Entretiens
L’eusses-tu cru,  les oeufs d'incubation? Texte et photos d'Étienne Gosselin

Vous seriez nombreux à dire que démarrer dans les œufs – et a fortiori dans les œufs d'incubation – ne serait possible que quand les poules auraient des dents. Scoop : à Sainte-Brigitte-des-Saults, les poules ont des dents!

De l'autre côté du rang où se trouve la ferme céréalière de Roger Naegeli et Valérie Jutras, on distingue, entre les arbres, un poulailler qui a fière allure avec sa tôle écarlate. Allons y rencontrer – après la douche d'usage, on ne badine pas avec la biosécurité d'un troupeau de ponte d'œufs d'incubation – les nouveaux producteurs avicoles, bénéficiaires du premier prêt de quota à vie du Syndicat des producteurs d'œufs d'incubation du Québec (INCOBEC).

Du sang neuf pour l'œuf
Taux d'éclosion, taux de fertilité, Cobb, Ross, photostimulation, ergot et cloaque… Pour Roger Naegeli et Valérie Jutras, tout ça, c'était du micmac. Avant de s'intéresser à l'aviculture, ils n'auraient pas pu dire ce qu'était Gallus gallus domesticus.

Jusqu'alors spécialisés dans les grandes cultures, avec plus de 200 hectares (500 acres) en culture de maïs et de soya, Roger et Valérie cherchaient comment diversifier leur entreprise et lui donner une envergure assez appréciable pour éventuellement y établir un jour leurs enfants. Qui sait si Éléonore, Édouard, Louis et Zack ne seraient pas tentés par l'agriculture à l'âge des choix de carrière?

Leurs premières réflexions s'orientent vers l'élevage du poulet, mais le prix du quota les décourage rapidement. Puis, en parcourant La Terre de chez nous, ils mettent le doigt sur la publicité d'INCOBEC qui promeut un nouveau programme pour l'établissement de jeunes producteurs. À gagner : un contingent de 900 000 œufs d'incubation, ce qui équivaut à la production annuelle de 6000 poules et 600 coqs.

Pour préparer un dossier de candidature étoffé, Valérie et Roger ne mettent pas la charrue devant les œufs. Pendant un mois et demi, ils débusquent l'information – qui n'est pas très abondante dans les livres ou sur Internet en raison du nombre restreint de producteurs d'œufs d'incubation. Il faut plutôt aller cogner à des portes, se présenter et expliquer sa démarche. Graduellement, leur liste de contacts se garnit, par exemple d'un Roger Ménard, du Couvoir La Coop, ou d'un Christian Trottier, producteur d'œufs d'incubation. Le dossier de candidature qu'ils déposent comprend un plan d'affaires détaillé et une entente de mise en marché des œufs avec un couvoir.

Si la vie avicole vous intéresse Après cette première édition en 2008, la deuxième édition du concours, qui vise à favoriser l'établissement de nouveaux producteurs, bat actuellement son plein. La date limite de dépôt des dossiers de candidature est le 31 octobre prochain. Les personnes qui déposent un dossier peuvent, si leur candidature n'est pas retenue, tenter à nouveau leur chance au concours suivant s'ils satisfont l'ensemble des critères d'admissibilité, dont l'âge (18 à 40 ans). Tous les dossiers admissibles (il y en avait six lors du premier concours) sont ensuite évalués par un jury de sept personnes, qui attribue un pointage aux dossiers. Ne se classent pour le tirage au sort final que les dossiers dont le pointage est supérieur à un écart-type de la moyenne. « La constitution d'un tel contingent n'est possible, explique Benoit Michaud, qu'en affectant annuellement 20 % de la croissance naturelle du quota global accordé au Québec à une réserve d'œufs qui, lorsqu'elle atteint 900 000 œufs, peut ensuite être allouée à un nouveau venu dans la production. Nous estimons que cette réserve devrait permettre la tenue d'un concours tous les trois ans; la troisième édition pourrait avoir lieu en 2014. »

Puis, le 21 janvier 2009, Christian Lacasse en personne procède au tirage au sort du gagnant à la Maison de l'UPA. Le président du syndicat, Ghyslain Loyer, leur confirme la bonne nouvelle : ils remportent un quota d'une valeur estimée à près d'un million de dollars! Le couple peut donc mettre son projet en branle.

Leur premier œuf – un coco de 47 grammes pondu le 24 février 2011, quand les poulettes étaient âgées de 24 semaines –, les propriétaires ont pris soin de l'évider, comme un œuf de Pâques. Ils le couleront ensuite dans du plâtre pour immortaliser le grand jour.

Aujourd'hui, Roger et Valérie ont embrassé leur nouvelle carrière avicole. Ils savent ce qu'est un taux d'éclosion – le leur a démarré en lion à 86,5 % à la troisième éclosion. Ils connaissent l'impact de la stimulation lumineuse sur la ponte et sur l'agressivité des coqs. Jour après jour, ils déchiffrent un peu plus la génétique Ross de leur troupeau.

Et ils savent même ce qu'est un cloaque!

