Entretiens
Chez Bonneterre, innovation et rentabilité von de pari, par Étienne Gosselin
L'agriculture est une activité économique dans une catégorie à part, estiment les frères Richard et Sylvain Raynault, de la Ferme Bonneterre. Mais tout de même une activité économique, donc commerciale. Et elle doit rimer résolument avec les mots productivité, efficacité, rentabilité et durabilité.

Richard et Sylvain aiment essayer de nouvelles techniques, cultures ou machines, signale d'entrée de jeu Stéphane Galarneau, leur expert-conseil en productions végétales de La Coop Profid'Or à Joliette. N'est-ce pas la définition de ce que sont les producteurs avant-gardistes? En plus, ils sont généreux de leur temps et ne sont pas avares de leurs connaissances et expérience. »

Sylvain et Richard Raynault, producteurs de grandes cultures et de bouvillons d'abattage, n'hésitent donc pas à bousculer leurs certitudes pour faire évoluer leur entreprise. Par exemple, quand Stéphane Galarneau leur a proposé, au printemps dernier, de semer des haricots canneberges (100 ha) et des petits haricots Adzuki (120 ha) – des contrats offerts par la coopérative ontarienne Hensall –, ils s'en sont remis aux budgets de production comparant ces cultures au maïs RR, au soya RR et au soya IP. Verdict : en avant les haricots!

Richard Raynaul
Sylvain Raynault

Richard Raynault, c'est l'homme-orchestre. Sylvain Raynault, c'est le chef d'orchestre. Ensemble, ils gèrent et font tourner une entre­prise modèle qui engage neuf employés et génère un chiffre d'affaires annuel de 11 millions de dollars.

Haricots secs, blé panifiable, soya à tofu, soya « conventionnel » et maïs-grain. Leur rotation est diversifiée et, règle d'or, les Raynault ne sèment jamais un champ en maïs deux ans de suite. Côté fertilisation, la totalité des terres reçoivent, tous les trois ans, leur dose de fumier solide de bovins, lesquels sont gardés sur une litière de résidus de maïs et de soya.

Autre exemple soulignant leur propension à sortir des sentiers battus : en 2008 et en 2009, ils ont fait venir, en collaboration avec d'autres producteurs agricoles québécois, deux agriculteurs innovateurs du Michigan, un État au climat comparable à celui du Québec. « Avec nos 1800 hectares en culture, la moindre amélioration peut influer grandement sur notre rentabilité », note Richard Raynault.

C'est lors de ces classes de maître qu'ils ont eu l'idée de défoncer le sol dans les sillons où ils sèment leur maïs et leur soya. « Nous sommes des adeptes du travail minimal du sol et du travail en bande [zone till et strip till], explique Richard. Nous nous sommes toutefois aperçus qu'après deux ans il se créait une zone légèrement compactée en profondeur. L'idée de passer notre cultivateur équipé de dents minces, longues et tranchantes est donc de créer des fissures profondes [jusqu'à 40 cm] permettant de mieux drainer les fortes précipitations. Mais attention : nous ne voulons pas déstructurer le sol ou nuire à nos vers de terre. Ce n'est donc ni une décompaction ni un gros brassage de terre, mais seulement une fissuration. Nos rendements de 4,2 tonnes l'hectare dans le soya nous confortent dans l'idée que les racines descendent plus profondément, ce qui donne des plantes moins sensibles à la sécheresse. Nous pensons que, vu nos conditions, un travail de fissuration tous les cinq ans sera suffisant. »

Agriculture de précision, géoréférencement de pratiques culturales, cartes de rendement, GPS, géomatique… Ces mots font partie du voca-­bulaire des frères Raynault depuis longtemps. « Nous avons installé notre premier capteur de rendement sur la moissonneuse-batteuse en 1996 », dit Richard. Depuis, avec les systèmes de guidage RTK (real time kinematic), il leur est possible de fissurer le sol et de retourner y semer, année après année, avec une précision de trois centimètres.

Les terres que cultivent les Raynault dans sept municipalités autour de Saint-Paul varient grandement, passant des sables légers aux argiles lourdes, ce qui plaît aux principaux intéressés : après de fortes précipitations, il est presque toujours possible d'aller travailler le sol en ciblant les champs qui se ressuient rapidement. « Chez nous, nous ne pouvons plus vraiment parler de mauvaises terres, puisque nous investissons beaucoup dans leur productivité, même pour nos terres louées, explique Richard Raynault. Nous ne louons que pour un terme minimal de cinq ans quand la terre est déjà drainée et nivelée. Quand elle ne l'est pas, le contrat de location stipule une durée de 10 ans, et nous procédons nous-mêmes aux travaux. Si le contrat est rompu dans ce laps de temps, nous demandons le remboursement des travaux, à raison de 100 $ l'acre par année amputée au contrat. »

fumier

Côté fertilisation, la totalité des terres reçoivent, tous les trois ans, leur dose de fumier solide de bovins, lesquels sont gardés sur une litière de résidus de maïs et de soya (ci-contre).

Puisque la ferme est équipée pour la culture du maïs et des céréales, des légumineuses, de l'ensilage et du foin, le hangar à machinerie est… colossal! Mais est-elle suréquipée? « Quand nos tracteurs servent au moins 1000 heures par année, nous ne nous considérons pas comme suréquipés », estime Sylvain. Plusieurs machines sont détenues en copropriété (moissonneuse-batteuse, arroseuse automotrice). Quand elles ne le sont pas, c'est parce que leur achat était justifié par du travail à forfait qui en allège le coût d'acquisition (par exemple, un tracteur articulé, une niveleuse et une draineuse).

