Entretiens
La luzerne :  passera ou ne passera pas l’hiver? Par Lyne Beaumont
Saviez-vous que prendre quelques minutes pour faire certaines observations au champ peut nous en dire long sur l'avenir de nos luzernières? En effet, Dame Nature n'est pas la seule responsable de la destinée des champs de luzerne. La densité des plants de luzerne à l'automne et leur état de santé, de même que la gestion des champs, sont tous des facteurs qui nous permettent d'évaluer la chance de survie à l'hiver des luzernières. Alors, déjouons le hasard et notons nos observations!

Une évaluation à l'automne
Évaluer la population de luzerne au printemps est une pratique courante au Québec, mais évaluer la population à l'automne, pelle à la main, pour vérifier l'état de santé des racines, il est plutôt rare que ça se fasse. Il est ainsi possible de déterminer à l'automne les champs qui auront moins de chance de survivre à l'hiver et qui auront un potentiel de rendement plus faible. Cette façon de faire rend possible une lutte contre les mauvaises herbes et un labour à l'automne, ce qui permettra de bien préparer le terrain pour la culture de rotation.

Le décompte des tiges
La première étape de l'évaluation d'automne est de faire le décompte du nombre de tiges au mètre carré, plus précis que le nombre de plants au mètre carré. Un plant possédant plusieurs tiges participera au rendement total de façon plus importante qu'un plant n'ayant que quelques tiges. Le nombre de tiges peut nous donner une bonne idée du rendement potentiel du champ, peu importe l'âge des plants de luzerne. Le décompte se fait lorsque la repousse de luzerne a entre 15 et 25 cm (6 à 10 po) de long. Il ne faut compter que les tiges qui participent au rendement, soit celles plus hautes que la hauteur de coupe, et ce, à plusieurs endroits représentatifs dans le champ.

Des recherches menées par le Dr Dennis Cosgrove, de l'Université du Wisconsin, ont per­­mis d'élaborer un graphique (voir graphique ci-contre) qui sert à estimer le potentiel de rende­ment selon la densité des tiges. Pour avoir une idée du rendement réel de la luzernière, il faut prendre en considération la présence de graminées, la fertilité du sol et le pH, le drainage ainsi que les maladies.

Une évaluation de l'état de santé
La deuxième étape de l'évaluation automnale est celle de l'état de santé du collet et des racines. Premièrement, il faut regarder la symétrie du collet. Des tiges dispersées également tout autour du plant de luzerne indiquent un collet en bonne santé. Par contre, des tiges sur un seul côté indiquent des dommages au collet ou à la racine; il en résultera probablement une perte de rendement du plant.

Ensuite, il faut déterrer quelques plants et couper la racine dans le sens de la longueur. L'évaluation de la racine permet de déceler des décolorations ou des pourritures. La présence plus ou moins importante de pourritures et de taches sur la racine nous indique le potentiel de survie à l'hiver du plant. En jumelant cette donnée avec le décompte du nombre de tiges, on pourra évaluer le potentiel de rendement pour l'année suivante (voir les tableaux 1 et 2).

Adapté de Alfalfa stand assessment : Is this stand good enough to keep?,  Service de vulgarisation de l'Université du Wisconsin

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Adapté de Alfalfa stand assessment : Is this stand good enough to keep?,  Service de vulgarisation de l'Université du Wisconsin

Racine blanche ou beige, avec très peu de décoloration. Très bon potentiel de survie à l'hiver.

Photos : Université du Wisconsin

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Racine blanche ou beige avec quelques décolorations. Très bon potentiel de survie à l'hiver.

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Apparition de pourriture au collet, décoloration du système vasculaire sur une profondeur de 7,5 à 10 cm (3 à 4 po). Les racines peuvent présenter l'un ou l'autre des symptômes ou les deux. Potentiel moyen de survie à l'hiver.

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Importantes pourriture au collet et décoloration des racines. Potentiel moyen de survie à l'hiver dans le cas d'un hiver doux et faible dans le cas d'un hiver rigoureux.

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Les pourritures touchent plus de 50 % du diamètre des racines. Importantes décolorations du système vasculaire. Ne passera probablement pas l'hiver.

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Photo : Pierre Cadoret

La fameuse gestion
La troisième étape est l'évaluation de quelques points de gestion de la culture. Il faut non seulement combler les besoins en éléments fertilisants de la plante – c'est la base –, mais aussi choisir le type d'amendement et le moment d'application.

