Entretiens
Export extrême, textes et photos par Guylaine Gangnon
À la veille de la commission parlementaire sur la future politique bioalimentaire québécoise, qui se tiendra à partir du 12 septembre à l'Assemblée nationale, Le Coopérateur a cru bon de vous présenter un dossier sur le sujet. Dans un premier temps, on a demandé aux représentants de sept importantes organisations du secteur de se prononcer sur les trois points incontournables qui doivent apparaître dans la très attendue politique, et un élément qui ne doit absolument pas s'y retrouver. Dans un deuxième temps, vous pourrez lire une entrevue avec le ministre Pierre Corbeil.

Bonne lecture!

Le Livre vert en quelques mots
Donner le goût du Québec

Sylvain Lefebvre
Photo : Daniel herrera

La vision
« Faire du secteur bioalimentaire un secteur reconnu pour ses produits alimentaires distinctifs et de qualité ainsi que pour sa contribution à l'essor économique du Québec et à la vitalité de ses régions dans une perspective de développement durable. »

« Un de ses éléments-clé est de faire du produit alimentaire la pierre angulaire de la politique. Parce qu'il est l'aboutissement de tous les efforts de production, de créativité et d'innovation déployés par les artisans de la filière bioalimentaire. Ce choix est aussi une façon de montrer que le consommateur est à l'avant-scène de tout ce processus, car ces produits lui sont destinés. »

Les grandes orientations
« Le projet de politique bioalimentaire propose d'appuyer cette vision sur trois grandes orientations :
• Distinguer nos produits alimentaires;
• Renforcer notre capacité concurrentielle;
• Valoriser l'environnement et le territoire du Québec. »

 

Les trois incontournables de la politique bioalimentaire

1. Préconiser une approche « chaîne de valeur ».
Il est nécessaire d'avoir une politique qui encourage la mise sur pied de chaînes de valeur organisées permettant de développer des marchés de niche. La Loi sur la mise en marché des produits agricoles a été conçue pour établir un rapport de force entre agriculteurs et transformateurs. Mais la donne a changé. Le consommateur décide des denrées qu'il achète. En mettant l'accent sur les chaînes de valeur, on part des goûts et préférences des consommateurs, qui, il faut bien le dire, sont de plus en plus exigeants, et on s'organise pour les satisfaire. C'est le nouveau paradigme qui s'est installé au cours des 20 dernières années. La seule façon d'arriver à cela, c'est que tous les acteurs de la chaîne aient le même objectif, travaillent en collaboration et se partagent les retombées de façon équitable. D'ailleurs, c'est ce que nos concurrents internationaux font actuellement. Si on crée des rapports de force entre les maillons de la chaîne, on n'y arrivera pas. C'est quelqu'un d'autre, ailleurs dans le monde, qui approvisionnera le consommateur.

2. Accroître la compétitivité des entreprises.
La concurrence est mondiale. Afin de se démarquer, il faut des politiques axées sur les meilleures pratiques pour diminuer les coûts de production et encourager l'innovation au sein des entreprises de la chaîne de valeur. Dans une économie de marché, on a l'obligation d'être compétitif. C'est sur le plan structurel, c'est-à-dire dans la recherche, la connaissance et les services-conseils, que l'on doit notamment investir. Le MAPAQ est de moins en moins actif à ce chapitre et c'est déplorable. Il s'est concentré sur l'accompagnement des variations de conjonctures. Il est donc nécessaire de mettre en place des programmes publics afin que les producteurs mettent en œuvre les changements de structure nécessaires pour hausser leur compétitivité. Si on ne consacre pas d'argent à la compétitivité, ce sera l'assurance stabilisation qui coûtera toujours plus cher.

3. Recréer un environnement d'affaires attirant, propice à l'investissement et au recrutement.
Chaque fois qu'on parle de notre agriculture, du porc par exemple, c'est pour dire que sa production est polluante et dérangeante. Qui veut se lancer dans une industrie qu'on dénigre? Le gouvernement doit donc mettre sur pied un plan encourageant pour redorer l'image de l'agroalimentaire. Bref, un plan rassembleur, mené par un leader solide et un bon porte-parole, qui donnera le goût aux entreprises d'investir dans ce secteur et aux gens d'y faire carrière — la population pourra alors en être fière.

 

Ce qui ne doit pas apparaître dans la politique

Décourager la formule coopérative et la gestion de l'offre.
Le réseau La Coop considère que la gestion de l'offre est un outil de régulation de marché exceptionnel. Dans une économie de marché, des balises sont nécessaires pour faire en sorte que les producteurs ne perdent pas leur ferme. Et ce n'est pas parce que les producteurs ne sont pas performants que ces balises sont essentielles, mais parce que nous ne pouvons pas laisser notre agriculture seule face à la mondialisation et aux spéculateurs qui influencent lourdement les marchés. Il est donc impératif de ne pas détruire tout ce qui fonctionne. Notre agroalimentaire risquerait de se démanteler. La coopération est un outil important qui a fait ses preuves. Une politique qui rendrait la vie un peu plus dure aux coopératives et au système collectif serait une mauvaise politique agricole.

