Entretiens
Produire du lait en Afrique du Sud, Par France Groulx et Hugh Maynard

La production laitière en Afrique du Sud est moderne : la productivité et l'équipement sont comparables aux nôtres. Mais pour le climat, alors là, c'est le dépaysement total. N'y cherchez pas d'étables, puisque les animaux vivent à l'extérieur à longueur d'année. Et comme la main-d'œuvre est relativement abondante, la tendance n'est pas encore aux robots de traite.

L'Afrique du Sud jouit du secteur industriel le plus moderne du continent africain. Les routes, les ports, le transport aérien sont modernes, si bien que même si le pays est situé à l'extrémité sud, une grande partie du commerce africain y transite. L'agriculture est diversifiée et les fermes de grandes dimensions fournissent de l'emploi à beaucoup de travailleurs agricoles noirs des régions rurales.

Le pays de Nelson Mandela traîne toujours le lourd passé du régime raciste de l'apartheid : bien que les Blancs forment moins de 20 % de la population, ce sont eux qui possèdent les terres à plus de 90 %. Un déséquilibre loin de satisfaire la population noire, qui presse le gouvernement de procéder à une redistribution plus équitable (voir le texte « Passer du Blanc au Noir »).

Descendants d'Européens
Depuis une vingtaine d'années, Anna et Arno Steenkamp exploitent une ferme à Heidelberg, dans la province du Cap-Occidental. Ils sont tous deux descendants de colons européens, leur langue est l'afrikaans, un proche parent du néerlandais.

Le père d'Anna exploitait un vignoble. En Afrique du Sud, plus de 100 000 hectares de terre sont consacrés à la culture de la vigne. Les vins, principalement produits par des coopératives, sont d'excellente qualité et distribués partout dans le monde. Arno a, pour sa part, été élevé dans une ferme ovine spécialisée en production de laine. Les Steenkamp ont deux grands enfants : Pieter est nutritionniste spécialisé en production laitière, et la cadette, Mia, étudie le droit à l'Université de Stellenbosch.

Arno Steenkamp
L'eau est un frein au développement des entreprises agricole en Afrique du Sud. « Si nous avions plus d'eau, je pourrais facilement augmenter mon troupeau », dit Arno Steenkamp.
Pieter Steenkamp
Pieter est indécis à prendre la relève en raison des tensions liées à la redistribution des terres aux Noirs.

Prix à la baisse
L'industrie laitière sud-africaine connaît aussi son lot de problèmes. « Cette année, je perds 140 000 $ avec mon troupeau laitier », explique Arno. Le prix, en janvier 2010, était à 50 ¢ le litre. En cours d'année, il a chuté, jusqu'à se rendre à 37 ¢ le litre en novembre 2010. Au même moment, au Québec, les producteurs recevaient 70 ¢ le litre de lait. Pour l'instant, ce sont les superficies en cultures céréalières et le troupeau de moutons qui permettent de garder l'entreprise des
Steenkamp à flot.

Le coût de production du lait en Afrique du Sud est parmi les moins élevés des pays industrialisés. Dans le nord-est du pays, les vaches sont au pâturage. Ailleurs, le troupeau est gardé dans des enclos extérieurs et nourri à la RTM. Depuis le milieu des années 1990, l'industrie laitière a été déréglementée et livrée aux aléas des prix mondiaux. Dans les périodes de surproduction, l'État impose des contingents et pénalise par des baisses de prix.

Chaque vache du troupeau d'un peu plus de 200 Jersey des Steenkamp, dont environ 150 sont en production, donne en moyenne une vingtaine de litres de lait par jour. La salle de traite est dotée de trayeuses Dairymaster, équipement d'origine irlandaise. Les trayeuses DeLaval et Waikato sont aussi populaires au pays.

Les vaches sont traites dans une salle en double-17 en épi (Herringbone). Attenante au salon de traite, la laiterie est munie de deux réservoirs refroidisseurs de 8000 et 5000 litres respectivement.

Arno élève aussi des taures de reproduction. Pour la première fois, une trentaine de taures gestantes ont été vendues : elles ont rapporté en moyenne 870 $ chacune. « Pour chaque vache en production, j'aime garder une taure pour la relève », explique Arno. Après trois ou quatre lactations, les vaches sont remplacées.

La Jersey, bien adaptée
Le choix de la Jersey n'est pas rare dans la région d'Overberg, sur la côte sud du pays, où se trouve la ferme des Steenkamp. La Jersey consomme moins que la Holstein, par conséquent elle est mieux adaptée aux conditions de sécheresse qui sévissent dans la région.

