Entretiens
L’agriculture à l’ère des changements climatiques, Propos recuellis par Patric Dupuis

« Le milieu agricole fait preuve d'une grande capacité d'adaptation aux changements de conditions climatiques, mais il risque dans l'avenir d'avoir à faire face à des changements d'une rapidité et d'une ampleur jamais connues », croit Anne Blondlot, agronome qui travaille chez Ouranos, un consortium québécois de recherche sur la climatologie régionale et l'adaptation aux changements climatiques. « Il importe donc de minimiser les risques et de tirer profit des occasions qui se présenteront. »

Le Coopérateur agricole : Quelles sont les principales causes des changements climatiques?

Anne Blondlot : Au cours de l'histoire, le climat a beaucoup changé en raison de phénomènes naturels tels que l'activité volcanique et les variations du rayonnement solaire. Mais d'après des preuves scientifiques apportées entre autres par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat [GIEC], le réchauffement du dernier siècle résulte en grande partie de l'activité humaine. L'effet de ce réchauffement se fait sentir à l'échelle de la planète : augmentation de la température moyenne des océans et de l'atmosphère, fonte de la calotte glaciaire, hausse du niveau moyen de la mer.

  • Quelle évolution du climat observe-t-on au Québec?
  1. Dans la zone agricole – le sud du Québec jusqu'au 50e parallèle, soit environ jusqu'à Sept-Îles –, on a observé des augmentations des températures quotidiennes de 0,2 à 0,4 °C par décennie au cours du passé récent, c'est-à-dire les 30 à 40 dernières années. Cette hausse provoque, entre autres, une hausse des unités thermiques maïs [UTM] et du nombre de degrés-jours durant la saison de croissance, ainsi qu'un allongement de la durée de la saison sans gel. Du côté des précipitations, on a noté un accroissement du nombre de jours de pluie de faible intensité et une diminution des quantités de neige. Enfin, le nombre de jours de chaleur extrême a augmenté, alors que le nombre de nuits de froid intense a diminué.
  • Comment les scientifiques analysent-ils l'évolution future du climat?
  1. En utilisant des simulateurs climatiques qui représentent l'ensemble du système climatique terrestre. On peut ainsi définir des scénarios de changements plausibles et simplifiés du climat futur. Mais ces scénarios sont empreints d'une certaine incertitude, qui a plusieurs sources possibles. Il est délicat d'affirmer qu'un événement particulier est lié directement aux changements climatiques.
Anne Blondlot
Anne Blondlot :
« Les changements climatiques ont un impact sur l'ensemble de la planète. Ce qui se passera à l'extérieur du Québec nous touchera aussi. Ouranos favorise la participation de divers intervenants du milieu pour élaborer et s'approprier des connaissances et des outils relatifs aux changements climatiques, afin que les acteurs puissent gérer plus efficacement les risques et possibilités liés à ce phénomène. »