Christian Lacasse

Les trois incontournables de la politique bioalimentaire

1. La reconnaissance de la spécificité de l'agriculture.
Au cours des 20 dernières années, la mondialisation et l'ouverture des marchés ont fait qu'on traite maintenant les produits agricoles et les denrées alimentaires comme tout autre produit commercialisable. Les conséquences sont importantes. Certains pays sont allés très loin dans cette ouverture de marché, en laissant tomber leur agriculture nourricière pour se consacrer aux marchés internationaux, et c'est leur propre peuple qui en a souffert. D'où l'explosion de crises alimentaires au début de l'année 2008. Il faut donc profiter de la mise en place de cette politique pour inscrire le caractère particulier de l'agriculture. Notre vision correspond donc au concept de souveraineté alimentaire, c'est-à-dire être souverains pour ce qui est de définir nos propres politiques agricoles, afin d'atteindre notamment nos objectifs d'autonomie alimentaire et d'exportation.

2. La réciprocité des normes.
Au Québec et au Canada, nos normes de qualité, nos règles environnementales et nos charges sociales sont beaucoup plus élevées que celles de plusieurs autres pays. Il devient ainsi de plus en plus difficile d'être compétitif. La nouvelle politique devrait donc comporter une clause qui exigerait la mise en place d'outils de contrôle pour que les produits importés répondent aux mêmes conditions qu'on s'impose ici. D'ailleurs, le consommateur s'attend nécessairement à ce que les produits de l'extérieur soient d'aussi bonne qualité et préparés avec autant de respect de l'environnement que ceux du Québec.

3. Priorité aux produits québécois dans les chaînes de distribution et les établissements publics.
Avec la mondialisation, la concentration des acheteurs de produits agroalimentaires s'est accrue au Québec. Toutefois, la place des produits québécois perd du terrain au profit de produits en provenance de l'extérieur. Si les producteurs font de plus en plus d'efforts pour élaborer des produits de qualité, il faut que tous les maillons de la chaîne et les gouvernements fassent autant d'efforts pour que les produits québécois occupent une place dominante tant dans les commerces que dans les établissements publics (écoles, hôpitaux, etc.).

 

Ce qui ne doit pas apparaître dans la politique

L'affaiblissement de nos outils collectifs.
Les lois sur les producteurs agricoles, sur la mise en marché des produits agricoles et sur la protection du territoire agricole sont, pour nous, fondamentales. Si nous avions à les modifier, ce serait pour les renforcer et non les affaiblir. Malheureusement, la commission Pronovost recommandait davantage un affaiblissement. De ces lois découlent les outils collectifs qui nous ont permis de maintenir nos fermes familiales en vie. Pour ce qui est du territoire agricole, on parle de nourrir neuf milliards d'habitants en 2050. Dans ce contexte, toutes les terres dans le monde seront sollicitées. Les terres du Québec sont déjà une denrée rare, elles représentent moins de 2 % de la superficie totale. Dans une vision de pérennité, il faut s'assurer de les protéger et même de les optimiser.

Marcel Groleau

Les trois incontournables de la politique bioalimentaire

1. Maintenir ce qui va bien.
Comme le dit le vieil adage : « Pourquoi réparer ce qui n'est pas cassé? » J'estime donc qu'on ne doit pas modifier les programmes qui fonctionnent bien, entre autres la gestion de l'offre et la mise en marché collective. Ces outils ont fait leurs preuves et ils sont encore efficaces; gardons-les intacts.

2. Mettre l'accent sur la recherche et développement.
Par son petit marché et sa nordicité, le Québec est condamné à se distinguer. Il ne peut pas juste imiter, car d'autres pays possèdent les superficies, le climat et la main-d'œuvre à peu de frais leur permettant de faire beaucoup mieux que nous en produits de masse. Pour se démarquer, il faut de la recherche et développement, et le Québec est assez pauvre dans ce domaine. Donc, la future politique bioalimentaire devra faciliter la mise en place de structures pour favoriser la recherche, le développement et l'innovation, tant pour le secteur de la production que celui de la transformation.

