Entretiens
Frères de rang

Viateur Robichaud et Auguste Ross ne sont visiblement pas frères, mais ils forment tout de même une équipe du tonnerre. De véritables frères de rang!

elui avec les petites lunettes qui lui donnent cet air pensif et réfléchi des entrepreneurs sérieux, c'est Viateur. Auguste – on peut l'appeler Gus après une heure, tellement il met les gens à l'aise –, c'est celui à la chevelure ébouriffée, au rire gras et à la face de bonne humeur. Deux hommes, deux personnalités et maintenant deux redoutables alliés. Si la généalogie les éloigne carrément, la production laitière les rapproche rondement.

C'est connu : affaires et famille ne font pas toujours bon ménage. Copropriétaires de la Ferme Robichaud et Fils, à Saint-Damase (MRC de Matapédia), de 1980 à 2007, Viateur et Bruno Robichaud n'avaient plus la même vision du devenir de l'entreprise. Incapables de s'entendre malgré une médiation de leur centre régional d'établissement en agriculture (CREA), les deux frères estiment que le fruit est mûr : ils préfèrent scinder le troupeau et le quota en deux plutôt que de poursuivre une relation d'affaires difficile (voir l'encadré « Diviser pour régner »). Il est décidé que c'est Viateur et sa conjointe, Martine Roussel, qui s'expatrieront. Pour eux, ce sera un nouvel établissement, à 50 ans.

Trouver un nouveau logis pour soi et ses vaches n'est pas aisé. Martine et Viateur font de nouveau appel à leur conseillère en transfert du CREA du Bas-Saint-Laurent, Antonine Rodrigue. Cette dernière, à l'affût des établissements, des retraits et des changements de vocation des fermes de sa région, met les producteurs laitiers sur la piste de Claudine et Auguste Ross, de Sainte-Luce, qui venaient tout juste de décider de se retirer de la production animale pour se consacrer essentiellement aux productions végétales.

L'anecdote de la rencontre entre Viateur et Auguste mérite un paragraphe. Le dimanche 4 février 2007, Auguste Ross est au téléphone avec un comptable de l'UPA du Bas-Saint-Laurent pour la vente de son quota laitier. Bip-bip, il a un autre appel et doit mettre son interlocuteur en attente. Au bout du fil, nul autre que Viateur, qui s'enquiert de la possibilité de louer son étable! Étable reconditionnée en 2003, assortie d'une étable à taures pratiquement neuve (2004). Dès le lendemain, Viateur et Martine parcourent les 56 kilomètres séparant Saint-Damase de Sainte-Luce pour aller rencontrer Gus et visiter les installations.

Les deux hommes s'entendent. Il y aura deux entreprises : une pour la production végétale (la Ferme Auguste Ross, qui demeure propriétaire des moyens de production, comme les bâtiments agricoles, les terres et le matériel roulant) et une pour la production animale (la Ferme Robirou). En fait, l'entente est si bonne entre les deux hommes qu'Auguste Ross offre même sa maison à Viateur et Martine, question de s'en construire une 200 mètres plus loin, de l'autre côté du silo hermétique!

Vaches
Auguste Ross se désolait de devoir arrêter la production laitière. Il a trouvé une entreprise désireuse de louer ses installations de production. Et c'est reparti!

Main dans la main
Sous-traitance, contractualisation, travail à forfait, Viateur et Auguste ne sortent pas leurs dictionnaires pour expliquer un partenariat qui, en somme, fonctionne bien. La spécialisation des deux hommes dans chacun de leur domaine a du bon : ils font ce qu'ils aiment le plus et excellent dans cette position. La productivité n'en est que rehaussée.

Ainsi, en plus de louer l'ensemble de ses bâtiments et infrastructures de production, Auguste fournit à la Ferme Robirou du foin sec, de l'ensilage d'herbe et de la paille, payés au nombre de balles et à la tonne pour l'ensilage. Les fourrages sont un peu moins chers que le prix du marché, parce qu'Auguste bénéficie d'un « marché » stable et garanti pour ses récoltes en la Ferme Robirou. Pour la première année d'exploitation, un comptable leur a préparé un budget prévisionnel pour que la Ferme Robirou soit capable de bien rétribuer la Ferme Auguste Ross.

Même si tout va bien, les deux parties sont catégoriques : il est préférable d'avoir un contrat notarié avec des clauses claires. Qui épandra le fumier? Qui déneigera la cour l'hiver? Qui entretiendra les bâtiments? Le contrat de location (bail) a réponse à tout. Renouvelable tous les cinq ans, il est basé sur un exemple de contrat type fourni par leur CREA.

