Entretiens
Serge Boivin, candeur nature, Texte et photos de Patrick Dupuis, agr.
Même s’il est à l’avant-scène du monde agricole, Serge Boivin ne cherche pas à se retrouver sous les feux des projecteurs. Propriétaire, avec sa compagne, Annie Lévesque, d’une importante ferme laitière à Coaticook, administrateur à La Coop fédérée et président de La Coop des Cantons, il souhaite d’abord l’harmonie entre tous.

Au milieu des années 2000, sous sa présidence, un sérieux coup de barre a été donné à la coopérative, fait savoir Jean-Philippe Côté, vice-président de La Coop des Cantons. L’entreprise en avait bien besoin, car elle perdait de l’argent. » Fermeture de la meunerie et d’une succursale, retrait du secteur porcin et investissement de 1,8 million $ au centre de rénovation du siège social, à Coaticook. Dans cette mouvance, Serge tient le rôle de chef d’orchestre. « Ça prenait quelqu’un comme lui pour faire passer ces décisions difficiles auprès des membres, gérer la décroissance et convaincre de la nécessité d’investir. »

Le centre de rénovation est aujourd’hui un des poumons de la coopérative. La Coop des Cantons, qui a perdu 200 000 $ en 2006, a dégagé un excédent de 600 000 $ au cours de son dernier exercice financier.

Serge Boivin est un gestionnaire qui a un sens de l’analyse très poussé. Il peut diriger de front plusieurs projets, sans pour autant négliger l’avis et bousculer la vie de ceux qui l’entourent. « C’est un homme posé, qui écoute beaucoup. On voit qu’il a été élevé dans la délicatesse, la gentillesse et le respect de tous », dit Normand Marcil, administrateur à La Coop fédérée. « Il n’a pas l’attitude du dictateur qui impose sa façon de faire, renchérit Jean-Philippe Côté. Pour moi, c’est un modèle. »

La capacité qu’il a de mener rondement les projets dans lesquels il s’engage a été sa meilleure carte de visite lorsqu’il était en plein démarchage pour promouvoir sa candidature au poste d’administrateur de La Coop fédérée, qu’il occupe depuis février 2010.

Cinq des six coopératives du territoire qu’il voulait représenter mettaient déjà leurs ressources en commun. Au sein de La Coop des Cantons, Serge est un fervent promoteur de cette façon de faire. « Il faut éviter les chasses gardées et travailler à l’objectif premier, c’est-à-dire se doter d’un réseau unifié, prospère, au service des producteurs », dit celui qui a fait partie du conseil d’administration du groupe-conseil agricole de sa région.

En matière d’engagement, la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ) fut son école. C’est là qu’il a fait ses premières armes. Travailler en conseil d’administration, savoir convaincre ou mettre de l’eau dans son vin. Une expérience enrichissante, qui ouvre ses horizons. Président de la relève agricole de l’Estrie de 1992 à 1995, il siège au comité exécutif provincial de l’organisation et s’active sans relâche à faire valoir l’importance de la formation et à ce que les primes à l’établissement y soient liées. « Serge m’a marqué par son enthousiasme et sa grande disponibilité », souligne Jacques Demers, ancien président de la FRAQ et maire de Sainte-Catherine-de-Hatley. « Il était toujours volontaire quand on avait besoin de quelqu’un dans un comité. Le réseau La Coop a eu de la chance de le repêcher. »

En 1999, tout s’arrête. Serge met ses obligations de côté après la naissance prématurée, à 29 semaines, de ses jumelles, Sabrina et Clara. Une période éprouvante pour Serge et Annie, car elles sont hospitalisées trois mois, alors que l’aînée, Chloé, n’a que quatre ans.

D’autant plus qu’à la même période ses ardeurs d’entrepreneur l’avaient mené à son plus grand coup d’audace : un investissement de 1,2 million $, comprenant l’acquisition de 30 kg de quota, de deux terres et l’agrandissement de l’étable pour accueillir plus d’animaux. Peu après, cependant, Serge se heurte à un mur de plein fouet. « J’ignorais qu’une des taures achetées était immunotolérante au virus BVD, indique-t-il. En vêlant, elle a contaminé le troupeau en entier. En une semaine et demie, 16 vaches sont mortes. Les veaux ont tous été euthanasiés. Je ne faisais qu’éteindre des feux et fonctionnais sur le pilote automatique. L’ensemble des projets qu’Annie et moi avions planifiés était mis sur la glace. Je n’avais plus aucun repère. J’étais profondément déçu. L’impact financier pour l’entreprise a été énorme, et ce, pendant plusieurs années. »

Serge vit alors de la culpabilité quant à certaines de ses décisions. « Un matin, un seul, dit-il, j’ai pensé abandonner. Mais Annie et moi avons continué d’avancer par passion et en nous découvrant des forces que nous n’exploitions pas en temps normal. »

Serge Boibin

« Il faut éviter les chasses gardées et travailler à l’objectif premier, c’est-à-dire se doter d’un réseau unifié, prospère, au service des producteurs. »

