’engagement dans ce domaine.

La belle
Elle se dit non pas productrice laitière ou agricultrice, mais « agricultrice en production laitière ». Elle se promène, un sourire toujours accroché aux lèvres, avec cet étrange air d’ange, une douceur dans ses vêtements de travail Big Bill, bottes à embout d’acier aux pieds.

Sans trop se poser de questions existentielles, Anne s’est inscrite à l’ITA, campus de La Pocatière. À sa sortie de l’école, elle a intégré, sans trop se poser de questions, la ferme familiale. C’est alors qu’elle s’est mise à se poser des questions et à réfléchir sur le sens de la vie, du travail, de l’agriculture.

« Au début, c’était la génétique des bovins laitiers qui m’intéressait, mais aujourd’hui, c’est toute la dynamique d’une entreprise laitière qui me passionne », expose-t-elle. Ouvrière et gestionnaire, gérante et présidente, Anne essaye tous les chapeaux du portemanteau. La complétude de l’agriculture la branche. Elle dit, axiomatiquement : « Il n’y a rien de plus important que le bonheur de faire ce qu’on aime dans la vie. »

Les Turbide habitent Val-Brillant, dans la vallée de la Matapédia, un « trou perdu paradisiaque », selon Alice (pardon, Anne). Déterminée, ingénue, ambitieuse et rêveuse, Anne aime dormir. Une, voire deux siestes quotidiennes, surtout durant La semaine verte. C’est une fille ouverte d’esprit qui a l’esprit d’entreprise.

Sortie de l’école en 2007, Anne Turbide remporte la mention de la relève féminine de l’Ordre national du mérite agricole en 2009. En 2010, elle est sélectionnée comme candidate au Fonds coopé­ratif d’aide à la relève, programme mis sur pied en 2008 par La Coop fédérée et la Fédération de la relève agricole, et auquel Desjardins s’est jointe. Elle dit pourtant ne pas avoir le « profil typique » des agriculteurs, n’ayant pas beaucoup travaillé à la ferme avant sa sortie de l’ITA. Campeuse puis monitrice dans les camps de vacances, c’est ainsi qu’elle a occupé ses étés. « Je pense que mes études ont fait naître mon goût pour l’agriculture et pour la relève de la ferme », avoue-t-elle. Elle ne regrette rien, au contraire. Elle aime la souplesse de l’horaire agricole, même si elle dit être actuellement dans une « phase d’ouvrage ».

Jérome Simard
Vision fleur bleue de l’agriculture? Pas vraiment, même si Anne Turbide rêve notre agriculture en se disant que les seules limites qui existent vraiment sont celles qu’on se donne.

Anne Turbide aime bousculer ses certitudes et celles des autres. Depuis près de deux ans, elle écrit des « tranches de vie » dans le journal local (Le Pierre-Brillant, voir encadrés), question de ressusciter l’art du conte. Son idole avouée : Claude Lafleur. « À quand son retour dans vos pages? » me demande-t-elle, comme tant d’autres…

La belle trace le parallèle entre sa jeune carrière « d’agricultrice omnipraticienne en production laitière » et celle de sa mère, Claire Jean, médecin omnipraticienne qui pratique à Sayabec et à Amqui. La médecine était autrefois réservée aux hommes, mais des pionnières ont combattu les préjugés. Médecine et agriculture au féminin, même combat. « En fait, ce ne devrait pas être une question de sexe, mais de passion », plaide Anne Turbide. Vrai. N’empêche, elles n’étaient encore que 4 filles pour 25 garçons dans son cours de GEEA à l’ITA.

Autrement, la « socialisation » associée à l’agriculture l’intéresse vivement. Tous la courtisent pour sa jeunesse et son dynamisme, mais Anne se laisse désirer, n’ayant dit oui qu’à la société d’agriculture, qui organise l’Exposition agricole de la Matapédia. Pour l’instant…

Val-Brillant, dans la vallée de la Matapédia

Les Turbide habitent Val-Brillant, dans la vallée de la Matapédia, un « trou perdu paradisiaque », selon Anne Turbide.

La bête
Le mentor d’Anne, c’est Martin, son père, la bête. Bête dans le sens de « coureur des bois ». Un homme dont l’intérêt se situe entre agriculture et forêt, les deux pieds dans une rivière à saumons, l’œil rivé sur les champs, quelque part dans un patelin campé entre Bas-Saint-Laurent et Gaspésie.

Anne et Marin Turbide
Anne Turbide a trouvé un excellent mentor en son père, Martin, qui la soutient dans son intégration à l’entreprise.

Il y a de la vie ailleurs qu’à la ferme. Pêche au saumon, ski alpin, chasse, vélo de montagne, cabane à sucre… À 50 ans, Martin Turbide s’offre déjà une préretraite après un début de carrière plus que chargé. L’homme n’a pas hérité la ferme de ses parents, mais a choisi librement de s’établir en production laitière en achetant une ferme en 1982, en pleine crise économique. Il a aujourd’hui adopté l’horaire de quatre jours.

La ferme semble un moyen pour arriver à ses objectifs, pas une fin en soi. L’entreprise est à son service, non le contraire. « Le plus grand bénéfice quand on exploite une ferme, c’est de voir grandir ses enfants », dit-il.

