Entretiens
Le gaz de la discorde, un dossier de Nicolas Mesly
Le gouvernement Charest a reçu deux gifles cuisantes pour s'être rué sur le développement des gaz de schiste. La commission d'enquête du BAPE et le vérificateur général blâment sévèrement l'attitude de Québec. On ne badine pas avec les enjeux de la qualité de l'eau et de l'air et sa propre démocratie. Ce nouvel eldorado stratégique, appelé shale d'Utica, est une nappe de gaz emprisonnée sous les pieds des agriculteurs, dans la plaine fertile du Saint-Laurent. Son extraction peut-elle être faite sans mettre en péril le petit jardin nordique des Québécois?

Schiste ou shale?
La plupart des médias francophones utilisent le terme « gaz de schiste ». Mais du point de vue géologique, schiste et shale ne sont pas équivalents. Le premier renvoie à une roche d'aspect feuilleté, formée sous pression à très haute température dans le ventre de la terre. Ce processus de formation élimine les hydrocarbures. Il n'existe donc aucun gaz dans les schistes!
Par contre, dans les shales – mot anglais qui n'a pas d'équivalent en français –, on retrouve du gaz dans les structures feuilletées de la roche. Ce gaz émane de matière organique en décomposition. Pour l'extraire, on creuse un puits à la verticale et, ensuite, à l'horizontale. Puis on injecte de l'eau à très haute pression contenant du sable et des produits chimiques pour créer de petites fissures et libérer le gaz, afin qu'il s'échappe dans le puits. Ce procédé – la fracturation hydraulique – requiert des milliers de litres d'eau1. (voir illustration en page 46).

Une révolution sur la planète énergétique
L'inventeur de la fracturation hydraulique se nomme George T. Mitchell, prospecteur texan qui se spécialise dans les régions délaissées par la majorité de l'industrie. De 1980 à 2000, il met au point sa technique révolutionnaire dans le shale de Barnett, au Texas, alors que les réserves classiques de gaz s'épuisent. Dès 2005, son coup de baguette transforme le côté expérimental de sa technique en application commerciale. La part du gaz naturel dans la consommation énergétique de nos voisins du Sud est passée de 2 à 30 %. Et les Américains ont des réserves pour plus de 100 ans! Au Canada, l'exploitation des shales avec cette technologie a débuté en Alberta et en Colombie-Britannique. Au Québec, 29 puits exploratoires ont été creusés entre 2006 et 2010 pour évaluer le potentiel du shale québécois appelé Utica.

Où se trouvent les gaz de shale?
Le shale d'Utica couvre une superficie de 10 000 km2 au Québec. Il se trouve sous les pieds des agriculteurs, dans la plaine fertile du Saint-Laurent, qui est aussi la région la plus densément peuplée de la province.

Pourquoi le gaz de shale est-il si controversé?
Cette filière énergétique pourrait rapporter 232 millions $ par année à l'État québécois et créer de nouveaux emplois. Toutefois, elle soulève de nombreuses questions restées sans réponses sur la qualité de l'eau et de l'air ainsi que sur la pertinence de développer cette industrie fossile pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) du Québec. Et sur sa rentabilité, au moment où les prix du gaz plongent.

Christian Vanass

Christian Vanasse , membre des Zapartistes, anime la manifestation contre les gaz de shale à La Présentation. Dans la foule, au centre, Marie Tifo et Pierre Curzi.
Photo : NICOLAS MESLY

Chronologie d'un dérapage
À l'automne 2010, André Caillé, alors président de la toute nouvelle Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), organise trois réunions publiques à Saint-Édouard-de-Lotbinière, Bécancour et Saint-Hyacinthe. L'ancien PDG d'Hydro-Québec, héros de la crise du verglas de 1998, ne parvient pas à convaincre l'auditoire, inquiet d'une possible contamination de son eau potable et de l'air ambiant, des bienfaits du développement des gaz de shale : substitution des importations du gaz en provenance de l'Ouest d'une valeur annuelle de 200 millions $, création de 5000 à 19 000 emplois, à proximité de lucratifs marchés.

