Entretiens
Export extrême, textes et photos par Guylaine Gangnon
Écouter Réjeanne Lépine se raconter, c'est se projeter dans un univers digne d'un roman de Michel David. On en veut encore et encore. Âgée de 70 ans, cette administratrice de La Coop Saint-Ubald inspire par son audace, son leadership et son engagement à défendre des causes.

Si les femmes d'aujourd'hui ont sensiblement les mêmes droits que les hommes, c'est grâce notamment à des femmes comme Réjeanne. Oubliez les coups d'éclat et les soutien-gorges brûlés, ce sont les actions quotidiennes de ces pionnières, épaulées par leurs maris, qui ont fait évoluer la condition féminine.

À 17 ans, la dynamique Réjeanne devient institutrice dans une école de rang d'un village portneuvois. C'est dans une soirée de danse qu'elle rencontre Gérald, originaire de Saint-Thuribe. À 19 ans, elle l'épouse et s'installe avec lui à Montréal, où il travaille dans la construction. Ce transfert en ville lui permet de poursuivre sa carrière d'enseignante malgré son statut de femme mariée. Deux ans plus tard, Réjeanne donne naissance à sa fille, Guylaine. Son mari étant à la chasse, elle se rend seule à l'hôpital. « Ils ne voulaient pas m'accoucher, parce que mon mari n'était pas là pour signer les papiers. J'ai tenu mon bout! » Malgré les conventions de l'époque, après deux ans au foyer, Réjeanne retrouve son métier. Quatre ans plus tard, la famille s'agrandit d'un garçon, Sylvain. Cette fois, elle croit bien demeurer à la maison « pour de bon ». Après trois ans, les contacts avec l'extérieur lui manquent trop, et elle décide de retourner sur le marché du travail.

En 1978, son mari devient entrepreneur en construction et la famille s'établit à Saint-Thuribe. Aucun poste en enseignement n'étant vacant, Réjeanne s'inscrit à des cours de comptabilité afin de contribuer à l'entreprise de son mari. Rapidement, ce dernier lui délègue entièrement la préparation des soumissions et les négociations avec les fournisseurs. « Ils ont dû s'habituer à traiter avec une femme », lance-t-elle en rigolant. Malgré cette occupation, Réjeanne souhaite « sortir de la maison ». Elle accepte donc un emploi en comptabilité dans une entreprise de matériel acéricole. En complément, elle milite pour l'Association des femmes collaboratrices, organise des cours pour sensibiliser les femmes à leurs droits et, pendant trois ans, agit comme secrétaire de l'organisme provincial.

En 1982, avec l'aide de son mari, elle démarre une érablière de 365 entailles. Lors de la négociation du prêt de démarrage, elle doit encore une fois faire valoir ses droits. L'entreprise est à son nom : pas question qu'on exige la signature de son mari! Avec l'acériculture, une nouvelle passion commence pour le couple. L'année suivante, ce sont 2000 érables qu'il entaille, puis 5000, 8000, 10 000. Aujourd'hui, l'entreprise en compte 35 000. « Je suis une mordue d'acériculture. J'ai été secrétaire du Club acéricole de Portneuf pendant près de 12 ans », précise-t-elle. Comme elle est maintenant retraitée, c'est son fils qui assure la relève.

Pour des raisons indépendantes de leur volonté, l'entreprise de son mari et celle de matériel acéricole où elle travaille ferment, ce qui force Réjeanne à réorienter sa carrière. À 59 ans, pas question de retraite. Le directeur du centre local de développement (CLD) de Portneuf lui fait confiance et l'engage comme agente de développement agroalimentaire, poste qu'elle occupera jusqu'à sa retraite.

En 2004, Réjeanne rejoint les rangs du conseil d'administration de La Coop Saint-Ubald. « J'ai décidé de m'impliquer à la coop, car je suis préoccupée par la dévitalisation de nos villages et par le maintien de nos services de proximité. La formule coopérative est une option incontournable dans ce contexte, parce que la coop contribue au développement durable de la collectivité. Elle concilie la réponse aux besoins actuels et la réponse aux besoins futurs », conclut avec sagesse cette grande dame.

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