Même si tous les détails sont consignés dans un contrat notarié, rien n'empêche chacun d'en faire plus, question de réchauffer les bonnes relations d'affaires. Par exemple de livrer les balles rondes directement sur le plancher de l'étable. Ou d'ouvrir tout grand son atelier mécanique et ses boîtes à outils à son locateur. L'hospitalité luçoise à son mieux! Même le potager est maintenant divisé en deux. « Et là, on se vole des tomates pis des concombres! » rigole Gus. Il poursuit : « J'pense que l'bon Dieu nous a aidés. Ç'aurait pu ne pas fonctionner, mais c'est tout le contraire. »

Martine et Viateur restent lucides : selon eux, le genre d'association mis au point avec Auguste est bien plus qu'une simple contractualisation. « Il y a des aspects humains et émotionnels importants rattachés au partenariat, soutient Martine. Les deux entreprises doivent garder en tête le même but : produire du lait. »

Viateur apprécie la discrétion exemplaire d'Auguste, qui ne vient pratiquement jamais dans l'étable. Car on connaît le danger, dans le genre : « Ah… Moi, je ne faisais pas ça d'même. » Au contraire, Auguste pousse sa magnanimité jusqu'à prendre sous son aile Vincent, le fils de Martine et Viateur, en lui montrant le métier des champs. Vincent, tout frais sorti du cégep de Matane en GEEA, peut ainsi acquérir de l'expérience. Après les récoltes de cette année, ce seront les semis au printemps prochain. Gus dit : « Je lui fais 100 % confiance. » Qui sait, quand Auguste sera prêt à prendre sa retraite, Vincent sera peut-être la relève toute désignée pour l'ensemble de la ferme…

Déménagés le 1er juin 2007, Viateur Robichaud et Martine Roussel n'ont pas mis beaucoup de temps pour reconditionner leurs 35 vaches en lactation à une bonne productivité, malgré les changements quant aux aliments et aux façons d'alimenter. En effet, la Ferme Robirou a obtenu deux certificats d'IPT 991 en 2008 et 2009.

En avant comme avant!

1 L'indice de performance totale (IPT) de Valacta se compose de neuf paramètres : production de lait, de gras et de protéine par vache, intervalle entre les vêlages, période de tarissement, âge des taures au vêlage, poids des taures au vêlage, pourcentage de vaches en 3e lactation et plus, et comptage des cellules somatiques. Cet indice, exprimé en rang centile, mesure l'écart entre le troupeau et la moyenne provinciale.

Dans la mangeoire
Par Pierre-Marc Cantin, T.P., expert-conseil
Les Coops de l'Est

Vaches en lactation
16 à 18 kg d'ensilage de silo-tour (distribué par le robot)
Foin demi-sec de balle ronde, de 1re (1/3) et 2e coupe (2/3) à volonté
Maïs-grain humide roulé
Supplément Synchro 4055V Option 1
Supplément C Synchro G44V
Minéral Synchro 3-7C
M Synchro STB Cube
Synchro Pulpolac F3, un mois suivant le vêlage

Vaches taries
Minéral Transilac VT0-3C
Foin 1re coupe (balle ronde)

Vaches en transition
Transilac VIP Purdel
Foin 1re coupe (balle ronde)
4 kg d'ensilage de silo-tour

 

Génisses 0-6 mois
Goliath XLR 27-16
Goliath VO-21 Deccox Cube
Foin de 1re coupe

Taures 6 mois et plus
Foin 1re coupe (balle ronde)
Supplément Goliath 40
Minéral Goliath 12-4

vaches


ferme

Selon Martine et Viateur, l'association mise au point avec Auguste est plus qu'une simple contractualisation. « Il y a des aspects humains et émotionnels importants rattachés au partenariat, soutient Martine. Les deux entreprises doivent garder en tête le même but : produire du lait. »

Un modèle nouveau et atypique
On l'a vu dans ce texte : les CREA facilitent grandement les choses quand on parle de relations entre les fermes et entre leurs exploitants. Antonine Rodrigue, conseillère en transfert de ferme au Centre régional d'établissement en agriculture (CREA) du Bas-Saint-Laurent en sait quelque chose, elle qui travaille là depuis 15 ans, mais qui n'en est véritablement qu'à son deuxième dossier de collabo­ration rapprochée entre deux entreprises. Un modèle plutôt nouveau et atypique, selon Antonine Rodrigue, qui considère ce genre d'association plus fréquent lors des démarrages. « Quand les attentes et les objectifs des parties concernées sont clairs et bien formulés dans des ententes écrites, les relations d'affaires peuvent être avantageuses, du moins à court terme, expose la conseillère en transfert de ferme. C'est davantage sur le long terme que des questions se posent. Que faire en cas de retraite? de maladie? de décès? Le défi sera de prévoir à l'avance les bonnes options. »

Enfin, ce type de partenariat entre personnes non apparentées est moins susceptible de mélanger émotivité et affaires, selon Antonine Rodrigue, mélange plus souvent observé lors de transferts entre membres d'une même famille, dont les liens hiérarchiques et d'amour inconditionnel teintent parfois les décisions.


vaches

Diviser pour régner
Comment diviser équitablement un troupeau laitier en cas de mésentente avec ses associés? Viateur Robichaud et son frère Bruno ont trouvé une façon astucieuse et plus équitable de procéder qu'en faisant une sorte de repêchage (choix à tour de rôle), à la manière de l'encan annuel de la Ligue nationale de hockey.

Leur méthode : ils ont d'abord établi et hiérarchisé conjointement cinq critères guidant le choix des animaux à répartir, du plus important au moins important. Ces critères sont : 1) la date de vêlage; 2) le comptage des cellules somatiques; 3) la production de lait; 4) la consanguinité; et  5) la classification. Ils ont ensuite réparti les animaux dans deux troupeaux distincts, équivalents et au goût des deux frères, qu'ils ont nommé « troupeau 1 » et « troupeau 2 ».

Dernière étape : un tirage au sort a permis d'attribuer un troupeau à l'un et un troupeau à l'autre. Ainsi, pas de chicane et pas de frustration (parce que le hasard n'est pas toujours équitable!)

 

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