Photo : Patrick dupuis
  • D'après les études qui existent, quels sont les changements climatiques attendus?
  1. À l'horizon 2050, qui représente une période s'échelonnant de 2041 à 2070, on s'attend à une augmentation des températures de manière plus marquée en hiver qu'en été. Selon des travaux d'Ouranos, dans le sud du Québec, on prévoit des hausses de 2,5 à 3,8 °C en hiver par rapport à la période de 1961 à 1990. En été, les augmentations seraient de l'ordre de 1,9 à 3,0 °. Notez qu'il ne s'agit pas d'un processus de réchauffement continu, dans le sens où, tout comme aujourd'hui, on observera dans l'avenir une variation naturelle du climat. Par conséquent, nous pourrons encore connaître des années plus froides dans le contexte des changements climatiques, mais la probabilité va en diminuant.
  • Est-ce que ce réchauffement est important?
  1. Oui, et – surtout – rapide, par rapport aux changements climatiques déjà observés au cours de l'histoire de la planète. Toujours dans le sud du Québec, les simulateurs climatiques prévoient aussi un allongement de la saison de croissance, une augmentation des degrés-jours cumulés et des UTM, et une diminution des températures froides à l'automne qui favorisent l'endurcissement au froid des fourrages et des arbres fruitiers. Le nombre d'évènements chauds, soit avec des températures supérieures à 30 °C, devrait s'accroître, alors que le nombre de jours avec des températures inférieures à – 25 °C devrait diminuer. Quant aux évènements gel-dégel au cours d'une même journée, il y en aurait davantage en hiver et moins au printemps et à l'automne. En matière de précipitations, on observerait une diminution du cumul de neige au sol, et pas forcément plus de pluie pendant la saison de croissance des plantes, mais davantage d'épisodes de pluies intenses.
  • Quels seront les impacts de ces changements sur l'agriculture?
  1. Les principaux facteurs qui limitent l'agriculture au Québec sont la durée de la saison de croissance et le cumul de chaleur pendant cette saison. D'après les scénarios climatiques des prochaines décennies, les conditions pourraient être favorables à plusieurs cultures, telles que le maïs et le soya. Des études d'Agriculture Canada indiquent que l'augmentation des UTM pourrait conduire à une hausse des rendements de ces cultures. Toujours selon ce même critère, elles pourraient s'étendre à de nouvelles régions, telles que le Saguenay–Lac-Saint-Jean, l'Abitibi et le Bas-Saint-Laurent–Gaspésie. Il convient toutefois d'être prudent, car ces résultats ne tiennent pas compte d'autres facteurs importants, par exemple la capacité de produire des sols ou encore les effets des insectes, maladies et mauvaises herbes, qui pourraient être modifiés par les changements climatiques.
  • Qu'en serait-il avec les céréales et les plantes fourragères?
  1. Selon ces mêmes études, il n'y aurait pas d'augmentation marquée des rendements. Toutefois, une augmentation de la concentration de gaz carbonique [CO2] dans l'air pourrait entraîner un effet bénéfique au processus de photosynthèse et profiter à ces plantes. Tant pour les petites céréales que pour le maïs ou le soya, l'allongement de la saison de croissance et l'augmentation de la chaleur permettraient l'introduction de cultivars et d'hybrides plus tardifs et plus productifs. Quant aux plantes fourragères, le nombre de récoltes par saison pourrait augmenter, mais la qualité nutritive, diminuer.
  • Les élevages en bénéficieraient-ils aussi?
  1. L'augmentation des températures pourrait avoir pour conséquence de réduire les besoins en chauffage pour les élevages et les cultures en serre. Puisqu'ils nécessiteraient moins d'énergie pour lutter contre le froid, les bovins de boucherie élevés en plein air bénéficieraient d'un gain de poids hivernal supérieur.
  • Quels sont les effets négatifs liés aux changements climatiques?
  1. Des travaux d'Agriculture Canada ont montré que, pour le Québec, ils pourraient entraîner une hausse des dommages hivernaux pour les plantes fourragères. Des automnes plus doux, avec une fréquence moindre de températures inférieures à 5 °C, causeraient une diminution de l'endurcissement des plantes. La réduction de la couverture de neige, qui a un effet protecteur, exposerait davantage les plantes à des températures mortelles. Déjà, dans le sud de la province, les luzernières éprouvent des problèmes de cet ordre. Les cycles gel-dégel pourraient provoquer, par la formation de couches de glace, des problèmes racinaires ainsi qu'un phénomène mécanique de coupure des plantes. En revanche, les risques de dommages hivernaux aux arbres fruitiers devraient diminuer. En effet, le premier gel automnal arriverait plus tard, donc à un moment où la durée du jour serait plus courte, ce qui est favorable pour l'endurcissement des arbres. Toutefois, il convient de moduler cette information, car les arbres seraient aussi plus vulnérables aux froids intenses en hiver, du fait d'une couverture de neige plus faible et de l'augmentation des cycles gel-dégel, qui diminueraient l'endurcissement au froid.
  • Du côté des ennemis des cultures – insectes, maladies, mauvaises herbes –, leur présence sera-t-elle plus grande?
  1. On pourrait assister à une pression accrue des ennemis des cultures, qui sont très sensibles à la variation du climat, mais aussi, dans le cas des mauvaises herbes, à une augmentation de la concentration atmosphérique en CO2. Une étude du MAPAQ a montré qu'à l'horizon 2050 on pourrait observer un développement de la race bivoltine de la pyrale du maïs dans le sud-ouest du Québec, une arrivée plus hâtive de la race univoltine ainsi qu'une expansion de l'aire de répartition de la pyrale. Du côté d'Agriculture Canada, on évoque la possibilité d'une arrivée plus précoce du doryphore de la pomme de terre. Qui dit arrivée plus précoce dit aussi possibilité de faire plus de générations, donc potentiellement plus de dégâts.
