Entretiens
Les filles du Bas-du-Fleuve, par Patric Dupuis

En prenant chacune la relève de la ferme de leurs parents, ces filles passionnées ont réalisé leur rêve et affirmé leur foi en un style de vie et une profession qui les comblent à de multiples égards.

Chaque jour, je veux créer un souvenir heureux pour mes enfants et moi. Que vais-je me rappeler dans 10 ans? De quoi mes enfants vont-ils se souvenir? Voilà ce qui m'importe, dit Julie Duchesne. Pour ça, même si les journées de travail à la ferme sont toujours bien remplies, on crée les occasions pour faire de belles activités avec les enfants tout en s'assurant du bon fonctionnement de l'entreprise : jouer à la cachette dans les champs d'orge en allant vérifier la maturité, se promener en quatre-roues en jetant un œil sur les vaches au pacage, faire un pique-nique au champ par une belle journée de foin, ou encore coucher dans l'igloo ou faire du ski de fond. Parfois, on doit voir la ferme aussi comme un loisir, pour ne pas avoir l'impression d'être toujours au travail. Les grands espaces dont on dispose nous permettent de faire beaucoup de choses. » C'est ainsi que Julie voit la vie et vit son quotidien de productrice agricole, à Saint-Narcisse-de-Rimouski.

À n'en pas douter, elle conservera le souvenir heureux d'avoir décidé de vivre de l'agriculture. Tout comme quatre autres jeunes agricultrices du Bas-du-Fleuve : Mireille Leclerc, Dorothée Côté et les sœurs Julie et Amélie Ross.

La relève au féminin, un DVD produit par le Centre régional d'établissement en agriculture du Bas-Saint-Laurent (CRÉA BSL) – une organisation qui accompagne les producteurs et productrices dans leur processus de transfert –, brosse d'ailleurs le parcours de ces femmes de carrière qui ont choisi la ferme familiale pour grandir et s'épanouir. Un milieu qui permet une conjugaison de valeurs qui leur sont chères : conciliation travail-famille, engagement dans la collectivité, développement d'une agriculture prospère et ancrée dans le territoire.
« On a du caractère, on est déterminées et on est sérieuses », fait savoir Amélie Ross, qui exploite depuis sept ans avec sa sœur, Julie, et leurs parents un troupeau de 65 vaches en lactation de haut statut génétique.

Certains préjugés sont tenaces. « Les gars sont-tu là? » « Est-ce que je peux parler au propriétaire? » Ou encore : « Tu vas finir par tout vendre et récupérer l'argent… » Des remarques désobligeantes qui ont bien sûr déplu à ces jeunes entrepreneures. Aujourd'hui, elles se font plus rares et les filles ne s'en formalisent pas. Elles prennent la place qui leur revient.

« On nous a vues venir, dit Amélie. Il n'y a pas eu de surprise. Depuis toujours, je suis mon père. J'ai voulu être chauffeuse de truck, enseignante, puis productrice de lait. En 5e année, à l'école, j'ai fait mon exposé sur la traite. » Julie avait souhaité être cheerleader pour l'Océanic de Rimouski et gardienne de but avant de se brancher, toute jeune, sur l'agriculture.

Comme les sœurs Ross, Dorothée Côté l'a su dès la fin du primaire. Elle représente la sixième génération de sa famille à s'établir en agriculture. Depuis 2010, elle détient 51 % des actions de la Ferme D.R. Côté inc., située à Saint-Fabien. Son père, Régis, en possède 49 %. L'exploitation compte 40 vaches laitières. « J'ai toujours été passionnée par les vaches, la génétique et les expositions. J'insistais pour aller aux jugements Holstein. Je suis une mordue », dit celle qui a poursuivi ses études jusqu'à l'ITA, qui est présidente de son groupe régional de relève et présidente du Comité d'éducation coopérative de La Coop Purdel.

