Entretiens
À qui profite la « religion » du développement durable?, par Nicolas Mesly
L’homme n’est pas une espèce nuisible. La nature, idolâtrée, est tout sauf gentille. Au contraire, elle fait régner la loi du plus fort! Et l’avenir de l’humanité ne réside pas dans une « Terre jungle », mais dans une « Terre jardin », entretenue en grande partie par les agriculteurs et agricultrices. « Le problème, c’est que tout le monde devrait avoir sa place au banquet de la Terre et que le développement durable, tel que pratiqué aujourd’hui, est exclusif », lance Sylvie Brunel, conférencière invitée au Centre des congrès de Lévis, en septembre dernier, à l’occasion du 25e anniversaire de SOCODEVI (la Société de coopération pour le développement international).

Mme Brunel, géographe et professeure à l’Université Paris IV-Sorbonne, bouscule le nouvel ordre mondial érigé au nom du déve­loppement durable, une véritable religion selon elle. Et elle fustige ses nouveaux gourous. « On pourrait faire un film totalement opposé à celui d’Al Gore1, Une vérité qui dérange, qui nous prédit une catastrophe environnementale planétaire. C’est une accumulation de contre-vérités, un empilement d’images tragiques. »

Par exemple, selon la géographe, la fonte du pergélisol dans le Grand Nord canadien a commencé il y a 12 000 ans. Et si la planète se réchauffe, « c’est mieux que si elle se refroidissait », dit-elle. Ces nouvelles superficies pourront, en effet, être cultivées, car la Terre comptera neuf milliards d’habitants d’ici 2050, trois milliards de plus qu’aujourd’hui. Si, au début, ces nouvelles surfaces dégageront du méthane – un gaz à effet de serre 21 fois plus toxique que le CO2 –, elles serviront rapidement de puits de carbone une fois cultivées.

Mme Brunel égratigne aussi au passage le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). « Comment a-t-on pu donner le prix Nobel de la paix au GIEC? Comment peut-il nous prédire que le ciel va nous tomber sur la tête si la température de la Terre bascule de 2 °C? On n’arrive pas à prédire correctement le climat d’une semaine – et même d’un jour à l’autre. C’est un phénomène très complexe! » dit-elle, sans toutefois nier la contribution de l’homme au réchauffement actuel de la planète.

Le CO2 : nouvel ennemi planétaire
Selon Mme Brunel, le CO2 a remplacé le communisme dans la guerre froide qui opposait le monde de l’Ouest à celui de l’Est au siècle dernier. Nouvel ennemi planétaire désigné, le CO2 polarise aujourd’hui le Nord contre le Sud. Au nom de cette nouvelle cause, nos sociétés se comporteraient en Tarzan, l’homme-singe qui protégeait la jungle et ses bêtes contre les méchants indigènes. « En Afrique, au nom de la protection de la biodiversité, on transforme de vastes forêts en espaces réservés aux seuls scientifiques ou aux riches touristes. Les populations indigènes en sont majoritairement exclues. » Ce genre d’« apartheid » existe au Nord aussi, « où seuls des touristes bien nantis vont voir le phénomène auquel ils contribuent : la fonte des banquises ».

Par ailleurs, le discours catastrophe martelé par les nouvelles élites vertes stigmatise des pays entiers, dont la Chine et l’Inde, qui combinent le tiers de la population mondiale. « De quel droit pouvons-nous dire aux Chinois ou aux Indiens : “Vous ne conduirez pas d’automobiles!” » demande Sylvie Brunel. D’autant plus, souligne-t-elle, que si la Chine est devenue le plus grand émetteur de CO2, « c’est en partie à cause de la délocalisation de nos usines ».

D’après Mme Brunel, le discours vertueux du développement durable cache des intérêts commerciaux dont le mantra est « green is gold ». Ces producteurs de biens de consommation « verts », qu’il s’agisse d’automobiles hybrides, de nouvelles chaudières ou d’ampoules électriques, exploitent un filon en faisant appel à la culpabilité des consom­mateurs, comme c’est le cas en religion. Ces derniers dédouanent leur conscience en achetant ces produits souvent plus onéreux « pour sauver la planète ». Cette croissance verte se fait sur fond de batailles d’indicateurs de trace écologique des produits et de coûteuses certifications qui, encore une fois, laissent une cohorte d’exclus dans leur sillage.