Mobilisation de l'opinion publique.
Pour calmer le jeu, le gouvernement Charest crée une commission d'enquête du BAPE sur les gaz de shale. Son rapport (février 2011) et celui (mars 2011) du vérificateur général, Jean Cinq-Mars, blâment sévèrement l'attitude de Québec. Les deux instances reprochent au gouvernement de ne pas avoir respecté les 16 principes économiques, sociaux et environnementaux de sa propre Loi sur le développement durable.

Création de l'Étude environnementale stratégique (EES),

en mai 2011.

Le but : encadrer le développement de l'eldorado stratégique québécois. L'entité, dotée d'un budget de 7 millions $, a de 18 à 30 mois pour pondre les balises. Ce temps d'arrêt n'est pas un moratoire, mais une phase d'expertise. M. Caillé fait partie de l'équipe de l'EES. Toutefois, il a été remplacé par l'ex-premier ministre Lucien Bouchard à la tête de l'APGQ.

Alain Soucy au coeur de la tourmente (Dossier gaz de shale)
Comme bien des élus des 1000 petites municipalités du Québec, Alain Soucy porte deux casquettes : celle de producteur agricole et celle de maire. Voici le récit de sa rencontre avec les sociétés gazières.

« Je ne suis pas contre l'exploitation des gaz de shale, mais à condition qu'elle soit respectueuse des gens et sécuritaire pour l'eau et l'environnement », dit Alain Soucy, producteur laitier et maire de Saint-Édouard-de-Lotbinière.

Je l'accompagne à bord de son camion pour constater l'état des lieux. La compagnie Talisman a foré deux puits de gaz de shale en 2009 à 10 minutes de sa ferme, située en plein cœur du village. Et la tension citoyenne a monté aussi haut que la flamme crachée par la torchère qui a illuminé le ciel de toute la région.

« Je ne blâme pas la compagnie. Elle avait tous les permis! Mais nous, les élus, on s'est retrouvés sur la ligne de feu », ajoute-t-il. Le maire n'est pas près d'oublier l'assemblée houleuse du 21 septembre 2010 au centre communautaire du village, présidée et organisée par André Caillé, président de la toute nouvelle Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), 14 mois après les forages. Il blâme plutôt le gouvernement du Québec et sa Loi sur les mines, qui donne préséance aux compagnies minières sur les mondes agricole et municipal. L'essentiel se lit comme suit : « Nul ne peut interdire ou rendre difficile l'accès d'un terrain contenant des substances minérales qui font partie du domaine de l'État à celui qui a le droit de prospecter ou de le jalonner si ce dernier s'identifie sur demande et, dans le cas du titulaire du permis, s'il exhibe son permis. »
« Comme producteurs, le sous-sol ne nous appartient pas. On ne peut pas s'opposer au développement du gaz de shale », explique M. Soucy. Québec, qui est propriétaire du shale d'Utica, a accordé les droits d'exploration à 10 ¢ l'hectare par an pour une superficie de 10 millions d'hectares, soit une rente annuelle d'un million de dollars. « En se référant au prix moyen de 500 $ l'hectare de l'Alberta, le Québec aurait pu percevoir 5 milliards $. [...] Ces revenus auraient été conservés par l'État, qu'il y ait eu ou non développement de gisements gaziers », note la commission d'enquête du BAPE. Le président de l'APGQ et ex-premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, conteste le montant de 5 milliards $ de cette perte. Contrairement à l'Alberta, les réserves d'hydrocarbures ne sont pas prouvées au Québec. La province ne peut donc exiger une somme équivalente pour ces droits, estime-t-il.

