Entretiens
Les abeilles et les pollinisateurs sauvages en milieu agricole
Depuis quelques années, on entend parler d'un déclin des pollinisateurs à l'échelle mondiale. Dans certaines régions du monde, il ne reste pratiquement plus d'abeilles domestiques et on connaît très peu de choses sur l'évolution des populations d'abeilles sauvages. Le Coopérateur agricole vous présente un portrait de la situation.

La pollinisation, ou transfert du pollen des parties mâles d'une fleur vers les parties femelles d'une fleur, est essentielle pour permettre la survie d'une espèce végétale, puisqu'elle assure des descendants sous forme de fruits, qui eux donnent des graines (ou semences). Environ 225 000 espèces de plantes à fleurs sont pollinisées par 200 000 espèces d'animaux (abeilles, guêpes, mouches syrphidés, papillons, chauves-souris). Parmi ces plantes, seulement une faible proportion est cultivée pour la production agricole. Sur les 100 plantes qui fournissent 90 % de la nourriture des humains, plus de 80 ont besoin de pollinisateurs pour produire leurs fruits. Le vent suffit à polliniser seulement 10 % des plantes à fleurs, dont la plupart sont des céréales (riz, maïs, orge, seigle).

Quoique certaines plantes soient capables de faire de l'autopollinisation passive, la pollinisation par les insectes, ou pollinisation entomophile, est indispensable à la fécondation d'une majorité d'espèces de plantes agricoles. Ces plantes sont cultivées pour leur graine (colza, tournesol, sarrasin), leur fruit (pomme, fraise, framboise, bleuet, canneberge), leur racine ou leur bulbe (carotte, radis, oignon) ou leur feuillage (chou, laitue, etc.).

En s'appuyant sur des études sur la dépendance aux pollinisateurs des principales cultures alimentaires (2007) et sur les données de 2005 de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), on a établi que 9,5 % de la valeur de la production agricole mondiale dépend des pollinisateurs. On a estimé que 60 % de la production mondiale de nourriture, exprimée en tonnes, provient de cultures qui ne dépendent pas de la pollinisation (principalement les céréales) et qu'il y a 5 % des espèces pour lesquelles l'impact des pollinisateurs est encore inconnu. Donc, il reste 35 % de la production mondiale qui dépend de la pollinisation. Dans cette catégorie, on retrouve particulièrement les fruits, les légumes et les noix. Ces aliments, nous le savons, permettent de mettre une belle diversité sur nos tables et nous procurent les vitamines et autres nutriments essentiels au maintien d'une bonne santé.

Déclin et pénuries
On a constaté un déclin du nombre et de la diversité des abeilles sauvages en Europe dans 67 % des zones répertoriées. En 2007, un rapport sur le statut des pollinisateurs en Amérique du Nord atteste qu'il y a aussi un déclin des abeilles sauvages sur ce continent. Parmi les causes de ce déclin, on souligne la perte d'habitat. Dans l'environnement agroalimentaire, il y a évidemment une perte d'habitat sauvage, puisqu'on a donné à nos terres une vocation distinctive et noble, celle de la production agricole. C'est pour cette raison qu'on a recours à l'introduction de pollinisateurs domestiqués, le plus souvent les abeilles domestiques (Apis mellifera). On paye de notre poche ces alliées, parce qu'on y croit. On croyait aussi qu'il y en aurait toujours pour combler les pénuries de pollinisateurs dans nos cultures. Mais cette croyance commence à s'affaiblir, car on parle aussi d'un déclin des colonies d'abeilles domestiques à l'échelle mondiale. Le Québec n'est pas épargné, puisqu'on constate depuis quelques années des pertes et des affaiblissements de ruches, avec une ampleur qui varie d'une année à l'autre.

Causes et solutions
Au niveau mondial, on reconnaît que cette perte d'abeilles, sauvages et domestiques, est due à plusieurs facteurs. Pour les abeilles domestiques, le parasite varroa (Varroa jacobsoni) est reconnu comme le plus important problème causant des mortalités et des pertes de colonies. Ces pollinisateurs sont aussi atteints de maladies causées par des bactéries, des virus ou des champignons. En tant que producteurs agricoles, nous demeurons impuissants devant ce type de problème. Toutefois, il y a certains problèmes affectant les pollinisateurs sur lesquels il est possible d'agir.

L'habitat des abeilles domestiques et des pollinisateurs sauvages dans les agrosystèmes subit diverses pressions. Cet habitat englobe, bien sûr, les espaces naturels et semi-naturels autour des champs, mais il ne faut pas oublier que l'habitat d'un pollinisateur englobe aussi les cultures dans lesquelles ces insectes butinent, ne serait-ce que le temps d'une location de ruche. C'est pourquoi il est important de tenir compte de ces travailleuses agricoles lors des travaux de phytoprotection. Certains insecticides sont particulièrement toxiques pour les abeilles, nous le savons, mais il y a aussi les herbicides, qui peuvent réduire les populations de fleur sauvages nécessaires aux pollinisateurs.

Plusieurs projets émergents visent l'aménagement floral de parcelles de butinage et de bandes riveraines dans le but de renforcer les populations naturelles de pollinisateurs. Ces autres sources de pollen offrent un régime plus équilibré aux pollinisateurs avant, durant et après leur travail sur les plantes cultivées qui sont en fleurs. Cette prise de conscience du milieu agricole est très encourageante. Une connaissance améliorée des producteurs agricoles concernant l'impact des insecticides sur les abeilles domestiques, louées pour la pollinisation, aidera aussi à diminuer les pertes de ruches.

On peut penser que pour chaque abeille domestique intoxiquée, il y a probablement un pollinisateur sauvage qui subit le même sort. Même si on loue des ruches d'abeilles, ces pollinisateurs sauvages sont souvent les seuls travailleurs actifs en début de floraison et par mauvais temps. En outre, les abeilles domestiques complètent l'action des pollinisateurs sauvages par leur plus grand nombre. La santé de nos pollinisateurs, sauvages ou domestiqués, devrait nous tenir à cœur. Déjà en 1917, B.N. Gates, dans son article Honeybees in Relation to Horticulture, avait averti les agriculteurs qu'ils pouvaient « cultiver et fertiliser le sol, irriguer et émonder les arbres, appliquer des traitements phytosanitaires ainsi que suivre toutes les pratiques de bonne gestion agricole recommandées par l'agriculture moderne pour obtenir les meilleurs fruits ou graines, mais sans un nombre approprié de pollinisateurs pour transférer les grains de pollen des étamines aux stigmates, leurs cultures n'atteindront jamais leur plein rendement ».

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