Entretiens
Carré d'agneau aux légumes braisés
Prenez une belle pièce d'agneau élevé avec doigté et passion, marinée dans une ambiance entrepreneuriale qui fleure bon la jeunesse. Accompagnez le tout de légumes colorés et vitaminés, à l'image de leurs producteurs. Faites cuire lentement mais sûrement, et obtenez l'excellent fruit du travail d'un berger nommé René Gagné et d'une maraîchère appelée Caroline Couture.

Qui a dit qu'avoir des parents agriculteurs garantissait le démarrage des enfants dans une production autre que la leur? Sûrement pas René Gagné et Caroline Couture, qui, même s'ils venaient tous deux de fermes laitières bien établies, ont dû faire leurs preuves comme des quidams pour se lancer en production ovine et maraîchère. Caroline est la fille du regretté Claude G. Couture, administrateur à La Coop fédérée jusqu'en décembre 2010 et ancien producteur laitier de Thetford Mines. René est le fils de Jean-Paul Gagné, de la bien connue Ferme Bauvreuil, à Sainte-Hénédine.

Bergerie Ovigène

Pourquoi deux enfants de producteurs laitiers ont-ils opté pour la production ovine? Au collégial, René étudiait avec Martin Brodeur-Choquette, propriétaire de la Bergerie Marovine, à Saint-Charles-sur-Richelieu. Ce dernier, vendu à la production ovine, lui a fait visiter son entreprise naissante, ce qui aurait convaincu René que les ovins pouvaient être un moyen pour arriver à ses fins : vivre de l'élevage et faire dans la haute génétique. « J'étais le premier sceptique, avoue René Gagné. J'avais beaucoup de préjugés envers la production ovine. J'ai toutefois constaté qu'il était possible de hausser la productivité dans ce domaine où beaucoup reste à faire. Un beau défi! »

D'un ruminant à un autre, aujourd'hui, nos éleveurs ne s'ennuient même pas des bovins laitiers.

bergerie
race Romanov
René Gagné a opté pour la race Romanov, internationalement reconnue. Prolificité, caractère maternel, désaisonnement naturel et rusticité, voilà ses attributs, selon l'éleveur.

Le Calculateur du GMQ décisif, du CEPOQ

Engraisser les agneaux en lourd ou en léger? Au pif, difficile de dire quelle option rapportera le plus, compte tenu des multiples variables en jeu (prix des grains et des autres aliments, prix de l'agneau, frais variables, etc.). Pour trancher,
René Gagné a recours au chiffrier Excel mis au point par le Centre d'expertise
en production ovine du
Québec (cepoq.com).

Le cul sur la paille
René et Caroline sont partis de loin pour monter leur projet. Leur maigre mise de fonds de 5000 dollars n'a constitué qu'environ 5 % des investissements initiaux. Le reste du capital? Il leur a fallu mettre toute leur énergie et leur sérieux pour convaincre les prêteurs. « À La Financière agricole, nous avons fait miroiter nos formations en Gestion et exploitation d'entreprise agricole et en Technologie des productions animales, de l'ITA, de même que nos expériences de travail passées, dit René Gagné. Il fallait être convaincus et convaincants, à la limite de l'arrogance et avec le feu dans les yeux, ajoute l'homme aux yeux pourtant bleus perçants. Nous avons aussi assuré nos créanciers que nous aurions solution à tous les problèmes qui pourraient se poser. Déterminés? Nous l'étions! »

Leur projet ayant démarré en 2006, ce n'est qu'en 2010 qu'ils ont pu toucher leur subvention à l'établissement. Celle-ci a servi, à l'intérieur d'un plan global d'investissement, à acheter le terrain sur lequel se trouvent les bâtiments d'élevage et la maison du couple, ainsi que 1,6 hectare (4 acres) de terres propices au maraîchage.

Pendant les premières années du démarrage, chaque membre du tandem a occupé un emploi parallèle : René travaillait à la ferme laitière de sa sœur et de son beau-frère, Caroline comme représentante en production porcine, avant de donner naissance au premier enfant du couple (Maëva), puis au second (Félix).