Fissuration du sol sous le lit de semence
Sylvain et Richard Raynault misent beaucoup sur la fissuration du sol sous le lit de semence, ce qui permet de mieux drainer le sol et favorise la pénétration des racines.

Bref, innover rime avec rentabilité chez Bonneterre. « Depuis 1998, nous avons toujours eu des bilans positifs, malgré de forts investissements », souligne Richard Raynault.

Le bonheur est dans la terre
Avant d'exploiter la Ferme Bonneterre, les frères Sylvain et Richard Raynault ont travaillé respectivement cinq ans et une vingtaine d'années en usine. Ce qui ne fut pas suffisant pour faire perdre le goût de l'agriculture à ces hommes qui ont grandi dans une ferme laitière.

C'est d'abord Sylvain qui a effectué son retour à la terre, en achetant en 1985 une ferme laitière, dont il vendra les animaux et le quota, pour ne cultiver que les terres. Puis, « jamais deux sans toi », Richard, machiniste de métier très versé dans la mécanique, s'associe à son frère en 1990. Lui qui venait tout juste de finir de rembourser l'emprunt hypothécaire pour sa maison a contracté un nouvel emprunt un mois plus tard pour acheter des terres et se lancer en agriculture avec Sylvain! Disons que sa conjointe, Claudine Poitras, a fait montre de beaucoup de compréhension – le tout facilité par un bon repas au restaurant, qui se voulait pourtant une façon de célébrer le dernier paiement hypothécaire!

À la fin des années 1990, quand les marges de profit dans le maïs rétrécissaient, les frères Raynault ont décidé de construire un premier parc d'engraissement. Comportant 900 places, celui-ci permettait la production de 1800 bouvillons par année. Un deuxième parc, puis un troisième allaient s'ajouter, portant le nombre de têtes produites par année à 4000.

La voie de l'élevage leur a alors permis trois choses : 1) de mieux valoriser leurs grains de moindre qualité; 2) d'obtenir une fumure pour leurs champs; et 3) de choisir des hybrides de maïs dont les unités thermiques maïs (UTM) dépassent de 100 ou 150 celles de leur région. Ils savaient qu'en cas de mauvaise saison les moins beaux champs pourraient être récoltés en maïs humide ou en ensilage pour le bétail – ce qui est arrivé deux fois (2000 et 2009).

Chez Bonneterre, on se divise les tâches, mais non les productions. Par conséquent, si la ferme est bien administrée, que les achats d'intrants et les ventes de grains et de bouvillons s'effectuent régulièrement, c'est parce que Sylvain Raynault s'acquitte de ces tâches avec un succès « bœuf ». Et si les bonnes ressources humaines sont affectées aux bons endroits, que la logistique des opérations est rodée au quart de tour et que ça baigne dans l'huile pour les tracteurs et autres machines, c'est parce que Richard Raynault veille « au grain ». Avec ou sans jeux de mots!

Parcs d'engraissement

Bonneterre… et bonne eau!

Les frères Raynault ont bâti leurs trois parcs d'engraissement sur d'anciennes terres à tabac, à l'abri de vieilles et majestueuses haies brise-vent. Le sol sableux abrite une nappe phréatique située à six ou sept mètres. Afin d'extraire de l'eau pour leurs 2000 bouvillons, nul besoin d'un puits artésien : quatre pieux perforés enfoncés dans le sol suffisent à faire remonter une eau d'une qualité irréprochable quant à sa minéralité. Cette eau est d'ailleurs si abondante que la ferme ne comporte même pas de réserve!

Environ 30 % des grains produits à la Ferme Bonneterre servent à alimenter les animaux, le reste étant vendu. La quasi-totalité des bouvillons était écoulée jusqu'à l'an passé sur le marché états-unien, ce qui n'est plus le cas avec le taux de change moins favorable aux exportations (c'est aujourd'hui 60 %).

4 questions indiscrètes à Richard Raynault

1. La machinerie dont vous ne vous séparerez jamais? « La niveleuse et la draineuse! Bien drainer une terre augmente grandement sa productivité. »

2. Avez-vous une confidence à nous faire? « J'aime la senteur de la terre et voir le soleil se lever au champ. »

3. Qu'aimeriez-vous que le ministre de l'Agriculture comprenne enfin? « Que l'agriculture, c'est la base de la vie, la survie d'un peuple. On ne peut pas entrer en concurrence avec des pays dont les normes environnementales, sociales et sanitaires ne sont pas équivalentes aux nôtres. Pour qu'une ferme soit durable, elle doit être rentable, donc productive et efficace. »

4. Que changeriez-vous demain matin… « [Hésitation] Je ne sais pas… Faut croire qu'on l'a déjà fait! »

 

4 questions impertinentes à Sylvain Raynault

1. Êtes-vous plutôt technophile ou technoplouc? « Technophile! Avant, j'avais un BlackBerry, mais là je suis passé au iPhone. Et j'adore! J'en suis encore à découvrir toutes les possibilités, mais j'utilise déjà toutes sortes d'applications reliées au commerce des grains. »

2. Que pensez-vous de l'UPA? « On a un super bel outil pour revendiquer et nous défendre, mais j'ai parfois l'impression que les décisions ne sont pas représentatives de la réalité des fermes d'aujourd'hui, qui sont de toutes tailles. À bas les modèles! »

3. Et de la ferme familiale? « J'y crois! Mais il faut trouver des moyens plus imaginatifs pour transférer les entreprises d'une génération à l'autre. »à

4. Qu'est-ce que le goût de la terre? « C'est, peu importe les rendements obtenus à l'automne, de finir les récoltes avec une seule hâte : ressemer au printemps! »

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