Un producteur inquiet
Le site de Talisman est une immense clairière de quatre hectares rasés au milieu de la forêt publique de la Seigneurie de Lotbinière. Une barrière bloque l'accès au chemin et un agent de sécurité garde les lieux jour et nuit. « Un forage, c'est correct en plein bois. Mais je ne serais pas capable de vivre avec un puits dans mes champs à cause de tout le remue-ménage lié à cette activité, à moins qu'il soit situé à l'extrémité de mes terres », dit le producteur. Et des perturbations, il y en a! Camionnage intensif, machinerie lourde, bruit, poussière…

L'aménagement d'un site, le forage et l'achèvement d'un puits horizontal nécessitent « environ 1000 voyages de camion, ou 2000 déplacements, dont 600 voyages de camions-citernes répartis sur une période de 20 jours pour le transport de l'eau nécessaire à la fracturation », rapporte l'APGQ. Le trafic a été moins intense à Saint-Édouard, parce que la compagnie a pompé l'eau de fracturation directement de la rivière Huron, voisine du puits.

Réserves en gaz naturel pour différents shales.

Et cette soupe chimique n'a pas eu à être traitée dans la toute nouvelle station d'épuration de Saint-Édouard, construite pour un coût de 13 millions $, mais jugée inadéquate pour ce genre de traitement. « Parce que l'eau de fracturation de Saint-Édouard était suffisamment pure, on l'a recyclée pour creuser un autre puits à Gentilly », explique Vincent Perron, porte-parole de Talisman.

L'APGQ prévoit creuser le shale d'Utica à un rythme de 150 à 600 puits par année.
La plupart des 20 000 puits envisagés pour développer la filière des gaz de shale se trouveront en sol agricole. Et ils grugeront 5000 hectares de terre, selon les chiffres cités par la commission d'enquête du BAPE. La moitié de cette superficie pourrait être retournée à l'agriculture une fois les travaux d'installation terminés et les puits en activité. L'UPA négocie en ce moment une entente-cadre avec l'APGQ pour dédommager les producteurs (voir à la page 47 l'entrevue avec le
vice-président de l'UPA, Pierre Lemieux).

Un maire sans pouvoir
« Comme maires, aussi, nous n'avons aucun pouvoir. On peut réglementer l'endroit où installer des porcheries, mais pas les puits! » lance M. Soucy. Québec vient de déposer un nouveau projet de loi (projet de loi 14, mai 2011) pour moderniser la Loi sur les mines. Dorénavant, les projets des compagnies minières seront soumis à l'acceptabilité sociale. Mais ce projet n'inclut pas une loi sur les hydrocarbures pour réglementer plus particulièrement l'industrie gazière.

Permis de recherche de pétrole, de gaz naturel et de reservoir

souterrain – basses-terres du Saint-laurent

 Permis de recherche de pétrole, de gaz naturel et de reservoir   souterrain – basses-terres du Saint-laurent

Ministère des Ressources naturelles et de la Faune

Malgré les risques de contamination des eaux souterraines par du méthane, la fracturation hydraulique n'effraie pas M. Soucy. « Les compagnies comme Talisman connaissent leur affaire », dit-il. Mais il compte sur le gouvernement pour instaurer des distances séparatrices sécuritaires entre les puits gaziers et les sources d'eau potable des fermes et des périmètres urbains. Selon Nicolas Bégin, porte-parole du ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), il faudra attendre les résultats des travaux de l'Étude environnementale stratégique (EES) avant d'élaborer une réglementation propre aux gaz de shale.

