Entretiens
Un repas sur le toit, Texte et photos de Patrick Dupuis

Lentreprise Les Fermes Lufa achèvera sous peu la construction d'une serre de 31 000 pi2 (2880 m2) sur le toit d'un immeuble de deux étages en plein cœur de Montréal. On y cultivera tomates, concombres, poivrons et laitues. Au printemps, quelque 2000 consommateurs pourront s'approvisionner en légumes frais directement auprès de cette ferme urbaine.

Produire des aliments directement dans les agglomérations urbaines, sur les toits des immeubles, pourrait, selon les propriétaires, être une des solutions pour accroître la production alimentaire.
La serre est chauffée au gaz naturel. Les promoteurs
comptent remplacer un jour
ce carburant fossile par de
la biomasse, notamment des déchets forestiers et agricoles. Chaque année, 30 tonnes
de résidus de culture (racines et tiges) seront compostés
et vendus ou encore utilisés pour produire des légumes.

Cette serre est unique à Montréal et peut-être même dans le monde. C'est du moins ce qu'affirme Mohamed Hage, fondateur et président de l'entreprise. « Des serres sur le toit existent déjà, notamment sur les campus des universités McGill et Concordia, et sans doute ailleurs, mais pas d'une telle dimension, dit-il. À Montréal, c'est le seul ouvrage de ce type ayant une véritable portée commerciale et qui soit économiquement viable. La seule façon de rentabiliser une telle serre, c'est d'éliminer les intermédiaires et d'établir un lien direct avec les consommateurs, qui ne paieront pas plus cher qu'en épicerie. »

« Il existe dans les villes, sur les toits des immeubles, des quantités énormes d'hectares dont on pourrait tirer profit pour produire des aliments, ajoute Mohamed Hage. Ce devrait être le modèle de planification urbaine de toute ville. C'est le temps d'y intégrer l'agriculture urbaine et périurbaine. C'est un modèle économique qui favorise l'autosuffisance, réduit l'émission de GES et crée des emplois. »

Tendance
Plus de la moitié de la population de la terre habite dans les villes. À l'horizon 2050, 3 milliards de personnes de plus iront grossir les populations urbaines, indique la FAO, qui, lors d'un récent symposium international, suggérait aux urbanistes d'intégrer l'horticulture dans leurs stratégies de développement.

Mohamed Hage et ses principaux partenaires d'affaires dans cette construction, Kurt Lynn et Howard Resh, sont des fervents d'innovation et des passionnés d'agriculture et d'alimentation. Ensemble, ils veulent changer les habitudes de consommation des gens et nourrir le monde avec des aliments de haute qualité, cultivés localement.

Avant que ne démarre le projet, de multiples essais en serres et travaux de recherche, réalisés avec le campus Macdonald de l'Université Mcgill, ont permis à Mohamed Hage de répertorier les cultivars de légumes les plus nutritifs et les plus savoureux. Une étude de marché, effectuée récemment par des étudiants de l'UQAM, a révélé quels produits préfèrent les consommateurs et quels prix ils sont prêts à payer.

Partenariat
« Notre but n'est pas de concurrencer les producteurs agricoles locaux qui approvisionnent directement les épiceries et les marchés publics des villes, dit Mohamed Hage. Au contraire, on aimerait voir plus de producteurs vendre localement, car leurs produits sont d'une fraîcheur irréprochable et d'excellente qualité. On veut travailler en complémentarité avec eux. Cette année, cinq producteurs de la région des Laurentides nous fourniront d'autres légumes, tels que des pommes de terre, des carottes et des oignons, cultivés sans herbicides ni pesticides, pour diversifier et compléter le contenu des paniers que nous offrirons aux consommateurs. On veut aussi que les consommateurs prennent conscience des avantages des aliments locaux et du fait qu'acheter des tomates produites à des milliers de kilomètres de chez nous n'est pas sans conséquence sur l'environnement. »

« De nombreux légumes en provenance de l'extérieur du pays doivent être cueillis bien avant d'être mûrs, explique Mohamed Hage. Leur texture et leur saveur ne sont donc pas idéales. Ce sont des produits qui ont été élaborés pour voyager sur de très longues distances. Ils ont gagné en robustesse, mais ils se sont détériorés au chapitre du goût et de la qualité. Une semaine après la récolte, une laitue a déjà perdu la moitié de son contenu en vitamine C. »

Technologie de pointe
« En serre, il faut de 10 à 20 fois moins de superficie qu'au sol pour produire une même quantité d'aliments, indique Mohamed Hage. Mais le défi est de taille en ce qui concerne l'irrigation, la fertilisation et la lutte contre les ravageurs, car nous cultivons plusieurs plantes différentes. »

Un système d'irrigation goutte-à-goutte, qui achemine une solution d'éléments fertilisants, assure une utilisation optimale de l'eau et des nutriments par les plantes. La serre récolte l'eau de pluie, qui est filtrée, purifiée et stockée dans un réservoir situé au sous-sol du bâtiment. Le recyclage de l'eau en circuit fermé en permet une économie importante et prévient les rejets dans les égouts.

