Entretiens
Sous l'étoile de Caraquet, par Guylaine Gangnont

À notre arrivée à la Coopérative de Caraquet, proclamée l'Étoile-Coop 2011, le directeur général, René Chiasson, nous reçoit dans son bureau et nous informe qu'il a pris rendez-vous pour nous avec le maire de la ville, le directeur du centre culturel, un fournisseur très dynamique de la région, et qu'il compte nous faire visiter toutes les installations. En même temps, une foule de gens entrent dans son bureau et en sortent. Ouf, qu'il y a de l'action à Caraquet!
René Chiasson
René Chiasson est le troisième directeur général de la Coopérative de Caraquet en plus de 60 ans d'existence.

Photos : Pierre Cadoret
Gabriel Légère
Gabriel Légère est le président de cette coopérative active dans les secteurs de l'alimentation, du pétrole, de la quincaillerie et de la pharmacie.

« Proactive » est le terme le mieux adapté pour qualifier l'entreprise, selon René Chiasson et Gabriel Légère, qui en est président. Cette façon de prévoir les coups est possible parce que « la coopérative n'a aucune dette », soutiennent-ils. Les dirigeants ont toujours planifié les acquisitions de façon à ne pas devoir emprunter, et la devise a toujours été d'agrandir et d'être présent dans les secteurs importants pour les membres avant que la concurrence s'y installe. De plus, en 60 ans d'activité, il n'y a eu que trois directeurs généraux. « Une continuité qui contribue à cette santé financière », ajoute le président.

L'Étoile-Coop 2011 compte quatre grands secteurs d'activité : l'alimentation, le pétrole (station-service, résidentiel et commercial – notamment pour la pêche, le principal secteur économique de la région), la quincaillerie et la pharmacie. Elle possède aussi une cafétéria, située au centre de son complexe de Caraquet, là où se trouve le siège social. Un local est également loué à un médecin indépendant. Le chiffre d'affaires de 2010 s'élève à plus de 40 millions $ et le bénéfice avant distribution aux membres est de 874 000 $; les ristournes, attribuées en fonction du volume d'achat, atteignent 826 000 $ (voir le portrait de la coopérative en encadré en bas).

Dans cette région du Nouveau-Brunswick, l'art, la culture et la coopération sont trois éléments étroitement liés. À ce propos, le directeur général ne ménage pas ses mots quand il est question de la présence de la coop dans son milieu. La santé, la jeunesse, le patrimoine, la culture, les spectacles… la coopérative est partout. Ainsi sont soutenues les grandes manifestations artistiques – tels le Festival acadien de Caraquet, le spectacle-théâtre Louis Mailloux, la pièce musicale Ode à l'Acadie –, organisées par Paul Marcel Albert, directeur général de la Commission culturelle de Caraquet, un boulimique de la culture et un fier coopérateur.

Le maire de la ville, Antoine Landry – de la même lignée généalogique que notre verveux ex-premier ministre québécois Bernard Landry –, que l'auteure de ces lignes a rencontré à son bureau, commente avec une fierté bien sentie : « Contrairement à d'autres chaînes de magasins où l'argent est envoyé à l'extérieur, la coop réinvestit dans sa collectivité. »

La règle de la coopérative : 5 % des bénéfices annuels sont dirigés vers des projets pour la collectivité, soit environ 50 000 $ par année. Pour soutenir davantage le milieu, la coop a créé, il y a quelques années, la Fondation Saint-Pierre. Elle a aussi mis sur pied une loterie 50-50, à laquelle seuls les membres peuvent contribuer : la moitié du pécule amassé est remise au gagnant lors d'un tirage au sort (autour de 3500 $ par semaine) et l'autre moitié est versée au fonds. Des sommes qui ne sont pas négligeables : de 2003 à 2008, quelque 1,8 million de dollars ont été remis à la collectivité grâce à ce programme de loterie. L'heureux maire de Caraquet peut bien se vanter que sa ville compte la somme la plus élevée d'argent investi dans les arts et la culture en Amérique du Nord, soit 42 % par habitant.

La quincaillerie, située à l'avant-pla

La quincaillerie, située à l'avant-plan de ce bâtiment, sera relogée de l'autre côté de la rue pour offrir plus d'espace à l'épicerie, à la pharmacie et aux bureaux du siège social, tous sous ce même toit.

René Chiasson

« Ce fourmillement autour de l'art et de la culture provient de l'après-déportation », tient à raconter le maire. Les religieuses ont travaillé à raviver le cœur des Acadiens en modelant l'éducation des jeunes pour qu'ils soient fiers de leur histoire, de leur langue et de leur religion. Elles ont, du même souffle, inculqué la culture de la musique, du théâtre et du chant choral, et cette culture s'est perpétuée. D'autres élans du genre, plus récents, ont eu lieu en matière de développement économique, notamment au moment de la constitution de la ville de Caraquet, en 1961. Cette partie du récit donne l'occasion à M. le maire de déclarer que « l'économie de la ville est en très bonne position ».