En attendant, les relations sont cordiales entre le maire de Saint-Édouard et l'entreprise citoyenne Talisman. Au volant de son camion, M. Soucy montre un tronçon de route réparé par la municipalité pour un coût de 50 000 $ et payé rubis sur l'ongle par la compagnie. « Le temps de réparer les pots cassés est révolu. Nous voulons plus qu'une compensation proposée de 100 000 $ par puits, régressive sur 10 ans. Nous voulons de véritables redevances », dira plus tard au téléphone, Bernard Généreux, président de la Fédération québécoise des municipalités (FQM). Cette organisation, qui regroupe
1000 municipalités rurales, demande aussi la création d'un fonds en cas de catastrophe écologique. Les pourparlers en la matière avec la vice-première ministre, Nathalie Normandeau, se résument « à un dialogue de sourds ».
Nous longeons une partie du trajet qu'empruntera le futur gazoduc de Gaz Métro, d'une longueur de 28 km. Le gros tuyau doit relier les puits de Saint-Édouard et de Leclercville au réservoir de gaz naturel souterrain situé à Saint-Flavien. Mais, à la suite de la vague de protestations, le projet est mis en veilleuse et aucune machinerie n'est en vue. De retour à la ferme, M. Soucy pointe du doigt une carte épinglée au mur de son bureau et fournie par la compagnie Questerre Energy. Le territoire de la municipalité y est quadrillé par des lignes rouges pour planifier des travaux d'exploration sismique sur 600 lots. Ceux-ci devaient se réaliser avant le 30 avril 2011. Et 90 % des propriétaires avaient négocié la présence de la compagnie sur leurs terres. Le maire croit que le pourcentage de signataires sera moindre en 2012. Pour le moment, c'est l'accalmie au village. Fin de la visite guidée. Je remercie le maire-éleveur, trop heureux de se diriger vers l'étable pour y retrouver ses vaches.

Example de forage et de fracturation
Entrevue avec Pierre Lemieux, vice-président de l'UPA et pilote du dossier des gaz de shale (Dossier gaz de shale)

Le Coopérateur agricole : Le garde-manger des Québécois est-il à risque avec la fracturation hydraulique?

Pierre Lemieux : C'est inquiétant. Mais on souscrit à l'Étude environnementale stratégique (EES).
Et on espère que la contribution de l'agriculture à la société sera bien prise en compte.