Production et reproduction
Depuis son tout début en production, le couple est animé du désir de bien faire les choses. Son premier envoi vers le couvoir était « 100 % qualité », selon Gilles Lizotte, du Couvoir La Coop. « Non seulement nous devons produire des œufs, déclare Valérie Jutras, mais nous devons en outre veiller à ce que nos œufs soient fécondés. De fait, nous ne sommes pas rémunérés au nombre d'œufs produits, mais au nombre de poussins éclos. Le défi est donc double : produire des œufs et produire des poussins. »

Leur conseiller en aviculture, Patrick Pétrin, et l'agronome d'INCOBEC, Benoit Michaud, font écho. Ces derniers s'accordent pour dire que la production d'œufs d'incubation est non seulement la plus ardue des productions avicoles, mais probablement la plus complexe de toutes les productions animales, en raison du nombre impressionnant de paramètres à maîtriser. En production d'œufs d'incubation pour poulets de chair, la gestion de l'alimentation est particulièrement névralgique, car il faut distribuer précisément les aliments pour contrôler l'état de chair. N'oublions pas que les oiseaux ont été sélectionnés davantage pour leur capacité à convertir des grains en viande qu'à produire des œufs. S'il y a suralimentation, la prise de poids nuit aux performances reproductives.

Bâtiment
Famille Naegili
Ce projet d'établissement en production avicole, Valérie Jutras et Roger Naegeli l'ont pensé en fonction de leur relève potentielle, qui donne déjà un petit coup de main au poulailler : Éléonore, Édouard, Louis et Zack.
Roger Naegeli et Patrick Pétrin
Selon Roger Naegeli, le conseiller avicole Patrick Pétrin joue parfaitement son rôle d'entraîneur et de mentor pour le démarrage de l'entreprise. Ce dernier apprécie la réceptivité des nouveaux aviculteurs à ses conseils.
Poulailler

D'autres points de gestion sont essentiels à une production rentable, notamment la population de mâles (un nombre trop élevé de mâles ne vaut pas mieux qu'un nombre insuffisant), le taux de ponte au sol (exceptionnellement bas, à 0,2 %, chez les Naegeli-Jutras), le poids minimal des œufs ainsi que la dureté de la coquille.

Le bâtiment d'élevage offre actuellement deux pieds carrés par oiseau, ce qui est légèrement supérieur aux normes actuelles. En fait, le poulailler, construit pour 6500 volatiles, n'en héberge que 6000. « Nous voulions leur offrir un peu plus d'espace pour des raisons de bien-être animal », explique Roger Naegeli.

Bien-être humain, aussi. « Tant qu'à cons-truire en neuf, nous avons pris la décision de nous installer correctement, avec les dernières technologies, de façon à faciliter le travail et la conciliation travail-famille », dit Roger. Par exemple, la pièce qui deviendra plus tard le bureau est actuellement occupée par un lit pour les siestes des enfants et par un téléviseur pour leur divertissement. Un lit de bébé trône même à deux pas du poste de classement des œufs, tout comme différents jouets.

Pour pouvoir se qualifier au programme d'INCOBEC, il a fallu que le couple budgète la construction d'installations de production neuves, y compris celle d'une fosse à fumier recouverte ainsi que l'acquisition de tous les équipements de production et d'un premier troupeau. Une bagatelle de 600 000 dollars, en excluant les oiseaux. Que le quota ait été offert gratuitement ou pas, il faut montrer un solide esprit entrepreneurial pour supporter de telles charges financières. La ferme céréalière a servi de garantie.

Un quota de 900 000 œufs, ce qui représente une production de 150 œufs incubables par poule par année, permet-il de faire vivre une famille? « Tout à fait », répond Benoit Michaud. En 2010, chaque poussin éclos après l'incubation des œufs dans un couvoir comme le Couvoir La Coop, à Victoriaville, a rapporté en moyenne 41,93 ¢ aux producteurs.

Non seulement Roger et Valérie recommandent chaudement le programme d'accès à la production d'INCOBEC, mais ils conseillent aussi aux aspirants de se préparer sérieusement en procédant à une bonne collecte de renseignements auprès d'une variété de sources. Une préparation essentielle et probablement déterminante lors de l'entrevue devant jury, où les juges ont l'occasion de tester les connaissances des candidats et leur sérieux à épouser un mode de vie réglé comme du papier à musique.

« L'établissement de la relève constitue une préoccupation importante des producteurs et des intervenants du milieu avicole, rappelle l'agronome Benoit Michaud. Comme dans la plupart des productions agricoles, la moyenne d'âge des producteurs est à la hausse. Notre programme pour l'établissement de nouveaux producteurs vise à permettre l'accès à la production à des jeunes qui n'ont jamais été producteurs avicoles. »

Si certains étaient sceptiques quant au succès de quidams en production d'œufs d'incubation, Benoit Michaud peut les rassurer. « Pour avoir visité à deux occasions la ferme de Roger et Valérie, je peux dire que ces producteurs ont toutes les chances de réussir, et ce, par la persévérance, le sérieux et la motivation qu'ils manifestent. C'est stimulant pour l'ensemble du milieu avicole d'accueillir des novices qui se montrent ouverts aux nouvelles façons de faire. »

Cocos d'incubation : des chiffres et des lettres
Retour

Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés