Entretiens
L'amour de la terre à la puissance 7, Texte et photos d'Étienne Gosselin

L’agriculture est si profondément ancrée dans leur mode de vie, si imbriquée dans leurs mœurs, que la Fondation de la famille terrienne n’avait d’autre choix : unanimement, le jury a décerné le titre de « Famille agricole de l’année » à la famille de Robert Fortier et Marie-Paule Provencher, de Saint-Pierre-Baptiste. Voyage dans un coin de pays où les valeurs agricoles québécoises sont vécues au jour le jour depuis bientôt 90 ans.
Robert Fortier et Marie-Paule Provencher
Les épousailles, le 22 mai 1943, de Robert Fortier et Marie-Paule Provencher.
Ci-dessous, 65 ans plus tard,
et toujours en amour.

Photos : Famille Fortier
Robert Fortier et Marie-Paule Provencher

C'est par une journée saturée d’un soleil radieux de mi-novembre que nous devions nous rencontrer. Le lieu? Le Casse-croûte Chez Jojo, bien sûr, véritable repaire de la famille Fortier (voir l’encadré Les seconds violons). Dépassé Plessisville, il fallait emprunter la route 165 et bifurquer sur la route de l’Église, qui mène à Saint-Pierre-Baptiste. Au cœur du village, la vue de sept camionnettes stationnées devant le casse-croûte ne laissait planer aucun doute : j’étais au bon endroit… et en retard!

Après les présentations d’usage, nous nous sommes attablés, puis nous nous sommes mis à jaser, deux heures durant, mêlant anecdotes et souvenirs, objectifs futurs et épreuves passées. L’atmosphère était bon enfant. Ça renchérissait à qui mieux mieux. Ma liste de questions a fondu d’elle-même.

La fibre agricole,
le gène de l’agriculture

Ils sont amoureux de leurs terres en pente, de leur bétail rustique et de leurs érables majestueux. Leurs regards s’animent quand ils racontent leur vie simple, mais bien remplie, qu’ils se souviennent de la somme d’efforts et des sacrifices consentis par leurs parents pour acheter, défricher, drainer et labourer les terres qui forment aujourd’hui le patrimoine familial. Ils s’appellent Gaétan, Rock, Jérôme, Daniel, Donald, Alain et Michel. « Nos parents sont des gens courageux, travaillants et patients », déclare Jérôme. « Ils nous ont donné l’amour de la terre », ajoute Rock. L’amour de la terre, à la puissance 7.

La Famille agricole 2010 se compose d’abord des parents, Robert Fortier (89 ans) et Marie-Paule Provencher (87 ans), à qui on donnerait facilement 15 ans de moins en raison de leur vivacité d’esprit et de leur vigueur physique. Leur descendance actuelle comprend 15 enfants (dont 7 travaillent en agriculture), 39 petits-enfants et 16 arrière-petits-enfants.

S’ils sentaient qu’ils avaient la fibre agricole, la plupart des sept frères Fortier ont toutefois bourlingué avant de revenir à l’agriculture, exerçant mille métiers autres qu’agricoles : mineur, camionneur, mécanicien, pompiste, boucher, manœuvre, ouvrier… « C’est mieux de mentionner le seul métier qu’ils n’ont pas fait : curé! » lance Denis Fortier, un huitième frère, qui possède une entreprise d’excavation.

Il a fallu de solides convictions de la part des parents pour pouvoir installer les enfants sur des terres et dans des fermes achetées aux voisins (les fermes des sept frères sont toutes situées à environ trois kilomètres les unes des autres). Sept fois, Robert Fortier a cassé du ciment (à la masse) pour améliorer des bâtiments qu’il léguait ensuite – héritage avant l’heure – à ses jeunes. Du haut de sa montagne de sagesse, le patriarche Robert Fortier invite d’ailleurs à revoir nos modes de vie actuels, où l’on vit souvent au-dessus de nos moyens, dépensant le moindre sou obtenu. Frugalité, valeur oubliée?

Entendons-nous : les fermes des frères ne sont pas toutes du dernier cri, mais sont toutes fonctionnelles, familiales et à échelle humaine. De sorte que malgré le contexte économique agricole pas toujours facile, ils durent et perdurent en agriculture par cet attachement organique et inébranlable à la terre.