  • Quel est le risque pour les agriculteurs?
  1. L'eau, sa qualité et sa quantité pour les entreprises agricoles. Et il y a la santé et la sécurité des producteurs, car l'exploration et l'exploitation génèrent beaucoup de trafic avec de la machinerie lourde. Ensuite, il y a la remise des terres en culture une fois les puits forés ou après leur vie utile.
  • Que négociez-vous avec l'Association pétrolière et gazière du Québec?
  1. Les négociations sont au ralenti. On est très heureux de la décision du gouvernement de faire une pause en mettant sur pied l'EES. On organise d'ailleurs une mission en Pennsylvanie, en juin de cette année, pour voir comment les sols sont remis en état et comment choisir les sites, pour qu'il y ait le moins d'impact possible sur l'agriculture. Cela nous permettra de mieux cerner les enjeux avec l'APGQ.
  • Un producteur de Pennsylvanie peut toucher 30 000 $ par hectare, plus une rente de 20 % des profits par puits, pendant toute la durée de vie. Allez-vous demander la même chose?
  1. On ne peut pas faire ça. Aux États-Unis, les gens sont propriétaires du sous-sol. Ici, c'est l'État. C'est la grande différence.
  • Que négociez-vous, alors?
  1. On ne sait pas encore si l'entente va être sous forme de compensation ou de redevances. Mais on veut que tout le monde soit dédommagé, le producteur qui a des têtes de puits chez lui comme son voisin, car il faut relier ces puits par des conduites.
  • En cas d'accident – la perte d'eau potable à la ferme, par exemple –, le gouvernement exige des sociétés gazières une police d'assurance de responsabilité civile d'un million de dollars.
    Qu'en pensez-vous?
  1. On ne veut pas que les producteurs écopent. Si ça prend un système d'aqueduc pour alimenter en eau les entreprises en quantité et en qualité, la responsabilité incombera aux gazières, aux municipalités ou au gouvernement. C'est à lui d'instaurer des mesures de contrôle, de surveillance et d'exploitation assez sévères pour éviter une contamination. Et d'exiger une caution assez importante pour couvrir les dommages ou une catastrophe.
  • Le gouvernement vient de déposer en mai dernier le projet de loi 14 pour moderniser la
    Loi sur les mines. Qu'en pensez-vous?
  1. On trouve ça déplorable. Il n'y a rien sur les redevances. La moindre des choses, c'est que le gouvernement s'assure du maximum de retombées positives pour le Québec. Et surtout, il manque à cette initiative une loi sur les hydrocarbures pour réglementer l'industrie des gaz de shale
  • Le projet de Loi sur les mines prévoit-il l'exclusion d'activités minières dans certains secteurs?
  1. Il prévoit l'exclusion de l'exploitation minière dans les villes et les endroits de villégiature, mais pas sur les terres agricoles! On priorise les minières avant le monde agricole. C'est pour cela que nous n'avons pas d'autre choix que de négocier avec l'APGQ pour l'installation des puits, les périmètres de protection, etc.
  • Le rapport de force est-il égal?
  1. Nous avons la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ). C'est notre dernière barrière de protection. Et on espère qu'elle tiendra.
Les échos de l'Alverta, (Dossier gaz de shale) Jessica Ernst, consultante depuis 25 ans dans l’industrie pétrolière, était invitée à New York, le 3 mai dernier à la 19e session de la Commission sur le développement durable des Nations Unies, pour témoigner de son expérience sur la fracturation hydraulique. Mme Ersnt, résidante de Rosebud, en Alberta, poursuit l’État albertain et accuse le géant énergétique Encana d’avoir ruiné l’eau de son puits et celui de l’aquifère du village. La poursuite de 33 millions $ est la plus importante du genre en Amérique du Nord. « L’Alberta a les lois les plus contraignantes au monde envers l’industrie du pétrole et du gaz. Le problème, c’est qu’elle ne les applique pas! Et regardez la situation au Québec, où vous n’avez pas encore de réglementation : 29 puits à peine ont été forés  et plus de la moitié avaient des fuites! » dit-elle, citant un rapport d’inspection du ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec.
Quatre compagnies albertaines détiennent 13 % des droits d'exploitation du shale d'Utica au Québec. Le Coopérateur fait le point, quatre ans après un reportage effectué dans la province surnommée l'« Alberta saoudite ».

« Ma vache pissait le sang par les yeux, la bouche, le nez, les oreilles et le derrière. Elle labourait son ventre avec ses sabots. Mon vétérinaire n'avait jamais vu ça! » Ce cauchemar, Dale Zimmerman l'a raconté dans nos pages en 20071. L'éleveur de Westakiwin, village près d'Edmonton, croit que 13 de ses vaches et un cheval ont « levé les pattes » après avoir bu de l'eau contaminée par le forage d'un puits de gaz naturel de charbon (GNC) dans un ranch voisin. Les analyses de son eau ont en effet révélé une quantité effarante de méthane.

Cinq ans plus tard, M. Zimmerman n'a toujours pas d'eau potable. Il parcourt encore 30 km, trois fois par semaine, pour acheter les 750 litres nécessaires à ses besoins domestiques. Ses bêtes paissent sur une autre terre. Et il attend encore le début de son procès contre la compagnie responsable du forage, Quicksilver Resources Canada.