La Holstein est plus présente dans les troupeaux laitiers de la région du Cap, tout à l'ouest du pays. « Par contre, le choix de la Jersey nous désavantage pour le paiement, puisque le volume est mieux payé que la matière grasse », explique Arno.

Afin de ne rien perdre des précipitations, l'eau de pluie qui tombe sur les bâtiments est récupérée dans des bassins. « Si nous avions plus d'eau, je pourrais facilement augmenter mon troupeau. »

Afrique du Sud
Le déclin en quelques chiffres

Nombre de producteurs laitiers : 2 700. De 1997 à 2010, période de déréglementation du secteur, le nombre de producteurs a chuté de 61 %. La province du
Cap-du-Nord a perdu 80 % de ses producteurs et l'État libre, une autre province, 50 %. Depuis 2003, la moitié des acheteurs de lait ont fermé boutique. En 2009, 32 300 tonnes de produits laitiers ont été importées et 41 700 exportées.

(Source : LactoData, Milk S.A., vol. 13, nº 1, nov. 2010)

Quatre groupes
Le troupeau est divisé en quatre groupes de production, afin d'adapter l'alimentation en fonction des besoins. Le groupe de tête est composé de vaches qui produisent de 24 à 40 litres par jour, le deuxième, de 17 à 24 litres; le troisième, moins de 17 litres. Les vaches taries forment le dernier groupe.

La RTM est à base d'ensilage d'orge, d'avoine et de pois. Une poudre protéinée la complète. Le climat n'est pas propice à la culture du maïs, l'été étant trop sec. Les pluies sont plutôt abondantes en hiver, c'est-à-dire pendant les mois de mai à août dans l'hémisphère Sud.

Les acheteurs de lait sont de grandes entreprises, notamment Nestlé, Clover et Parmalat. Cette dernière possède en Afrique du Sud l'une des plus grandes usines au monde. Quant à Clover, c'est un important fabricant sud-africain de produits alimentaires. Les producteurs négocient directement avec les laiteries pour la vente; les contrats varient selon les exigences des entreprises. Par exemple, Parmalat exige un délai de trois mois avant qu'un producteur change de laiterie. Il existe aussi d'autres petites laiteries régionales, qui ont cependant peu d'influence sur le prix de vente du lait.

Les superficies en production sont de grande taille. Les Steenkamp sont dans la moyenne, avec leurs 1135 hectares (2800 acres) en production. Cette année, les terres étaient destinées aux cultures de blé et de canola. Au moment de notre visite, au début de novembre dernier, les battages de blé prenaient fin. L'orge brassicole est également une culture répandue. Les prairies ensemencées en luzerne servent à faire pâturer les taures et le troupeau de moutons. Une superficie de cinq hectares est cultivée sous contrat pour la production de graines de coriandre, une épice très prisée en Asie.

Pendant qu'ici les rigueurs de l'hiver nous empêchent de cultiver, dans le sud-ouest de l'Afrique du Sud, ce sont la sécheresse et les chaleurs extrêmes qui empêchent la culture. La chaleur fait osciller le mercure autour des 40 ºC. Seuls les producteurs ayant accès à suffisamment d'eau pour irriguer peuvent espérer cultiver leurs terres sans interruption pendant les mois de décembre, janvier et février.

Arno, Anne et Pieter Steenkamp
Arno et Anne Steenkamp ont deux enfants: Pieter (à droite sur la photo) est nutritionniste spécialisé en production laitière. Leur fille, Mia, est étudiante en droit à l'Université de Stellenbosch.

Tirer profit des résidus
Une importante partie du pays consiste en de grandes prairies propices à l'élevage. Il y a à peu près deux fois plus d'ovins que de bovins. Typiquement, après la récolte des céréales à paille, les Steenkamp envoient leur troupeau de 1100 moutons brouter les résidus de grains. Les agneaux sont ensuite expédiés à l'abattoir juste à temps pour le marché de Noël. Ce régime permet d'engraisser les agneaux jusqu'à 45 kilos de poids vif en quatre ou cinq mois.

C'est un revenu qui est le bienvenu : le prix courant de l'agneau en novembre dernier était de 5,80 $ le kilo (prix carcasse). L'agneau est une viande très prisée en Afrique du Sud. Si, exceptionnellement, il n'y a pas de pâturage disponible, les agneaux seront engraissés à partir de luzerne et d'avoine.