Les agriculteurs au pilori des verts
Dans ce discours, l’agriculteur moderne aussi est devenu l’ennemi, un « pollueur » qui a fait appel à des engrais chimiques et des pesticides; on omet de dire qu’il a multiplié par 10 ses rendements depuis les années 1960. « Nourrir l’humanité trois fois par jour est un défi colossal. L’agriculture biologique ne peut y parvenir. Ce n’est pas en condamnant les agriculteurs, mais en les aidant à passer le cap vers une agriculture écologiquement intensive, que l’on peut parler de développement durable », dit Mme Brunel. (Au demeurant, les agriculteurs ont payé cher la note de cette agriculture intensive par le nombre de cancers enre­gistrés en milieu agricole, a-t-on souligné lors d’une période de questions après la conférence.)

Lectures recommandées :

  • BRUNEL, Sylvie. À qui profite le développement durable?, Paris, Larousse, 2008, 157 p. (Collection À dire vrai)
  • BRUNEL, Sylvie. Nourrir le monde, vaincre la faim, Paris, Larousse, 2009, 285 p.

Selon Mme Brunel, la nature est une construction sociale. Et les agriculteurs sont au cœur de cette biodiversité nourricière, non seulement dans la sculpture des paysages, mais dans la production d’énergie verte, de chimie verte et de captage de CO2. La géographe se dit en faveur des biocarburants, à condition qu’ils accroissent les revenus des agriculteurs. Quant aux OGM, ils doivent faire partie de l’arsenal agroalimentaire pour nourrir l’humanité. « Mais ceux-ci ne doivent pas être le fait exclusif de Monsanto. Heureusement, la Chine et l’Inde consacrent des budgets de recherche publique à la mise au point de plantes OGM résistantes, par exemple, à la sécheresse. » La conférencière croit que toutes les formes d’agriculture, celle prônant les circuits courts comme celle des multinationales, seront nécessaires pour nourrir la population mondiale, dont la moitié vit dorénavant dans des mégapoles.

Mme Brunel rejette catégoriquement la thèse de Malthus, pasteur anglais du XVIe siècle, qui prédisait une catastrophe démographique et alimentaire puisque, d’après lui, la population a tendance à augmenter plus rapidement que les ressources. Une thèse reprise dans le discours vert actuel, selon lequel la Terre ne pourrait pas supporter l’étalement de notre train de vie à neuf milliards d’habitants. « Malthus ne pouvait pas prévoir les progrès de l’agriculture. On veut sauver notre planète au nom des générations futures, “le tiers absent”, alors que les besoins sont immédiats. »

Mme Brunel donnait sa conférence au moment où le premier ministre canadien, Stephen Harper, rencontrait ses homologues au siège des Nations unies, à New York, pour examiner les objectifs du Millénaire pour le développement, dont celui de réduire la pauvreté et la faim de moitié dans le monde d’ici 2015. Près d’un milliard d’habitants souffrent toujours de malnutrition. « Sur ce milliard, 80 % sont des agriculteurs. Or la faim n’existe pas dans les pays où il y a des politiques publiques de soutien à l’agriculture », déclare celle qui a aussi été présidente de l’ONG française Action contre la faim. « Les famines, aujourd’hui, sont le fait de gouvernements corrompus », ajoute Sylvie Brunel, auteure de plusieurs livres sur le sujet.

Selon cette spécialiste de l’aide et du développement humanitaires, une « Terre jardin » peut abriter et améliorer le sort collectif de neuf milliards d’habitants. Mais le secret ne repose pas seulement sur « la vente de technologies vertes » au profit d’une élite. Il repose sur un plus grand partage des richesses, y compris ces technologies, et sur une meilleure coopération entre nations pour verdir la planète.

1 Vice-président américain de 1993 à 2001, sous la présidence du démocrate Bill Clinton. En 2007, il est colauréat du prix Nobel de la paix avec le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

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