1 Voir « En Alberta, l'eau s'enflamme! »,
www.lacoop.coop/cooperateur/
articles/2007/09/p46.asp

En 2000, l'industrie albertaine s'est tournée vers le gaz naturel de charbon ou gaz de houille. Contrairement au shale québécois, ces gisements se trouvent à faible profondeur (entre 250 et 600 m de la surface) et frôlent la nappe phréatique. Mais la technologie employée pour extraire le GNC est la même : la fracturation hydraulique. Quelque 14 000 puits de GNC ont été creusés et l'industrie prévoit en forer 50 000. « Notre industrie fait les choses dans les règles de l'art. Et bien des producteurs sont contents d'avoir des puits sur leurs terres et de toucher une rente », dit Mike Dawson, président de la Canadian Society for Unconventional Gas (CSUG). Il ajoute, en se basant sur les conclusions d'une enquête publiée en 2008 par le Conseil de la recherche de l'Alberta, qu'« il y a eu seulement cinq cas de contamination au méthane, dont quatre sont liés à la nature du sous-sol albertain ».

Selon Karlis Muehlenbachs, expert en gaz naturel et professeur à l'Université de l'Alberta, il n'y a aucun doute : 70 ans d'exploration pétrolière et gazière ont forcément contaminé les nappes phréatiques. Le problème, c'est de le prouver. « Avant de vous lancer dans l'exploitation du gaz de shale au Québec, assurez-vous de savoir quel est le taux de méthane contenu dans vos eaux souterraines et établissez un protocole de données », conseille le critique libéral en matière d'énergie, David Swann.

« Faites porter aux compagnies l'entière responsabilité d'un changement de la qualité de l'eau dans vos puits, et que toutes les mesures nécessaires pour retrouver son état original soient à leurs frais », conseille aussi Glenn Norman, producteur agricole et un des administrateurs de l'Alberta Surface Right Federation. Cet organisme défend les intérêts de 1500 éleveurs propriétaires de 1,5 million d'hectares. Le fermier estime que l'activité des sociétés gazières et la densité des puits forés sur les terres québécoises nuiront beaucoup plus aux activités agricoles que dans les exploitations agricoles de l'Alberta, dont la taille varie entre 4000 et 12 000 ha, comparativement à une moyenne de 113 ha dans la Belle Province. « Avez-vous vraiment besoin de cette énergie? » demande-t-il.

Des secrets enfouis sous terre (Dossier gas de shale)
Membre du Comité de vigilance gaz de schiste Bécancour-Lotbinière, Sonia Lafond, productrice de Leclercville, se dit heureuse de la « victoire citoyenne » du BAPE. En 2009, cette productrice a signé un contrat avec la compagnie Talisman pour que celle-ci fasse des relevés sismiques sur sa propriété. L'opération consiste à faire une échographie en trois dimensions du ventre de la terre. Elle fait appel à l'installation de petites charges explosives disposées à intervalles réguliers dans les champs. Mme Lafond avait accepté la présence de la compagnie, mais pas de dynamitage sur ses terres. Toutefois, l'entreprise en a quand même fait. « Il y a eu des problèmes de communication avec notre sous-traitant. Nous avons révisé notre protocole pour que la situation ne se reproduise pas », a indiqué Vincent Perron, porte-parole de Talisman.
Mme Lafond a été dédommagée.

Les produits utilisés pour la fracturation hydraulique sont aussi bénins que ceux utilisés pour nettoyer sa cuisine, invoque l'Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ) sur son site Internet. Pas si on en croit un rapport du Comité de l'énergie et du commerce de la Chambre des représentants démocrates des États-Unis (avril 2011). L'enquête du comité, menée auprès de 14 compagnies gazières, révèle qu'entre 2005 et 2009 celles-ci ont utilisé 2500 produits de fracturation contenant 750 produits chimiques et autres. Beaucoup de ces produits sont sans danger, comme l'acide citrique, un agent de conservation alimentaire. Ou encore du café ou des coquilles de noix moulus! Mais on retrouve également des produits cancérigènes, comme du benzène et du plomb. Un pur cocktail chimique équivalent à 16 000 piscines olympiques de Montréal a été injecté dans les entrailles du sous-sol américain pour récupérer le précieux gaz. Et cela n'inclut pas la quantité phénoménale d'eau pour fracturer les puits.