« J'avais confiance en ce que je pouvais faire », dit de son côté Julie Duchesne, qui a acheté en 2010, avec son conjoint, Lévi Cimon, l'entreprise familiale, H.R.D. Duchesne inc., une exploitation de 150 vaches laitières. « On doit montrer de la passion, étudier, s'informer et, surtout, travailler afin de bien maîtriser son entreprise. Si on dégage de l'assurance, l'entourage ne porte pas attention au sexe de la personne. » « Même si certaines d'entre elles avaient des frères, ces filles, de toute évidence, n'ont pas été le second choix de leurs parents », tient à préciser Antonine Rodrigue, coordonnatrice et conseillère au CRÉA BSL.

« Ce sont des filles optimistes qui envoient des messages inspirants », ajoute Jean-Paul Thériault, directeur général de La Coop Purdel, une coopérative du Bas-Saint-Laurent qui a toujours accordé, par divers programmes de soutien, une grande importance à la relève agricole. « Elles sont travaillantes, elles ont le goût de développer l'agriculture, elles aiment ce qu'elles font. Si on chiale tout le temps, on n'avance pas. Il y a des choses qui fonctionnent. Il faut en parler. »

Des parents heureux qui se sont épanouis en agriculture, voilà l'image que ces jeunes filles ont conservée de leur enfance à la ferme, un milieu riche en expériences et en découvertes. « C'est la principale raison pour laquelle je me suis dirigée en agriculture », dit Mireille Leclerc, qui élève 450 brebis pour la production d'agneaux lourds à Saint-Gabriel. Septième génération à la ferme, elle possède, depuis 2001, 51 % des actions de l'entreprise, et ses parents, 49 %. Son conjoint, Yann, avec qui elle attend un quatrième enfant, est cadre à la commission scolaire de la région.

« Mon père me laisse donner à l'entreprise la forme que je veux, dit-elle, même si ça n'a pas toujours été facile pour lui de lâcher prise. Je délègue davantage et j'accorde moins d'importance à la machinerie qu'il ne le faisait. C'est l'œuvre de toute sa vie, et j'ai sa retraite entre mes mains. Il ne faut pas que je me plante. J'ai beaucoup d'admiration pour mes parents. Ils sont mon soutien le plus fiable. »

Étape par étape, le CRÉA a permis à ces familles engagées dans le processus de transfert de vivre une expérience fructueuse centrée sur les rapports humains. « Tout le monde s'exprime, personne n'est mis à part, dit Dorothée. On apprend à communiquer avec quelqu'un qui ne communique pas comme nous. On a réalisé qu'on se parlait beaucoup pour les questions touchant l'entreprise, mais très peu pour le reste. »

« Avec le CRÉA, les cartes sont sur la table, ajoute Julie Ross. Tout est pris en compte : décès, séparation, endettement, départ de l'entreprise. Comment se protéger et comment être équitable envers les autres membres de la famille. »

Les aspects organisationnels du transfert sont également considérés. Une équipe multidisciplinaire composée de professionnels − agronome, comptable, notaire − vient épauler la famille tout au long du processus ainsi que durant la période de cogestion, qui peut se dérouler sur plusieurs années.

« Rares sont ceux qui nous consultent à cause d'un gros problème humain, précise Antonine. On a une approche d'accompagnement organisée, ordonnée. C'est comme la naissance d'un enfant. Quelle femme enceinte n'irait pas consulter? Au CRÉA, on est un peu comme la sage-femme. »
L'ambiance d'entraide dans laquelle les cinq filles ont évolué a facilité le transfert de l'entreprise des parents aux enfants. « Dans un milieu dynamique, la vie crée la vie, dit Antonine. Voir des voisins proches, ça peut inciter les parents à choisir la continuité. Dans un milieu déserté, ils peuvent se demander s'ils ne mettront pas leurs enfants dans la misère. »

Travail, famille, engagements sociaux… Les filles sont unanimes : pour bien se tirer d'affaire, il faut tabler sur ses forces, se fixer des objectifs réalisables et ne pas essayer de tout faire à la perfection. Julie Duchesne et Mireille Leclerc se rendent compte, après avoir tenté presque l'impossible, que les parents, en général, se mettent beaucoup de pression, et que leurs enfants n'en exigent pas tant d'eux. Elles ne se culpabilisent donc plus de les avoir confiés à la garderie. Pour Mireille, qui est retournée au boulot trois jours seulement après avoir accouché de son premier enfant – ce qu'elle ne recommande aucunement de faire! −, être agricultrice, c'est un métier d'homme dans un corps et une réalité de femme. « Les filles qui prennent la relève continuent bien souvent de porter l'organisation de la maison, dit Antonine. Les gars ne sont pas encore passés en mode "planification domestique". »

« Ma mère a toujours dit qu'elle avait une patience d'ange et une santé d'enfer pour avoir eu ses enfants tout en travaillant à la ferme », dit Amélie. « Travailler à la ferme et y élever ses enfants, c'est à la fois un défi et une opportunité », croit Mireille.