Bien qu'ils puissent nuire aussi au rendement d'une prairie, ce ne sont pas les fumiers ou les lisiers qui causent les dommages les plus importants à la luzerne, ni la compaction résultant de leur application. Selon les travaux réalisés à l'Université du Wisconsin par le Dr Dan Undersanter, la perte de rendement est principalement causée par le passage des machines, qui brisent les nouvelles pousses au niveau du collet de la luzerne. Avec moins de tiges à l'hectare, on a un rendement total moindre. Les pertes de rendement se chiffrent à 4 à 6 % par jour écoulé entre le fauchage et le passage au champ. Par exemple, le passage au champ effectué cinq jours après la fauche produit, sous les traces du tracteur, des pertes de rendement en luzerne de 20 à 30 %. Si les passages des machines couvrent 25 % de la superficie du champ dans les meilleurs cas – et jusqu'à 70 % de la surface dans les pires cas –, on peut imaginer la perte de rendement après une coupe. Les vieilles prairies qui contiennent moins de luzerne et plus de graminées seront moins touchées par le passage des tracteurs et de l'équipement.

Voici quelques recommandations pour réduire les pertes de rendement dues au « trafic » :

  • Utiliser les plus petits tracteurs pour les opérations de récolte et d'épandage;
  • Utiliser les chemins de ferme le plus souvent possible : les voitures pleines d'ensilage doivent quitter le champ avec le trajet le plus court possible à l'intérieur du champ;
  • Enlever les roues doubles : elles permettent d'avoir moins de poids au mètre carré, mais plus de bourgeons sont endommagés par leur passage;
  • Appliquer les lisiers le plus tôt possible après la fauche. Il faut calculer le temps écoulé entre la fauche et l'application de fumier et non entre la récolte et l'épandage;
  • Éviter d'appliquer les lisiers sur un sol humide;
  • Utiliser une variété de luzerne tolérante à la circulation (la luzerne Amerigraze 401 +Z, exclusive à La Coop, est tolérante à la circulation et au piétinement).

Certaines de ces recommandations ne sont pas très populaires! Mais est-ce que vos luzernières ont une population élevée après trois ans? Soyez honnête! Aucun pissenlit et aucune trace de tracteur? Le gel hivernal a bien souvent le dos large...

Question d'automne :
on fauche ou pas?

Une dernière question pour déterminer le potentiel de survie à l'hiver de votre luzerne :
quelle est la date de la dernière coupe? Les réserves emmagasinées par la plante doivent être suffisantes pour qu'elle survive à l'hiver et pour permettre aux bourgeons de se développer au printemps. La luzerne doit aussi fleurir au moins une fois dans la saison : c'est à ce moment qu'elle accumule des réserves suffisantes pour sa survie pendant l'hiver.

Le fauchage automnal doit donc avoir lieu après un gel mortel de la luzerne. La hauteur de coupe devrait être de 10 à 15 cm (4 à 6 po) pour permettre une bonne couverture par la neige. Pour une faucheuse, 15 cm, c'est haut, surtout dans le cas d'un automne où les rendements sont moins élevés. Par contre, un fauchage effectué trop bas ne pourrait-il pas être une des raisons pouvant expliquer la diminution importante de population dans bien des champs de luzerne chaque année?

Et l'hiver, dans tout ça?
Bien qu'on ne puisse rien contre une pluie de janvier produisant une couverture de glace, plusieurs mesures peuvent être prises pour améliorer les rendements et la survie à l'hiver de la luzerne. N'hésitez pas à consulter votre expert-conseil La Coop pour vous aider à évaluer vos luzernières. Après cette évaluation, vous serez en mesure de savoir quels champs ont les meilleurs potentiels de rendement et ceux qui devraient être en rotation. En ayant une meilleure gestion, vous mettrez toutes les chances de votre côté. Vous pourrez avoir bon espoir que la survie à l'hiver de votre luzerne sera bien meilleure et que Dame Nature aura moins d'impact sur son rendement.

Références
UNDERSANDER, Dan. « Effect of Wheel Traffic on Alfalfa Yield », Focus on Forage, vol. 12, nº 1, mai 2010, p. 1.

UNDERSANDER, Dan, et autres. Alfalfa stand assessment :
Is this stand good enough to keep?, Service de vulgarisation de l'Université du Wisconsin, feuillet A3620.

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