« Une quarantaine de produits chimiques auraient été utilisés jusqu'à maintenant au Québec pour la fracturation hydraulique », note la Commission d'enquête du BAPE. Et les représentants de l'industrie ont invoqué le secret industriel pour ne pas révéler les concentrations des produits utilisés dans les mélanges. La Commission croit que la déclaration des intrants par les sociétés gazières devrait être obligatoire et publique. Et elle recommande d'interdire dans les eaux de fracturation tout additif chimique qui pourrait présenter un risque pour la santé et l'environnement.
« Nous fournissons toute la liste de nos produits de fracturation et leurs concentrations au ministère du Développement durable et des Parcs », dit Vincent Perron, porte-parole de Talisman. Du même souffle, il explique que les recettes de fractionnement hydraulique varient d'une formation géologique à l'autre : « Au Québec, nous n'utilisons pas de benzène et de diésel, comme aux États-Unis. » La compagnie a utilisé trois additifs chimiques inoffensifs dans la fracturation de ses cinq puits : un biocide, un réducteur de friction et un gel épaississant. Le représentant croit que l'Étude environnementale stratégique (EES) est une « très bonne chose », car les puits-pilotes vont permettre de parfaire les connaissances techniques pour forer le shale d'Utica.

Talisman est l'une des 14 compagnies membres de l'Association pétrolière et gazière du Québec. « Notre nouvelle réglementation stipule que, pour obtenir un certificat d'autorisation, toute compagnie qui désire forer au Québec devra s'engager à fournir des informations sur les produits de fracturation hydraulique et les concentrations utilisées », explique Hélène Simard, porte-parole du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP). La délivrance de ces permis et le suivi technique des forages se feront sous la supervision de l'EES.

« Nous n'avons pas trouvé de trace des produits chimiques utilisés lors de la fracturation hydraulique », explique pour sa part Robert Jackson, directeur du Duke Center for Global Change, situé en Caroline du Nord. Par contre, l'équipe de chercheurs du Duke Center a trouvé de fortes concentrations de méthane dans l'eau de puits résidentiels situés à moins d'un kilomètre d'un lieu de forage. L'étude (mai 2011) a été menée dans 68 puits du nord de la Pennsylvanie et du New York. Ces deux États reposent sur le gigantesque gisement du shale de Marcellus. Et l'industrie y a foré près de 2000 puits de 2007 à 2009.

La forte concentration de gaz dans l'eau, 17 fois plus élevée, a pu être établie en comparant la signature isotopique du méthane – une sorte d'empreinte digitale – entre les puits résidentiels creusés à faible profondeur (entre 100 et 250 m) et les puits forés par l'industrie (plus de 1500 m). Le méthane n'a pas migré des grandes profondeurs vers la surface, mais s'est plutôt échappé « du tubage de puits mal construits », croit M. Jackson.

Québec possède un inventaire très incomplet de la qualité de ses eaux souterraines où se trouvent les puits (entre 100 et 150 m) et n'a aucune donnée sur la qualité des eaux à plus de 1000 m de profondeur, là où vont se concentrer les forages. L'EES doit pondre un protocole de collecte d'échantillons du précieux liquide. Reste à savoir si ce protocole inclura la recension des taux de méthane, si certains produits chimiques devront être retracés et qui payera la note pour faire ces coûteuses analyses dans des laboratoires certifiés. Le professeur Jackson recommande aux producteurs agricoles de faire faire une analyse de l'eau de leur ferme pour « pouvoir comparer sa qualité avant et après les forages ».

La qualité de l'eau et sa quantité sont cruciales pour les producteurs québécois. Une vache laitière consomme en moyenne 115 litres d'eau par jour, 1000 poulets à griller en consomment 450 litres, et un porc à l'engrais, 9 litres. Si certains « secrets » remontaient un jour jusque dans la tuyauterie d'une ferme, ils pourraient enflammer une nouvelle crise politique.

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