Dans la région semi-désertique du Karoo, la valeur des terres agricoles a beaucoup augmenté ces dernières années. « Les gens de la ville achètent des terres et contribuent à faire monter les prix, explique Arno. Pour acheter, il faut débourser entre 1700 et 2800 $ l'hectare, selon la qualité. » À titre indicatif, le potentiel de rendement pour le blé est en moyenne de 2,5 tonnes à l'hectare.

Et la relève?
Pieter, le fils d'Arno, a déjà achevé un cours universitaire en nutrition animale et il a entrepris de travailler pour une société d'aliments à titre de conseiller auprès des éleveurs. Arno souhaiterait lui léguer la ferme, mais de part et d'autre, des interrogations subsistent. La volonté du gouvernement et du peuple est qu'une partie des terres passe aux Noirs. C'est une source d'inquiétude pour les Steenkamp. L'exemple du Zimbabwe, où les fermiers blancs ont été chassés de leurs terres dans la violence et le chaos, fait craindre le pire aux Blancs. Mais le gouvernement en place jure qu'il ne laissera jamais la situation dégénérer à ce point. Depuis une dizaine d'années, le climat d'incertitude en Afrique du Sud a cependant poussé environ 1500 fermiers blancs à s'établir dans d'autres pays d'Afrique.

Même si Arno affirme ne pas craindre actuellement pour sa sécurité et celle de sa famille, nul ne connaît les moyens que comptent déployer les autorités pour permettre aux Noirs d'accéder à la propriété. Et ne pas savoir, c'est pire que tout le reste.

Arno Steenkamp
Main-d'oeuvre africaine, par France Groulx

Les agriculteurs qui exploitent des fermes en Afrique du Sud peuvent compter sur une main-d'œuvre abondante. Bien que le taux de chômage varie d'une région à l'autre, le manque d'emplois et la pauvreté sont généralisés chez les Noirs.

Anna et Arno Steenkamp emploient sept personnes à leur ferme. Deux d'entre elles sont spécialement affectées à la traite des vaches et deux autres au soin des veaux, qui sont logés en cages surélevées et nourris à la poudre de lait.

« Tous les matins, je fais la liste des travaux à effectuer à la ferme et je la donne aux employés. » Arno s'occupe de la surveillance du travail des employés, du suivi de troupeau, du contrôle laitier et des saillies.

La semence de taureaux Jersey provient principalement des États-Unis, d'ABS et World Wide Sires, ainsi que, dans une moindre mesure, d'Afrique du Sud. Les prix varient de 8,50 $ à 22 $ la dose. Semex offre aussi des taureaux canadiens et les prix sont dans la norme. Pour pallier les inséminations infructueuses, deux ou trois taureaux reproducteurs sont gardés à la ferme.

Les employés habitent des maisons situées sur la propriété, où logent également les familles élargies. Si bien que plus d'une vingtaine de personnes habitent la ferme. « Nous sommes liés, nous dépendons les uns des autres », explique Arno. Deux des employés travaillent à la ferme depuis 25 ans, les autres y sont depuis plus de 10 ans. Les Steenkamp sont pratiquants, tout comme les employés de leur ferme. Alors, le dimanche, Arno tient une réunion de prière, à laquelle les employés participent.

Puisque les travailleurs ne disposent pas de voiture et que la ferme se situe loin des grands centres, Anna veille à ce qu'ils ne manquent de rien. C'est elle aussi qui s'occupe de la tenue de livres. En plus, elle offre le gîte aux touristes de passage. Mais comme la ferme est isolée, la fréquentation est somme toute modeste.

main-d'oeuvre africaine main-d'oeuvre africaine

Les fermes sont d'importants employeurs. Comme la main-d'oeuvre africaine est relativement abondante, la tendance n'est pas encore aux robots de traite.

Pendant les années du régime de l'apartheid, qui a duré de 1948 à 1994, de nombreuses familles sud-africaines noires, propriétaires de petites exploitations agricoles, ont été expulsées. Le but? Permettre la construction industrielle ou domiciliaire ou, tout simplement, transférer les terres aux fermes commerciales, dont les fermiers blancs étaient propriétaires. Aujourd'hui, les autorités travaillent à réparer les torts du passé, mais l'accession à la propriété pour les Africains d'origine connaît pour l'heure plus d'échecs que de victoires.

Looks Matoto
Looks Matoto fait partie du comité de surveillance qui s'assure de l'évolution du procédé de restitution des terres aux producteurs noirs d'Afrique du Sud.