Deux ans plus tard, lorsque la situation reprend son cours, Serge est à nouveau tenté par la vie publique. C’est là qu’il manifeste son intérêt pour le poste au conseil de La Coop des Cantons, qui a été libéré à la suite d’une démission. « La coopération, j’ai un peu ça dans le sang, dit-il. Mon père a déjà été vice-président de cette coopérative. Ça cadrait avec mes valeurs. J’aime m’impliquer, mais pas seulement pour revendiquer. J’avais le goût de gérer et je croyais que mon expérience d’entrepreneur à la ferme pouvait servir. Un mois plus tard, j’intégrais le conseil. »

Au sein de cette même coopérative, trois ans plus tard, en 2004, lorsque son président annonce qu’il quittera son poste, Serge lève la main sans être nécessairement pressenti. Idem à La Coop fédérée : en 2010, on ne vient pas le chercher, c’est encore lui qui fait les premiers pas, avec l’appui d’Annie, sa précieuse alliée. Toujours dans le respect, il avise Bertrand Comeau, dont le mandat au conseil de La Coop fédérée est échu, qu’il aura de la concurrence.

Quand il s’agit d’équilibre dans la vie, de faire ce qui compte vraiment ou de sortir de sa zone de confort, Serge s’inspire de personnalités du milieu sportif et des affaires. Louis Garneau, en l’occurrence, dont il a lu la biographie, ou le cycliste Pierre Lavoie, qui se dévoue corps et âme pour une cause. « Ce sont des gens profondément engagés, qui ne négligent pas pour autant leur famille et leurs amis, dit-il. Ils savent que sans eux, leur entreprise ne peut fonctionner. J’aime ces exemples de dépassement et d’équilibre. J’essaie de montrer ça à mes enfants. »

Au sein de sa famille, à la ferme ou au conseil de La Coop fédérée, Serge peut aussi compter sur des bases solides, des personnes aimantes et compréhensives, des ressources dynamiques.

Le sport a également fait partie de sa vie. Jeune, en courant après les vaches au champ, Serge prend conscience qu’il a de l’endurance et des aptitudes pour la course. À la polyvalente La Frontalière, à Coaticook, où il suit une formation en agrotechnique, les activités sportives occupent tous ses loisirs. Il excelle en athlétisme et, surtout, en cross-country, discipline pour laquelle il représentera le Québec à Vancouver, lors d’un championnat canadien, alors qu’il est en 5e secondaire. « L’école a aussi développé mon goût d’apprendre », dit celui qui ne manque jamais l’occasion de se former pour mieux s’acquitter de ses tâches d’administrateur.

Il poursuit longtemps ce penchant pour la course et c’est dans ce cadre qu’il rencontre Annie. Élève à La Frontalière, elle lui tombe dans l’œil alors qu’il lui enseigne les rudiments du cross-country. La course à pied le mènera jusqu’à prendre part à l’épreuve de 42 km du marathon de Montréal, en 1989.

Serge Boivin n’a jamais comparé sa vie pro­fes­sionnelle à un marathon, mais il sait que, comme au travail, il faut, pour s’y illustrer, de la persévérance, de l’endurance, de la rigueur et de la discipline. Le sport est un exutoire qui libère l’esprit pour y laisser entrer les idées créatrices. Serge a aujourd’hui moins de temps libre pour s’y adonner, même s’il « court » toujours pour recon­duire ses filles à leurs activités. « Malgré mes obli­gations, je suis très présent à la maison », dit-il. Le temps qu’il consacre à sa famille est sacré. Ski, randonnée pédestre, voyages, les Boivin savent profiter de la vie. En plus d’un week-end sur deux, Serge s’accorde trois semaines de vacances par année. Walt Disney World et l’Italie ont été de récentes destinations. L’Allemagne sera la prochaine.

Son frère Réjean, qui travaille pour lui au sein de l’exploitation, qui compte aujourd’hui 142 hectares en cultures et 220 têtes, prend la relève quand il s’absente, et vice versa. L’entreprise a beaucoup progressé au fil des ans. Serge et Annie l’ont acquise des parents de Serge, Julienne et Armand (toujours actif dans l’entreprise), en 1998. On se tourne maintenant vers l’intérieur, pour maximiser la productivité, et réduire les frais d’exploitation et l’endettement. Cofondateur d’une CUMA il y a 15 ans, Serge en est aujourd’hui le secrétaire.

En mettant les pieds dans la salle du conseil de La Coop fédérée pour la première fois, en février dernier, le producteur de 43 ans a vu défiler devant ses yeux tout le chemin parcouru. « Je me trouve très chanceux de vivre cette expérience, dit-il avec un regard allumé et un sourire vif. Je suis déjà attaché aux gens autour de la table. Ils ont facilité les choses et je suis bien rentré dans la gang. »

« Tout comme dans nos fermes, nous pensons à la pérennité des entreprises, aux besoins des membres, à la continuité », dit-il. Et quand il rencontre de jeunes producteurs, leur naïveté et leur effervescence ravivent ses souvenirs, lui donnent des ailes et, surtout, confiance en l’avenir.

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