Entretiens
La maison de répit de Maria, Par Suzanne Deutsch

Que faire quand le rêve de reprendre la ferme familiale devient cauchemardesque parce que les relations familiales sont toxiques? Ou quand on se sent si mal
que le cœur nous lève à l'idée d'entrer dans l'étable?

Ils viennent de partout dans la province pour consulter Maria Labrecque-Duchesneau, intervenante psychosociale qui a fondé l'organisme Au Cœur des Familles Agricoles (ACFA), en 2001. Pour le moment, Maria loge les personnes qui ont besoin d'une attention particulière et soutenue chez elle, allant même jusqu'à leur offrir son lit. Devant le besoin grandissant du milieu agricole, l'ACFA souhaite mettre sur pied une maison de répit, un endroit spacieux qui lui permettrait d'offrir des services 24 heures sur 24.

Des cas complexes
La famille avait tenté de faire fuir Jeanne, la nouvelle conjointe de Pierre, comme elle l'avait fait avec huit autres avant elle. Mais Jeanne n'était pas du genre à se laisser abattre facilement.
De plus, elle aimait Pierre et désirait plus que tout au monde bâtir une vie avec lui et leur enfant, qui venait tout juste de naître.

De son côté, Pierre avait trouvé une conjointe qui était prête à le seconder dans son rêve de reprendre la ferme familiale, mais il devait faire face à des parents intransigeants. En 2010, après avoir épuisé toutes les solutions auxquelles il pouvait penser, le couple arrive chez Maria en état de crise, avec son baluchon à la main, afin de passer 48 heures bien chargées avec celle-ci. Il repart avec deux stratégies, soit un plan A et un plan B.

Sans le doigté, l'expertise et le solide plan d'action dont lui et Jeanne ont bénéficié, Pierre dit qu'il aurait abandonné l'idée de prendre la relève de l'exploitation familiale, après en avoir rêvé pendant 20 ans. La famille aurait déménagé quelque part ailleurs au Québec, là où Jeanne aurait trouvé un emploi rémunérateur pour devenir soutien de famille et où Pierre aurait tenté de trouver du travail comme employé de ferme.

Pierre et Jeanne se trouvaient fort chanceux d'avoir un plan B, car cette solution de rechange dédramatisait la situation et leur donnait, par le fait même, le détachement nécessaire pour faire face aux évènements et ne pas laisser les émotions l'emporter sur la raison. Le fait que Jeanne occupait un poste de cadre bien rémunéré avant de former un couple avec Pierre offrait plusieurs possibilités en matière d'emploi. Et bien que ce plan B ne correspondait pas à 100 % à leurs rêves et ambitions, il leur aurait permis d'avoir une vie agréable, tout en gardant un lien avec le milieu agricole.

Le plan A
Pierre et Jeanne ne se replieraient sur le plan B, par ailleurs, que si le plan A échouait.
À la première étape du plan A, Pierre et Jeanne font une offre d'achat pour la maison située entre celle des parents de Pierre et les bâtiments de ferme. C'était une façon de montrer leur sérieux à vouloir reprendre l'exploitation et… à faire avancer les choses.

En agissant de la sorte, ils lançaient la balle dans le camp des parents. Si ces derniers refusaient de leur vendre la maison, le message serait clair : cela voulait dire qu'après 20 ans ils n'étaient toujours pas prêts à transférer la ferme. Les parents étant dans la soixantaine et en bonne santé, ils auraient encore pu attendre 15 ou 20 ans de plus avant d'être au pied du mur et d'avoir à tout régler en catastrophe – si une incapacité physique ou mentale ne leur laissait aucun autre choix.
Pierre et Jeanne, qui se rapprochent rapidement de la quarantaine, jugeaient que le temps était venu de passer à l'action. Plus tard, ils n'auraient peut-être plus l'énergie et l'enthousiasme nécessaires pour relever un tel défi.

Rien ne bouge
Douze mois plus tard, le dossier n'ayant toujours pas avancé, le couple décide de jouer le tout pour le tout et met en vente la maison qu'il avait achetée des parents un an plus tôt. « On était rendus à l'étape où le transfert de ferme se faisait, ou bien on quittait la région pour refaire notre vie ailleurs et on vendait la maison à des étrangers », explique Jeanne. Une coexploitation était hors de question, compte tenu des problèmes de communication intergénérationnels; l'option où ses beaux-parents seraient devenus des prêteurs-vendeurs avait également été écartée, pour la même raison.

La stratégie a fonctionné et le transfert s'est effectué (presque) sans heurts. « Sans l'aide de Maria, ç'aurait été impossible », dit Jeanne.

L'aide psychosociale sert bien souvent à trouver des solutions pour que les agriculteurs puissent demeurer en affaires. Les enjeux et les facteurs de stress du monde agricole sont bien différents de ceux qui concernent la population en général, et il faut avoir les deux pieds dans la réalité agricole pour comprendre les ramifications d'un transfert de ferme, par exemple. « Ce sont des drames humains qui n'ont rien à voir avec ce qui se passe dans le secteur commercial, dit Yves Mathieu, vice-président agricole et agro­alimentaire au Mouvement Desjardins. C'est du patrimoine qui est transféré d'une génération à une autre, avec tous les sentiments qui y sont rattachés. »
« D'autre part, on sent que la pression a monté d'un cran chez nos agriculteurs : ils doivent faire face à beaucoup d'incertitude avec, entre autres, la révision des programmes d'assurance stabili­sation et la politique bioalimentaire qui tarde à sortir, ajoute-t-il. Et les intervenants de l'industrie ne sont pas insensibles à ces appels de détresse. »

Emplacement
Saint-Hyacinthe a été choisie pour accueillir la maison de répit, parce qu'elle est un point névralgique de l'agriculture au Québec et que toutes les ressources agricoles y sont à portée de main.

La collecte de fonds pour la maison de répit, commencée à la fin de 2009, s'essouffle un peu. L'ACFA invite tous les agriculteurs à devenir des ambassadeurs du projet auprès de leurs fournisseurs et de tous les intervenants du milieu. Au total, 60 000 $ ont été amassés à ce jour, mais il en faut 700 000 pour démarrer. Selon Maria Duchesneau, la décision d'acheter une maison déjà bâtie ou de construire à neuf dépendra de ce qui sera offert sur le marché quand on aura atteint le financement requis. « On aimerait avoir quatre chambres à coucher pour recevoir les producteurs agricoles. De plus, il en faudrait une pour l'intervenant qui sera en poste la nuit, et suffisamment d'espace pour les bureaux de l'ACFA. »

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