La ferme
Si Martin dérive souvent vers d’autres activités, il n’arrête pas pour autant de songer à son entreprise, d’élaborer son développement. Stabulation libre avec salon de traite à 12 places, mélangeur RTM fixe et convoyeur d’alimentation, étable froide pour taures et vaches taries, nouveaux tapis pour les logettes, fosse agrandie… Il n’y a rien à redire : la ferme est moderne et fonctionnelle, assurant une certaine légèreté du travail. « Nous essayons d’exploiter une petite ferme à la manière d’une grande », explique Martin.

S’offrir une bonne qualité de vie veut entre autres dire soigner deux fois par jour, à 5 h et à 11 h, pour alléger la traite du soir. Ou employer quelqu’un pour se faire aider avec les quatre traites de la fin de semaine. Si la qualité de vie est importante pour les propriétaires, elle doit aussi l’être pour l’employé, Bernard Cyr, qui travaille à la ferme depuis 1987. « Les fermes qui se plaignent de manquer de main-d’œuvre me font rire, dit Martin Turbide. Comment voulez-vous qu’un employé trouve la motivation de travailler des années sans avoir ses fins de semaine? »

Anne et Martin ne connaissent pas les pedigrees de leurs vaches mortes et enterrées. Qu’importe! Ils se préoccupent davantage des vaches bien vivantes dans l’étable. La machinerie est gérée en mode CUMA et les tracteurs ne sont pas nombreux dans la cour… Et après? Soixante-dix pour cent de la dette de l’entreprise est imputable au quota, ce qui place celle-ci dans une bonne situation financière pour le transfert père-fille.

Un transfert qu’ils souhaitent heureux. Pour que lentement le rêve se concrétise entre elle et lui, deux insolites sur une planète agricole en mutation qui oblige à revenir à l’essentiel : la vie, avant tout.

Et les siestes, une ou deux par jour.

Pas de nourriture sans agriculture!, par Anne Turbide
[Publié dans Le Pierre-Brillant, un magazine bimensuel des régions du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et de la Côte-Nord.]

Depuis quelque temps, on peut voir un peu partout dans la province de grosses affiches où il est inscrit : « Pas de nourriture sans agriculture ». Ça me touche, évidemment, puisque je travaille en agriculture. Mais voilà, je crois fermement que ces affiches ne sont pas là que pour revendiquer les besoins des agriculteurs. Certes, on ne veut pas perdre nos jobs, mais ici, on ne parle pas d’usines, de salaires ou de conditions de travail. On parle d’occupation du territoire, de paysages, d’exode rural, d’économie, de famine, d’environnement, de santé, de patrimoine et, bien sûr, de l’avenir de nos régions.

Si on fait le tour rapidement, lorsque je parle de patrimoine, je n’ai aucun souvenir, je suis trop jeune. Mais on m’a raconté qu’il y a de cela pas tellement longtemps, toutes les maisons de rang avaient une étable et un grand jardin. On prenait le temps de cultiver la terre et de rendre grâce pour ce qu’elle nous apportait. Lorsque le clocher de l’église se faisait entendre, on arrêtait les travaux des champs pour faire une pause et pour remercier le Créateur. Mais voilà, aujourd’hui, j’entends beaucoup de choses qui résonnent, sauf les clochers d’églises, et je ne sais plus trop quand m’arrêter…


Tranche de vie, par Anne Turbide
[Publié dans Le Pierre-Brillant]

La roche est finie. Enfin! Ça fait trois semaines qu’on se bat contre la terre. C’t-à croire que le sol a des réserves de roches pour les 100 prochaines années. J’ose même pas y penser. Y a eu des années moins pires, faut dire… Prends l’an passé. On ramassait sur le bord du chemin, pis je vas vous avouer un secret : on ramassait pas ben ben… Pour dire les vraies affaires, on était plus souvent en pause qu’en marche. Mais quand y avait un char qui passait, on se penchait pour faire croire qu’on travaillait fort! N’empêche, c’t’année, on a payé pour! Y a juste mon chien qui montrait encore de l’enthousiasme à faire des longueurs. C’est vrai que ses longueurs sont moins épuisantes que les nôtres. Une pause à chaque 20 mètres pis un os de temps en temps trouvé dans les réserves inépuisables de la terre. Pis encore, à chaque bout, y a le ruisseau…

D’ailleurs, faut que j’vous raconte : mon copain vient pas du coin. Pis les ruisseaux, ça passait en dernier, non, en cas extrême pour s’abreuver. Sauf que nous, on a toujours profité de ces petits cours. Bref, cette journée-là, on était rendus à l’extrême… Chaud, soif, sec… Faque y décide finalement d’essayer le ruisseau malgré sa grande crainte d’avaler un poison mortel en se penchant sur l’eau claire. Mais voilà que mon chien, aussi assoiffé que mon copain, se précipite dans le ruisseau juste en haut du craintif… Imaginez la bouette que ç’a donné…Mon copain n’est pas près de réessayer l’expérience! Pas avant l’an prochain!

Une semaine plus tard, me v’là sur la rivière Patapédia à me frayer un chemin entre les roches traîtres qui pourraient me faire chavirer. Décidément, la roche, c’est juste le début…

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