À la lecture de ce qui est écrit plus haut, on peut affirmer que la situation de la Coopérative de Caraquet est enviable. Certes, les affaires vont plutôt bien, mais le quotidien n'est pas toujours aussi idyllique. Au moment du passage du Coopérateur, en mai, la coop était la cible d'un groupe de résidants et de commerçants mécontents. Dirigés par le propriétaire d'une quincaillerie concurrente, les opposants descendaient en flammes un projet d'agrandissement de la coop. « Depuis deux ans, explique le président, Gabriel Légère, nous avons annoncé le déménagement de la quincaillerie de l'autre côté de la rue. Elle adoptera l'enseigne Unimat et sera totalement approvisionnée par La Coop fédérée. La superficie ainsi libérée permettra d'offrir plus d'espace à l'épicerie, notamment à la section des produits frais, et d'y ajouter des produits biologiques. Elle permettra aussi de moderniser la cafétéria et de bonifier la pharmacie par des produits ou de l'équipement pour personnes à mobilité réduite. C'est ce projet qui fait réagir. 

Glané sur le Web
Caraquet, c'est la tranquillité d'une petite ville avec tous les principaux services que l'on peut trouver dans les grands centres urbains. Caraquet, c'est la fête acadienne, la fierté acadienne, l'accueil acadien, la simplicité acadienne, le savoir acadien, l'ouverture acadienne, le désir acadien, la force acadienne, la délicatesse acadienne, la saveur acadienne.
Caraquet, c'est Caraquet.

Les antagonistes, majoritairement composés de commerçants, craignent que le paysage de la ville subisse une dégradation en raison de l'entrepôt de bois prévu au plan de la nouvelle quincail­lerie. Toutefois, la majorité des habitants de Caraquet appuient le projet, selon le directeur général. Les dirigeants ont quand même tenu une séance publique d'information, le 6 juin dernier, pour s'assurer que les renseignements diffusés sont justes.

Ce n'était pas la première fois que la coop subissait une pression de la part d'un groupe d'opposants. Lors de la mise en place de la pharmacie, en 2005, une levée de boucliers avait mené les dirigeants sur la place publique. « Il y avait déjà deux pharmacies à Caraquet, raconte René Chiasson : Jean-Coutu et l'ancienne pharmacie locale, achetée par Shoppers Drug Mart. L'opposition venait des gens locaux, qui craignaient pour leurs ressources et leurs revenus. Mais nous savions très bien que le volume d'affaires permettait aux trois commerces de vivre. Pour preuve, ils sont encore tous en activité. » Ce projet de pharmacie était porteur d'avenir pour les membres. « C'est 100 000 $ de profit par année que nous encaissons », révèle le jeune directeur général, âgé de 44 ans.

Les activités de la pharmacie sont aussi intéressantes pour les membres, car les achats de médicaments sont considérés dans le calcul des ristournes, et ce, même si le client s'en fait rembourser une partie par ses assurances. « C'est un petit volume d'affaires que nous avons dans ce secteur, précise M. Légère, mais il répond parfaitement aux besoins de nos membres. »

Les membres du conseil d'administration

Les membres du conseil d'administration (dans l'ordre habituel) : Rose-Marie Gionet; Nicole Landry; Joseph Lanteigne; Gabriel Légère, président; Marcel Garvie et René Chiasson, directeur général. Étaient absents Philippe Cormier et Michel Rail.
Photos : Pierre Cadoret


La coopération, une formule de développement économique
Martin-J. Légère (aucun lien de parenté avec le président actuel de la coopérative) est un des importants instigateurs du mouvement coopératif acadien. Âgé de 95 ans, il a été le premier président de la Coopérative de Caraquet, fondée en 1947. Le Coopérateur est allé le rencontrer chez lui. Encore alerte, surtout quand il s'agit de parler de coopération, le nonagénaire raconte le combat qu'il a dû mener pour mettre sur pied une fédération regroupant les caisses populaires francophones. La fédération mixte de caisses, où les anglophones étaient majoritaires, entraînait des relations malsaines entre les deux groupes. La tâche a été laborieuse, mais il a réussi. C'était en 1946. Après cet effort, la fondation de la coopérative d'alimentation, un an plus tard, s'est faite avec une grande facilité.

Martin-J. Légère
Martin-J. Légère a été le premier président de la Coopérative de Caraquet, fondée en 1947. Il est aussi un important instigateur du mouvement coopératif en Acadie.

Une entreprise formée d'humains, pour les humains
Sans avoir intentionnellement tenté de recruter des administrateurs représentatifs de l'ensemble de la population, il se trouve que, parmi les membres du conseil de la Coopérative de Caraquet, il y a deux femmes et deux jeunes. « En plus, nous avons une représentativité de tous les groupes d'âge, en commençant par notre président, le doyen, âgé de plus de 60 ans », souligne le directeur général avec un brin d'humour.