Depuis 2005, Looks Matoto est membre de la commission chargée d'examiner le processus de transfert des terres en Afrique du Sud. « Le gouvernement tient à ce que ce transfert se fasse pacifiquement. On veut éviter ce qui se passe au Zimbabwe », explique-t-il. Dans ce pays, les Noirs révoltés chassent les propriétaires blancs, souvent dans la violence, et les conflits autour de la réforme agraire continuent de faire des victimes.

La redistribution, pourquoi?
Actuellement, il n'y a que 13 % de Noirs parmi les propriétaires de terres agricoles. Les Noirs comptent pourtant pour 80 % de la population. Les Afrikaners, des descendants d'Européens, forment l'essentiel de la classe agricole. Comme la main-d'œuvre noire est peu coûteuse, les agriculteurs s'adjoignent souvent plusieurs travailleurs pour exploiter des fermes de grande taille.

Les régions agricoles blanches d'Afrique du Sud sont caractérisées par des fermes commerciales de grande échelle, intimement dépendantes du cours des denrées mondiales. On y trouve des ranchs d'élevage de bovins ou de moutons et de grandes fermes céréalières ou horticoles. Par conséquent, le secteur agricole offre beaucoup d'emplois en région rurale.

Une loi votée en 1994 dans la foulée de l'accession au pouvoir de Nelson Mandela et de son parti politique, l'African National Congress (ANC ou Congrès national africain, en français), prévoyait que, progressivement, les terres seraient restituées aux Africains d'origine.

Plusieurs facteurs ont milité en faveur de cette loi. Les communautés rurales organisées, les groupes liés aux Églises et même la Banque mondiale ont exercé des pressions en ce sens. Cette dernière était d'avis que l'émergence d'une classe de petits fermiers noirs allait contribuer à amoindrir l'instabilité politique et sociale qu'a connu le pays pendant toutes les années 1980.

Finalement, la nouvelle Constitution du pays a été votée en 1996 et, sous la pression du lobby des fermiers blancs, une de ses clauses prévoyait la protection du droit de propriété. Ce qui a valu au président du pays, Nelson Mandela, bien des critiques.

Les familles noires qui avaient été dépossédées de leurs terres ont eu droit de déposer des réclamations pour les lots visés. Ces demandes de compensation font encore l'objet d'audiences et de vérification de titres. Quand les terres ne peuvent plus être restituées, à cause de construction domiciliaire ou parce que la famille ne désire plus les cultiver, l'État doit verser une somme pour réparer les torts.

Afrique du sud

Des entreprises gratuites
Afin que le processus soit le plus pacifique possible, le transfert prévoit des arrangements
de gré à gré. C'est-à-dire que l'État s'engage à verser aux fermiers blancs qui mettent leurs terres à vendre le prix du marché et parfois bien davantage. Ensuite, les entreprises et l'équipement sont transférés gratuitement aux nouveaux propriétaires.

Mais force est de constater qu'une infime proportion des terres ont changé de propriétaires. On parle de 1 %. Et ce sont des lots agricoles de moindre potentiel. Le processus a lamentablement échoué et l'impatience monte chez les Noirs, qui veulent accéder à la propriété.

Il est arrivé à quelques occasions que, pour faire baisser la pression, le ministère des Affaires agricoles et du Développement rural remette gratuitement de grandes fermes et de l'équipement à des Noirs et qu'ensuite ces entreprises tombent à l'abandon. Tous s'entendent pour dire que le transfert de fermes sans le transfert du savoir-faire est nécessairement voué à l'échec.

« Mais ces échecs ne sont pas une raison pour arrêter le processus », soutient Looks Matoto. Dans les faits, la main-d'œuvre agricole est largement composée de Noirs. Ils travaillent dans les champs, nourrissent les animaux, cueillent les fruits et légumes. Beaucoup assument la gérance de fermes. Mais vu leurs maigres revenus – le salaire mini­mum pour les employés de ferme est fixé à 44 $ par semaine –, ils n'ont pas les fonds néces­saires pour assurer le roulement d'une entreprise.

Alors, ce sont les Sud-Africains noirs les plus fortunés, ceux qui bénéficient de bons emplois au sein de l'État et dans les grandes entreprises, qui deviennent les nouveaux propriétaires. Les travailleurs assistent au changement de couleur des propriétaires, mais leur situation d'agriculteurs sans terre reste inchangée. En Afrique du Sud, la déracialisation des fermes commerciales est encore loin d'être chose faite.

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