Pour la suppression des ravageurs, Les Fermes Lufa se tournent vers la lutte intégrée, qui n'utilise aucun pesticide de synthèse et met plutôt à profit des insectes bénéfiques, comme les coccinelles, qui dévorent les indésirables. Précisons que les légumes issus de leur culture ne seront pas certifiés biologiques.

L'entreprise mise également sur la salubrité élevée des lieux de production en en limitant l'accès, de manière à éviter la propagation des bactéries, virus et insectes. La situation géographique de la serre, éloignée des terres agricoles, permet aussi de réduire le contact avec certains agents pathogènes.

Seule une petite portion des légumes est produite dans des pots de terre. C'est la fibre de coco qui est le principal substrat utilisé pour cultiver. Extrêmement légère, cette fibre a permis de réduire sensiblement le poids de la serre.

Mohamed Hage
Mohamed Hage, fondateur et président des Fermes Lufa
Les Fermes Lufa veulent inciter les consommateurs à s'approvisionner localement pour favoriser les circuits courts de mise en marché

Il fallait malgré tout un bâtiment au toit plat suffisamment vaste et conçu assez solidement pour soutenir la serre, ce qui n'a pas été si simple à dénicher. Peu d'immeubles des secteurs industriels et commerciaux possèdent ces caractéristiques.

Il a également fallu régler les questions de zonage et de conservation de l'eau avec les autorités municipale, qui ont grandement appuyé la construction.

« Le deuxième poste de dépense dans une serre, c'est l'énergie », fait remarquer Mohamed Hage. En s'associant avec un propriétaire immobilier qui avait la même vision qu'elles en matière d'environnement et d'alimentation, et dont le bâtiment se prêtait à la construction de cet ouvrage, Les Fermes Lufa ont créé une situation gagnant-gagnant.

La serre récupère la chaleur de l'immeuble, qui, de son côté, bénéficie d'une meilleure isolation. Résultat : une économie de 20 à 25 % des coûts de chauffage de la serre et une réduction de ses émissions de GES. Son emplacement géographique lui confère également un avantage. « En ville, la température moyenne est, parfois, 5 °C plus élevée qu'à Mirabel, indique Mohamed Hage. La concentration en gaz carbonique dans l'atmosphère y est aussi plus élevée qu'en région, ce qui favorise la croissance des plantes. »

Les propriétaires ne sauraient tarder à élaborer de nouveaux projets de ce type. Ils mijotent déjà un complexe de 150 000 pi2 (13 600 m2) à Montréal, d'ici deux ans. Ils comptent aussi en construire dans d'autres villes canadiennes et dans l'est des États-Unis. Enfin, ils se disent prêts à travailler avec des producteurs agricoles pour donner vie à ces projets. Avis aux intéressés!

Un secteur en croissance

La production en serre est un secteur important de l'industrie agroalimentaire canadienne, avec des valeurs à la ferme d'environ 2,5 milliards $ (1,2 milliard pour les récoltes de légumes) et une superficie totale de plus de 2000 ha. Les principales provinces productrices sont l'Ontario (1044 ha dans les seules régions de Leamington et de Niagara), la Colombie-Britannique (493 ha dans la vallée du Fraser), le Québec (235 ha) et l'Alberta (116 ha). Les principales cultures de légumes de serre au Canada sont la tomate (431 ha, 210 millions de kg), le concombre (224 ha, 23,2 millions de douzaines), le poivron (215 ha, 51,4 millions de kg) et la laitue (9,3 ha, 23,5 millions d'unités). (Source : L'Encyclopédie canadienne 2010, www. thecanadianencyclopedia.com)

Site Web de l'entreprise Les Fermes Lufa www.lufa.com

Pour des villes plus vertes
Programme de la FAO pour l'horticulture urbaine et périurbaine Symposium Horticulture urbaine et périurbaine au « siècle des villes » : Enseignements, enjeux et opportunités (Dakar, Sénégal, 6-9 décembre 2010) www.fao.org/ag/agp/ greenercities/fr/evenements

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