Près de 150 personnes sont employées par la coopérative, dont les points de service sont répartis à Caraquet et dans les villes voisines. « Ces employés reçoivent une formation portant sur tous les aspects du service à la clientèle, y compris la particularité coopérative, soit la relation membre-client », raconte M. Chiasson, lauréat en 2011 du prix Gilbert-Finn du gestionnaire de l'année. Une reconnaissance qu'il doit à ses employés, car « sans eux je ne peux pas être un gestionnaire efficace ».

Sur le plan de la rémunération, outre le salaire annuel, une prime leur est accordée en fonction des résultats de l'entreprise.

Un fonds est prévu pour souligner les bons coups des employés de même que tous les évènements les concernant et qui méritent d'être célébrés.

Portrait de la Coopérative de Caraquet
Pour l'année 2010 :
Ventes : 40,56 M$ (90 % du chiffre d'affaires est réalisé avec les membres) Excédent d'exploitation : 1,07 M$ Excédent avant distribution aux membres : 874 175 $
Ristournes : 826 113 $
Nombre de membres : 8000
Nombre d'employés : 150

Activités (par ordre d'importance) Alimentation
Pétrole
Quincaillerie
Pharmacie

Emplacements Caraquet
Épicerie, quincaillerie, pharmacie, station-service Coop Express, dépôt de carburant, réservoir et quai dans le but de desservir les bateaux de pêche

Maisonnette
Épicerie, y compris des sections alcool, quincaillerie, location de vidéos et essence

Saint-Léolin
Épicerie, y compris quincaillerie, vidéo et essence

Sainte-Marie–Saint-Raphaël
Station-service Coop Express, épicerie, location de vidéos et essence

Le lien entre la coopérative et ses sociétaires est maintenu grâce à des activités organisées chaque année et auxquelles les membres, le conseil d'administration ainsi que les employés sont conviés. Ainsi, le personnel a l'occasion de discuter avec l'équipe de gestion et le conseil d'administration et de créer des liens avec les membres, autres que la relation commerçant-client.

Une place pour l'environnement
Par souci de protéger l'environnement, un comité vert a été formé. Il est composé d'employés et de membres. Quelques initiatives de base ont vite été mises en place, telles que l'offre de sacs réutilisables dans les différents commerces et la récupération des sacs de plastique, de la vieille peinture, des piles domestiques et des médicaments périmés. Le carton est recyclé.

Pour ce qui est des projets de plus grande envergure – quelque 85 000 $ y ont été investis au cours de la dernière année –, mentionnons notamment l'installation de panneaux solaires à la station-service de Caraquet. « Les panneaux fournissent assez d'énergie pour l'éclairage et les appareils électriques de la station-service–dépanneur, explique le président. Quant au chauffage, il est alimenté par géothermie. Nous sommes donc autosuffisants en énergie pour ces installations. »
Les bâtiments des succursales de Saint-Léolin et de Sainte-Marie–Saint-Raphaël sont aussi dotés de panneaux solaires pour assurer le chauffage des magasins. De plus, des systèmes récupèrent la chaleur produite par les compresseurs des réfrigérateurs.

Mentionnons le soutien apporté par la Coopérative de Caraquet à la mise sur pied d'une coopérative éolienne dans la région. D'autres projets verts sont à l'étude, comme la mise en place d'un composteur ainsi que d'un programme de réduction de la consommation d'électricité, qui ferait en sorte, notamment, que les lumières s'éteignent lorsque des locaux ne sont pas occupés.
Ces importantes initiatives ont vite permis à cette coopérative de remporter un prix environnemental, soit le prix Coccinelle, décerné par Coop Atlantique, en mai dernier, lors de son assemblée générale annuelle. Ce prix comprend une somme de 1500 $ remise au comité vert, dont 500 $ pour ses propres activités et 1000 $ pour un projet environnemental dans la collectivité. Coop Atlantique est une fédération qui regroupe plus d'une centaine de coopératives dans la région atlantique et aux Îles-de-la-Madeleine. Son siège social est à Moncton.

En somme, la Coopérative de Caraquet, active depuis plus de 60 ans, s'est imposée dans son milieu par son dynamisme. Ses pratiques proactives et sa générosité envers la collectivité lui valent un grand soutien de la part des membres et de plusieurs organisations communautaires et municipales. Avec la qualité de son service, si elle était un hôtel, elle serait certainement l'Étoile-Coop classée cinq étoiles.

Épicerie, située à Saint-Léolin

Cette épicerie, située à Saint-Léolin et à laquelle sont adjoints un mini‑secteur de quincaillerie, un service de location de vidéos et une station d'essence, est la propriété de la Coopérative de Caraquet. Des services que les 800 habitants du village sont heureux d'avoir gardés chez eux.

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