Elles sont toutes également d'avis que la formation, l'engagement et les expériences de travail à l'extérieur de la ferme sont, dans un monde de plus en plus compétitif, des atouts de taille qui ouvrent des horizons, développent leur vision et contribuent à leur succès. Les stages, les visites de fermes et les rencontres avec d'autres producteurs, en plus d'être des sources d'inspiration et d'encouragement, leur ont permis de faire du réseautage, qui brise l'isolement.

Le réseau La Coop contribue également à ce ressourcement. « On ne sait pas tout, dit Amélie, nos représentants sont là pour nous "coacher". » « Ils connaissent nos entreprises », ajoute Julie Duchesne. Le Fonds coopératif d'aide à la relève agricole s'est aussi avéré une aide précieuse.

Mireille Leclerc cite Gilles Cardinal, qui déclarait, lors d'une formation qu'il donnait sur la coopération : « Les filles s'en viennent, elles sont formées et elles ne parlent pas que de tracteurs! »

« À leur manière, elles aident la cause des femmes de demain qui voudront à leur tour devenir des agricultrices », conclut Antonine Rodrigue.

Site des CRÉA : www.lescrea.com
La vidéo La relève au féminin peut être visionnée à l'adresse suivante :
www.lescrea.com/basstlaurent.php.
Mireille Leclerc Amélie Ross
Mireille Leclerc : « Mon prochain défi : comment intégrer une main-d'œuvre à temps partiel pour que je sois capable d'accomplir les tâches dans lesquelles je suis meilleure et de donner les autres à forfait. Un jour, j'aimerais aussi mettre sur pied un parc d'engraissement. » Amélie Ross et sa sœur, Julie, aspirent au
titre de Maître-éleveur. Leur entreprise, située
à Sainte-Luce, s'est récemment classée
au 27e rang au Canada à ce chapitre.
Julie Ross Julie Duchesne
Julie Ross : « Notre père a déjà été président du groupe relève de la région. À la ferme, il a beaucoup misé sur la génétique, la production,
la conformation et l'exposition. On a poursuivi dans cette voie. J'ai aussi été présidente du
groupe relève. Aujourd'hui, je suis secrétaire
de la CUMA La Neigette. »

Julie Duchesne : « Il ne faut pas négliger de penser à soi. Décrocher de la ferme de temps à autre pour réfléchir, se ressourcer, faire du sport ou s'adonner à une activité culturelle, c'est un bon moyen de garder sa motivation au travail. »

Dorothée Côté Antonine Rodrigue
Dorothée Côté : « Comme j'ai deux frères, au début il a été difficile pour moi de prendre ma place sur les tracteurs. Aujourd'hui, on ne peut pas m'enlever le pressage des balles rondes », dit-elle en riant.
Avec tout l'enthousiasme qu'elle a toujours montré, ses frères n'ont pas été surpris qu'elle intègre la ferme et que celle-ci lui soit transférée.
« Faire valoir ses capacités et faire ses preuves
sont des conditions gagnantes, dit-elle.
Ce n'est pas qu'une question de force physique. »
Antonine Rodrigue : « Le CRÉA BSL, qui compte trois conseillères, fait un suivi auprès d'une centaine d'entreprises en région, ce qui représente une intéressante pénétration de marché. » L'organisme jouit d'une bonne crédibilité et les intervenants dans le milieu le consultent souvent. Le bouche-à-oreille fait également son œuvre. En 1996, lorsque les CRÉA ont été mis sur pied, il n'y avait que très peu de transferts de ferme à des filles. Cette année, dans la région de Saint-Narcisse seulement, cinq d'entre elles prennent la relève.
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