Voyage dans le temps
Robert et Marie-Paule, forts d’une vie raisonnable, eux-mêmes fils et fille de cultivateurs, témoignent de l’incroyable évolution qui a secoué les campagnes québécoises depuis près d’un siècle. Ils font foi d’une époque où les producteurs s’appelaient des cultivateurs (catholiques, de surcroît!), où c’est la jument Toune qui menait les enfants à l’école (et qui revenait seule, sur un mille et demi), où les chevaux commençaient à être remplacés par leurs cousins mécaniques (un Ford gris 1953), où l’électricité se frayait un chemin dans les rangs (1958), où la moissonneuse-lieuse était troquée contre une moissonneuse-batteuse (1980). C’était aussi le temps où l’on faisait boucherie à l’automne, tradition perpétuée par Gaétan et aujourd’hui par son fils Stéphane, qui l’enseignera peut-être à sa fille Pascale…

Il y a deux ans, Marie-Paule Provencher et Robert Fortier ont célébré leur 65e anniversaire de mariage. Leurs 14 enfants (2 sont décédés et une a été adoptée) étaient présents à leurs côtés

Confidence de Robert : s’il aime encore Marie-Paule, après 67 ans de mariage, c’est en raison de l’absence de défauts chez sa tendre moitié! Il parle aussi de la discipline et de la nécessaire obéissance de leurs enfants, trop nombreux pour se permettre de se chicaner à tout bout de champ. À ce titre, Robert Fortier révèle qu’il n’a jamais dû « monter avec la strap » pour rétablir l’ordre! Autre temps, autres mœurs!

Sept frères, sept entreprises
Même si les ressemblances physiques entre les frères Fortier sont frappantes, il ne faut pas conclure qu’ils sont tous pareils, car leurs caractères diffèrent. Ces différences ont motivé la décision de Robert Fortier d’établir dans sa propre ferme chacun de ses enfants intéressés par la carrière agricole. On ne trouvera donc pas de frères associés entre eux. « Nous préférons diriger nos propres entreprises, explique Michel Fortier, de manière à pouvoir travailler à la ferme avec nos conjointes, ce qui les dégage d’aller travailler à l’extérieur. »

Si l’autonomie prévaut, ça ne veut pas dire que l’entraide n’est pas au rendez-vous. Au contraire, les « bis » sont monnaie courante chez cette famille. Corvées de béton, de tôle ou de chevrons, les Fortier connaissent! Les travaux menés collectivement permettent d’ailleurs une passation des savoirs sur une foule de sujets, comme la menuiserie, la plomberie ou l’électricité.

Ce voisinage de frères habitant des terres presque contigües engendre bien un soupçon de compétition, admet Jérôme. Mais une saine compétition, qui permet de motiver et de pousser au dépassement, la nature humaine étant ce qu’elle est!

« Même si les fermes sont toutes des entités séparées et autonomes, on ne se sent jamais seul chez soi », précise Jérôme. Assurément, les virées du dimanche après-midi au casse-croûte pour le traditionnel sucre à la crème de Marie-Paule soudent les liens du clan Fortier!

Dictionnaire des noms propres : F-O-R-T-I-E-R

FORTIER, Jérôme
Farceur...
Jérôme Fortier est certainement le boute-en-train de la famille. Marié depuis 30 ans à Lise Beaudoin, dès ses cours de préparation au mariage, Jérôme rigolait. Se disait-il que mieux valait en rire? À la ferme, Jérôme travaille aujourd’hui avec l’élue de son cœur (son meilleur public) ainsi qu’avec son fils Jérémie, associé depuis 2002. Le trio forme la Ferme Beaufort, laitière et bovine de son état (32 vaches en lactation et 39 vaches de boucherie).

 

FORTIER, Gaétan
Observateur...
Gaétan Fortier, l’aîné de la famille – né quelques jours après le débarquement en Normandie –, l’est grandement. Résidant actuellement à Saint-Ferdinand, mais élevant sa centaine de vaches de boucherie à Saint-Pierre-Baptiste et faisant le trajet entre les deux lieux matin et soir, Gaétan a le temps de constater les moindres changements chez les producteurs des alentours. En 1995, Gaétan refait le même geste que son père avait fait pour lui des années plus tôt : il cède une partie de ses terres et de son cheptel à son fils Stéphane, aujourd’hui à son compte.

 

FORTIER, Michel
Rassembleur...
Michel Fortier est le benjamin de la famille. C’est à son initiative qu’a été monté le dossier de candidature pour le titre de Famille agricole de l’année, une façon pour Michel de rendre hommage à ses parents, dont il a hérité la ferme. La Ferme Mijo compte aujourd’hui 90 vaches de boucherie et 3000 entailles. Enfin, rieur est un autre adjectif qui sied bien à Michel, lui qui est souvent le premier à rire des blagues du farceur Jérôme (en excluant Lise, bien sûr).

 

Michel Fortier

FORTIER, Alain
Travailleur...
et talentueux sont des mots qui résument bien la personnalité d’Alain Fortier, copropriétaire avec sa conjointe, Hélène Fréchette, et son fils Maxime, de la Ferme Fréfort. Travailleur, parce que la ferme compte trois productions : 80 vaches de boucherie, 1600 porcs à l’engrais et
5000 entailles. Talentueux, parce que l’entreprise se classe régulièrement parmi les meilleures, notamment pour son indice d’efficacité en engraissement (IEE).