3. Mettre en place un centre d'études et de stratégies sur l'agriculture et l'alimentation.
La plus importante lacune du Québec agricole est le manque d'une vision autour de laquelle tous les acteurs pourraient se rallier. Et pour bien définir cette vision, il faudrait mettre en place un centre d'études et de stratégies sur l'agriculture et l'alimentation. De ce centre serait issu un comité apolitique, formé de gens en provenance de toutes les sphères de l'agroalimentaire, qui assurerait en continu une veille notamment sur les plans technologique, environnemental et concurrentiel ainsi que sur les politiques agricoles d'un peu partout dans le monde. Ainsi, en plus de définir la mission, ce comité serait en mesure de formuler des orientations stratégiques pour que le Québec s'adapte continuellement aux nouvelles donnes.

 

Ce qui ne doit pas apparaître dans la politique

Des éléments qui diviseraient le monde agricole.
Tout élément qui aurait pour effet de diviser le monde agricole entraînerait une perte d'énergie et de temps, et serait contreproductif. Ce serait particulièrement le cas si la nouvelle loi permettait de mettre fin à l'accréditation unique de l'UPA en tant qu'organisation chargée de défendre les intérêts des producteurs. Quoi qu'on en dise, la représentation unique a permis de faire grandement avancer l'agriculture québécoise, et certains enjeux auraient été plus difficiles à traiter si le gouvernement avait eu à négocier avec plus d'un interlocuteur. L'accréditation doit donc demeurer unique.

David Boissonneault

Les trois incontournables de la politique bioalimentaire

1. Continuer à développer l'approche filière.
La nouvelle politique devra favoriser le travail en filière. C'est ce que nous avons fait dans le secteur du porc et cette pratique nous a permis d'établir une nouvelle convention de mise en marché satisfaisante pour tous les maillons de la chaîne. D'ailleurs, notre plan de développement stratégique est basé sur les mêmes trois grandes orientations qu'on retrouve dans le Livre vert : différenciation du produit, capacité concurrentielle ainsi que protection de l'environnement et acceptabilité sociale. Pour atteindre ces objectifs, il faut que tout le monde travaille ensemble dans le même sens, soit pour apporter de la valeur au produit.

2. Environnement stable.
Un environnement stable nous donnera de la place pour faire des investissements, de la recherche et développement, bref, pour innover. On ne peut pas innover dans un contexte d'instabilité et de difficultés, comme c'est le cas actuellement. Il faut donc de la stabilité dans toute l'industrie.

3. Maintien du soutien.
Un environnement stable nécessite un filet de sécurité. On veut donc aller chercher le maximum des revenus sur le marché. Et pour assurer une stabilité des revenus en cas de variations liées à différents facteurs, notamment la fluctuation du taux de change et des prix, il faudra élaborer des outils collectifs et individuels de gestion des risques. Toutefois, un programme collectif basé sur les marges bénéficiaires durables demeure essentiel.

 

Ce qui ne doit pas apparaître dans la politique

Mettre fin à l'accréditation unique.
Toute question sur les structures, comme l'accréditation unique, correspond à de l'énergie mal placée. Ces débats ne sont pas très constructifs et ne méritent pas qu'on s'y attarde. On doit travailler à bâtir, et non à détruire.

Yvan Lacroix

Les trois incontournables de la politique bioalimentaire

1. Le consommateur doit être l'élément central de la politique bioalimentaire.
Dans une filière, qu'on soit le fournisseur d'intrants, le producteur, le transformateur ou le distributeur, il faut être en mesure de répondre aux besoins des marchés et des consommateurs dans un esprit entrepreneurial qui respecte les aspects sociétaux et environnementaux. C'est la base numéro un. Il faut produire ce que le consommateur désire. Il doit donc y avoir une cohérence entre les acteurs de toute la filière pour répondre à la demande, afin de développer une agriculture et un secteur agroalimentaire forts.

Il importe pour y arriver que l'on modernise la Loi sur la mise en marché des produits agricoles. Il faut s'assurer que tous les acteurs d'une filière – fournisseurs d'intrants, producteurs, transformateurs – se concertent, de façon à obtenir une mise en marché ordonnée et efficace. Pour cela, on doit prévoir dans la Loi un processus équitable et représentatif de nomination de régisseurs venant de tous les secteurs de la filière (un régisseur siège à la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec et analyse les demandes des acteurs pour s'assurer qu'elles vont dans le sens d'une mise en marché ordonnée et efficace). Aussi, les régisseurs devraient être nommés par les secteurs.

2. Renforcer la capacité concurrentielle des entreprises et des filières.
Cela passe par la réciprocité et le financement universel. Si on impose des normes environnementales et de salubrité, par exemple, pour tout produit agricole ou transformé québécois, on veut qu'il en soit de même pour les produits qui entrent au Québec. Cela influe grandement sur la capacité concurrentielle des entreprises et des filières. En matière de financement, on veut que le gouvernement investisse d'une manière équitable et sans discrimination pour appuyer tous les acteurs de la filière, c'est-à-dire peu importe la taille, la structure ou le modèle de l'entreprise.