Aujourd'hui, René et Caroline estiment n'être encore qu'aux débuts de leur aventure entrepreneuriale. Mais déjà, ils n'hésitent pas à faire partager leur histoire, entre autres par l'article entre vos mains. En outre, ils ont gentiment offert une conférence à d'autres jeunes entrepreneurs à l'occasion d'une rencontre régionale. Enfin, ils reçoivent déjà des visites de groupes d'étudiants des niveaux collégial et universitaire et accueilleront leur deuxième stagiaire l'été prochain. Du « donnez au suivant » à son meilleur!

L'apport familial exceptionnel est à souligner dans ce succès d'établissement. D'abord parce que René et Caroline ont installé leur troupeau ovin dans un bâtiment appartenant à la sœur de René et à son beau-frère, Édith Gagné et Jean-François Beaudoin, de la Ferme Bofran. René et Caroline ont également pu bénéficier de fourrages d'excellente qualité cultivés à forfait par la Ferme Bofran. Enfin, les conseils en comptabilité et l'indéfectible soutien moral et matériel de l'ensemble des membres de la famille ne peuvent être occultés dans le démarrage fructueux de la Bergerie Ovigène. « L'appui que nous avons reçu de nos familles nous a permis de démarrer plus rapidement l'entreprise, de sorte que nous sommes aujourd'hui déjà bien installés dans la phase de croissance », explique René Gagné.

Leurs résultats techniques font écarquiller les yeux (voir le tableau à la page 20). Depuis l'an passé, la ferme compte aussi un deuxième empla­cement à Scott, que René et Caroline espèrent consacrer exclusivement à l'engraissement. Les brebis seraient alors rapatriées à la ferme principale. Mais rien ne sera précipité : le duo n'a jamais mis la charrue devant les bœufs, pas plus maintenant qu'avant.

René Gagné
Issu d'une entreprise laitière tout comme sa conjointe, Caroline Couture, René Gagné voit peu de distinction entre les productions ovine et laitière pour qui aime élever des animaux et faire dans la haute génétique.


L'alimentation du troupeau

par Philippe Charlebois, expert-conseil,
La Coop Unicoop

Brebis en gestation
Maïs rond, minéral Ovation
18-6, grosse balle carrée
1re coupe

Brebis en lactation
Maïs rond, supplément
Ovation 38 %, grosse balle
carrée 2e et 3e coupe

Agneaux sous la mère
Pulp-O-20, foin
sec 2e et 3e coupe

Agneaux en croissance/finition
Maïs rond, supplément Ovation 38 %, bloc Ovation,
foin sec 2e coupe
Maïs rond, supplément Ovation 38 % (à volonté), bloc Ovation, foin sec 2e coupe

Agnelles de remplacement
Maïs rond, supplément Ovation 38 % (à volonté jusqu'à 35 kg), bloc Ovation, foin sec 2e coupe

Béliers
Bloc Ovation, maïs au besoin, foin sec 2e coupe

Potager de la Bergère
C'est entendu : même s'ils se donnent un coup de main mutuel, la bergerie est le terrain de jeux de René. Comme la ferme ne compte que 125 brebis – le modèle courant pour vivre de la production ovine est d'au moins trois fois plus de femelles par UTP –, la question de l'intégration de Caroline à l'entreprise s'est alors posée… triplement.