  • Est-ce que l'aire de distribution des ennemis des cultures pourrait aussi changer?
  1. Oui, tout comme pour les cultures, elle pourrait s'étendre. On pourrait aussi assister à la prolifération d'espèces exotiques envahissantes. L'arrivée de celles-ci est en lien direct avec l'accroissement des échanges mondiaux, mais leur capacité à s'installer dans une région dépend grandement des conditions climatiques. Certaines pourraient se voir favorisées par les températures plus clémentes attendues au Québec.
  • Qu'en est-il de l'effet des changements climatiques sur les besoins en eau des cultures?
  1. Puisque la plupart des projections climatiques n'indiquent pas d'augmentation significative des précipitations pendant la saison de croissance dans le sud du Québec, il existe une probabilité accrue de stress hydrique, en raison d'une évapotranspiration plus importante occasionnée par les températures plus élevées. Mais il est difficile d'être catégorique à ce sujet, car, en même temps, une atmosphère enrichie en CO2 favorise une meilleure utilisation de l'eau par la plante. Les études hydrologiques prévoient une réduction des débits estivaux dans l'ensemble des bassins versants du Québec.
  • L'accroissement des épisodes de pluies extrêmes aura-t-il un impact sur l'érosion des sols?
  1. Cela pourrait favoriser l'érosion des sols agricoles et des berges, et la pollution diffuse reliée à l'usage des engrais et des pesticides.
  • Du côté des élevages, les extrêmes de température peuvent avoir des effets désastreux. Lesquels pourraient être les plus touchés?
  1. De toute évidence, les élevages confinés, comme le porc ou la volaille. À la suite des vagues de chaleur qui ont déjà frappé le Québec, les bâtiments d'élevage sont équipés de dispositifs pour faire face à ce type de phénomène. Il s'agirait éventuellement d'analyser leur efficacité dans le contexte des changements climatiques attendus. Toutefois, des chaleurs extrêmes augmenteront les besoins en ventilation et entraîneront par conséquent une consommation énergétique plus élevée.
  • Parmi les facteurs positifs et négatifs qui toucheront l'agriculture, lesquels pèseront le plus dans la balance?
  1. On ne peut le dire actuellement, car tous ces facteurs vont interagir entre eux de manière complexe – et parfois imprévisible – et avec d'autres facteurs qui influencent fortement le secteur agricole, tels que l'évolution des marchés, la réglementation, le soutien de l'État ou encore l'évolution des technologies. Les changements climatiques sont une couche supplémentaire qui s'ajoute à tout cela. Leur impact sur le secteur dépendra de leur intensité et de leur rapidité, mais aussi des mesures d'adaptation mises en place pour y faire face.
  • Comment le milieu agricole peut-il s'adapter?
  1. L'adaptation doit se faire à l'échelle de la ferme, mais également par l'entremise des institutions et organisations qui apportent un appui important au milieu agricole. On peut citer par exemple l'adaptation aux nouvelles conditions climatiques des choix de cultivars et d'hybrides, des dates de semis et de récolte, des dates et méthodes d'application d'engrais, des techniques de conservation des sols et de lutte contre la pollution diffuse (aménagement de bandes riveraines, gestion des résidus au champ…) ou encore la diversification des cultures ainsi que la micro-irrigation. Pour les élevages confinés, adapter les systèmes de ventilation et de brumisation et revoir les recommandations de rations alimentaires en cas de fortes chaleurs. Toutes des choses que l'on fait déjà, mais qui doivent être réévaluées à la lumière des changements climatiques.
Dans le cadre du plan d'action 2006-2012 sur les changements climatiques (PACC) du gouvernement du Québec (Le Québec et les changements climatiques – Un défi pour l'avenir), 20 actions visent la réduction ou l'évitement des émissions de gaz à effet de serre et 6 actions visent l'adaptation aux changements climatiques. Mentionnons que c'est le Fonds vert, par l'entremise de redevances sur les carburants et les combustibles fossiles, qui finance ces actions. Ouranos a bénéficié d'un appui financier dans le cadre du PACC 2006-2012. Un certain nombre de travaux en cours visent à augmenter la capacité d'adaptation du secteur agricole et à diminuer sa vulnérabilité aux changements climatiques. Ces travaux permettront notamment d'élaborer un nouvel atlas agroclimatique du Québec intégrant à la fois des données historiques et des informations issues de scénarios climatiques futurs. Les travaux permettront aussi l'élaboration d'un outil de mise à jour des normes et procédures de conception des ouvrages hydro-agricoles, dans un contexte de changements climatiques, ou la définition d'une méthodologie permettant d'évaluer l'impact des changements climatiques sur les ennemis des cultures et les risques associés. En collaboration avec Ressources naturelles Canada, Ouranos soutient également la mise en œuvre d'activités de sensibilisation des intervenants du milieu à la problématique des changements climatiques (colloques, feuillets techniques, etc). Enfin, notons que le PACC 2013-2020 est actuellement en préparation

Pour en savoir plus
Ouranos : www.ouranos.ca
Gouvernement du Québec : Plan d'action 2006-2012 sur les changements climatiques
www.mddep.gouv.qc.ca/changements/plan_action/index-mesures.htm
www.mddep.gouv.qc.ca/changements/plan_action/2006-2012_fr.pdf
Feuillets techniques réalisés par le CRAAQ en collaboration avec Ouranos
:www.craaq.qc.ca/Publications?p=31&l=fr&Choix=AGROM
Colloque en agroclimatologie : www.craaq.qc.ca/Comites/Commission-agrometeorologie

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