 

Alain Fortier, Maxime Fortier et Hélène Fréchette

FORTIER, Donald
Inventif...
voilà Donald Fortier, conjoint de Normande Turgeon, qui travaille comme lui dans l’entreprise laitière et acéricole (Ferme Donor). Ce patenteux, minutieux et ingénieux, aime bricoler et construire de nouvelles infra­structures pour améliorer l’efficacité du travail et sa qualité de vie. C’est le seul « expatrié » de la famille : il cultive et élève ses animaux à Sainte-Sophie-d’Halifax, municipalité voisine de Saint-Pierre-Baptiste. Alors, si ses frères ont un peu moins de nouvelles de lui, c’est bien sûr parce qu’il n’est pas sur la route de Gaétan…

 

Normande Turgeon et Donald Fortier

FORTIER, Daniel
Économe...
c’est le premier qualificatif qu’on attribuerait à Daniel Fortier, même si son efficacité en production laitière et acéricole et ses aptitudes de gestionnaire sont dignes de mention. Si l’argent rentre à la Ferme Brasfort, propriété de Daniel et de sa conjointe, Louise Brassard, elle n’en ressort tout simplement pas! Et les choses devraient aller de mal en pis : Vincent, le fils de Daniel et Louise, étudie actuellement en agroéconomie à l’Université Laval…

 

Daniel Fortier et Louise Brassard
FORTIER, Rock
Réaliste...
Rock Fortier incarne bien les valeurs terriennes, parce qu’il a justement… les deux pieds sur terre. Ayant transféré la Ferme Panama à sa conjointe, Francine Proulx, et à leur fils Dave, Rock Fortier a lancé une nouvelle entreprise, Protecto-Sol, active dans le nettoyage des fosses septiques résidentielles. Rock n’a donc plus à se lever d’aussi bonne heure pour traire des vaches, bien que le compresseur de la laiterie lui serve maintenant de réveille-matin!
Dave Fortier, Francine Proulx et Rock Fortier

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Saint-Pierre-Baptiste

Bienvenue à Fortierville!
C’est une boutade bien connue : ça grouille tellement de Fortier à Saint-Pierre-Baptiste qu’on aurait pu lui donner le nom de Fortierville! Mais cette municipalité existe déjà dans Lotbinière, dans le Centre-du-Québec.

Les quelque 450 habitants de Saint-Pierre-Baptiste vivent au rythme de l’agriculture et de l’acériculture, comme en fait foi son Festival des sucres printanier. Son maire, l’acériculteur Yvon Gingras : « Les Fortier sont des gens passionnés par l’agriculture. C’est une famille tissée serré, un peu à la mode d’autrefois. Ce sont des gens simples, pas vantards pour deux sous. Je suis heureux qu’on ait pensé à les honorer, parce qu’ils répondent parfaitement à la définition que je me fais d’une famille terrienne. »


les frères Fortier
Les seconds violons
On ne peut passer sous silence le soutien logistique dont disposent les frères Fortier. Leur sœur Johanne tient le casse-croûte du centre du village, lieu qui sert de point de rencontre (et souvent de cafétéria) à la tribu. Leur frère Denis possède une entreprise d’excavation très utile pour les travaux de redressement des terres, des chemins de ferme et des fossés. Quant à leur frère André-Jean, anciennement établi en agriculture, il a repris une entreprise locale de déplacement de bâtisses, ce qui est profitable quand vient le temps de réaménager les lieux de production. Soulignons aussi l’apport moral et physique (corvées de roches, foins…) des quatre autres sœurs Fortier : Françoise, Louise, Diane et Sylvie.

Les Fortier vus par la Fondation
Jacques Janelle est le secrétaire de la Fondation de la famille terrienne, qui décerne annuellement le titre de Famille agricole de l’année. « Marie-Paule et Robert ont su élever une famille nombreuse et bien établir leurs enfants en agriculture. Si le nombre de ceux qui travaillent aujourd’hui en agriculture est impressionnant, ce n’est pas un critère absolu pour notre concours, explique M. Janelle. Les Fortier rayonnent dans leur milieu, ont transmis le goût de la terre à leur relève et ont su mettre en exergue les valeurs familiales. » Le titre de Famille agricole de l’année s’accompagne d’un certificat et d’une bourse de 2000 $.

Saint-Pierre-Baptiste

La maison de l’amour
Vous connaissez la maison de l’amour d’Occupation double? Ne cherchez plus : elle se trouve à Saint-Pierre-Baptiste! Conscients que la sève montait dans leurs fringants jeunes hommes (qui n’étaient quand même pas faits en bois!), Robert Fortier et Marie-Paule Provencher avaient fait l’acquisition d’une petite maison mobile, qu’ils avaient installée près de la maison familiale, question d’offrir un peu d’intimité aux enfants les plus vieux et à leurs dulcinées. Bref, la fameuse maison de l’amour, inutilisée aujourd’hui, en a vu battre des cœurs à l’unisson!

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