Comme ils l'avaient fait pour l'agneau, un rapide survol du marché régional révèle une offre maraîchère plutôt anémique, notamment à Sainte-Marie. L'idée germe : pourquoi pas le légume? Après la production ovine, le couple plonge à nouveau dans l'inconnu avec, cette fois, la production légumière. « Même si j'ai étudié en productions animales, j'avais toujours rêvé d'avoir des serres, expose Caroline Couture. Mettre les mains dans la terre et respirer l'odeur typique qui flotte à l'intérieur d'une serre, c'est très ressourçant! »

Si seulement jeunesse savait! Leurs débuts en maraîchage sont… épiques. « Au printemps 2009, nous avons convenu que notre première saison serait une année-pilote, pour tester le marché et pour expérimenter des sortes et des cultivars de légumes ainsi que des techniques de production. Et surtout pour voir si nous aimions cultiver des légumes », se remémore Caroline Couture. Mais, sans méthodes de travail ni outils appropriés – et les conditions météo n'aidant en rien en 2009 –, leur première saison de culture est misérable. Désherber à quatre pattes dans la boue en pleurant à chaudes larmes sous la pluie froide, Caroline connaît…

Le découragement ne vient toutefois pas à bout de ces amoureux de l'agriculture. Ils multiplient les lectures, les contacts et les visites de fermes, et songent à bien s'équiper pour se faciliter la vie et pour doper les rendements de la trentaine de légumes qu'ils désirent cultiver. Comme avec les brebis, le mot d'ordre est « productivité ». Transplants en serre, semis sur plateaux multicellulaires, micro-irrigation, plasticulture, grands tunnels, lutte écologique, variétés traditionnelles et du patrimoine… À l'instar de la ferme ovine, la ferme maraîchère est petite, mais déjà hautement productive.

Côté jardin, après deux ans de vente au marché public de Sainte-Marie, le couple mise surtout cette année sur la vente en paniers (une cinquantaine de clients en 2011), une formule qui offre plus de prévisibilité quant aux revenus et aux rendements à atteindre. L'épicerie du village est aussi toujours preneuse de leurs surplus de légumes.

Côté cour, en plus des ventes de béliers et d'agnelles de race pure Romanov, qui constituent la majeure partie du chiffre d'affaires, les agneaux mâles et femelles non sélectionnés, élevés en lourd et en léger, sont vendus directement à la ferme et au marché public. Ainsi, tout comme une partie de leurs légumes, ces agneaux prennent le chemin des restaurants et auberges de la région. Humez-vous les bons carrés d'agneau aux légumes braisés qui embaument les environs de Sainte-Hénédine?

Performances du troupeau Ovigéne, 2009-2010 ferme maraîchère ferme maraîchère

Pour une meilleure productivité, la ferme maraîchère utilise des techniques de pointe : transplants en serre, micro-irrigation, plasticulture, grands tunnels et lutte écologique.

Bergerie Ovigène
« Bien que nous utilisions l'effet bélier, le flushing alimentaire et la tonte comme agents stressants, nous n'employons pas de techniques de désaisonnement à proprement parler, même si elles nous permettraient d'améliorer légèrement la productivité, commence par expliquer René Gagné. Nous préférons plutôt sélectionner sur l'aptitude au désaisonnement; les animaux qui ne présentent pas ce caractère vont à l'abattoir. » Le troupeau, divisé en quatre groupes de brebis, permet six agnelages par année.

René poursuit : « Pour la bergerie, nous avons décidé de démarrer avec des sujets productifs. Une haute productivité constituait un objectif de départ stratégiquement essentiel. C'est vrai que le démarrage est difficile et stressant… Au moins, quand les rendements sont excellents, c'est plus rassurant. »

Le prochain objectif du couple est de doubler le nombre de brebis du troupeau pour le faire passer à 250, ce qui permettrait d'avoisiner les 1000 agneaux sevrés par année. Au potager, une croissance du nombre de paniers est aussi à l'ordre du jour. Enfin, les deux jeunes travaillent également à améliorer la planification et la logistique d'une ferme aussi diversifiée que la leur, qui exige une gestion multitâche quotidienne.

Somme toute, le jeune couple a-t-il dû vivre un certain clivage entre le rêve et la réalité de leur établissement? « Nous n'avions jamais idéalisé la vie agricole, expose René Gagné. Pour nous, l'agriculture n'était pas un rêve, mais un mode de vie doublé d'une façon de tirer un revenu.
On est loin du bucolique! »

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