3. La liberté d'association.
Le producteur agricole – que nous préférons appeler un entrepreneur agricole – est un gestionnaire d'entreprise. En tant qu'entrepreneur, il faut qu'il puisse se retrouver au sein d'une association qui le représente, à laquelle il s'identifie, et qu'il sente que ce groupe défend ses intérêts. S'il ne retrouve pas ça dans l'association actuelle, l'UPA, il doit pouvoir le retrouver ailleurs. Précisons ici que je ne parle pas des fédérations comme telles. Enfin, ce statut de représentation doit être reconnu par l'État.

 

Ce qui ne doit pas apparaître dans la politique

Représentation unique ou non, pas de consultation auprès des producteurs.
Devrait-on offrir l'occasion aux producteurs agricoles de s'exprimer sur le maintien de l'existence d'une seule organisation pour représenter leurs intérêts professionnels? Non. À ce chapitre, c'est le gouvernement lui-même, en assurant un leadership fort, qui devrait prendre cette décision.

Benoit Girouard

Les trois incontournables de la politique bioalimentaire

1. Mettre fin à l'accréditation unique.
L'accréditation unique était peut-être nécessaire quand elle a été mise sur pied, en 1972. Toutefois, l'agriculture a changé et nous devons passer au pluralisme. À notre avis, plusieurs des crises survenues au Québec au cours des 15 dernières années auraient pu être évitées s'il y avait eu d'autres organisations représentant les agriculteurs qui s'étaient élevées contre certaines décisions. L'exemple le plus récent est l'acquisition de l'abattoir Levinoff-Colbex.

2. Réorienter les subsides de l'État pour la majorité des fermes.
À notre avis, des fermes multiples sont un gage de sécurité alimentaire. On veut donc une réo­rientation du soutien pour un spectre plus large de fermes et un plafonnement de l'ensemble des aides à un million de dollars par entreprise, afin de partager la tarte avec un plus grand nombre, comme le proposait le rapport Saint-Pierre. Ce qui signifie que nous serions en mesure de récupérer approximativement 150 millions de dollars juste sur le plan de l'ASRA. Actuellement, il y a plus d'une centaine d'entreprises qui se partagent une somme de près de 250 millions de dollars en ASRA. Selon le dicton « Celui qui paie l'orchestre fait jouer le morceau qu'il veut entendre », le Québec doit choisir le modèle qu'il préconise. La Suisse a fait son choix, comme en témoigne le premier énoncé de sa loi : l'agriculture sert à nourrir les Suisses en qualité et en quantité. Elle ne dit donc pas qu'elle est contre l'exportation, mais qu'en priorité l'agriculture de la Suisse sert à nourrir son peuple. C'est on ne peut plus clair.

3. Décadenasser la loi sur le territoire agricole.
Si on regarde les tendances en Amérique du Nord et en Europe, il y a un retour à la petite ferme. Le Québec n'y échappe pas et les chiffres le démontrent. En même temps, il y a un frein énorme à l'établissement d'entreprises de petite taille, et c'est la Commission de protection du terri­toire agricole. On croirait qu'elle est cadenassée. Pourtant, sur les 2 % de territoire québécois zoné agricole, la moitié est en friche. Et certains jeunes essaient depuis longtemps de louer ou d'acheter des terres, mais ils n'y arrivent pas. Il faut que la loi permette de fractionner certaines terres pour que de nombreuses petites entreprises puissent voir le jour.

 

Ce qui ne doit pas apparaître dans la politique

Une modification de la Loi sur la mise en marché des produits agricoles.
La nouvelle politique bioalimentaire ne devrait pas avoir à modifier la Loi sur la mise en marché des produits agricoles, car elle comporte tout ce qu'il faut pour protéger les producteurs. Toutefois, sa faiblesse est d'être interprétée sous l'œil d'un monopole de représentation. Le jour où plusieurs associations seront accréditées pour représenter les intérêts des producteurs, les régisseurs devront interpréter cette loi en fonction du pluralisme. Ainsi, son application redeviendra aussi efficace qu'elle l'était dans les années 1960. Il faudra, bien entendu, modifier la façon de nommer les régisseurs à la Régie des marchés agricoles.

Sylvie Cloutier

Les trois incontournables de la politique bioalimentaire

1. Avoir un appui qui permettra d'accroître notre compétitivité.
Pour favoriser l'accès aux marchés intérieurs et internationaux, plusieurs points ne demandent pas d'argent de la part de l'État. Par exemple, l'harmonisation des règlementations, de façon à ce que les produits de l'étranger soient soumis aux mêmes règles que les nôtres, ainsi qu'en matière d'étiquetage, de catégorie, de qualité, d'innocuité, d'environnement. Actuellement, rien n'empêche ces produits d'entrer ici, et un fort pourcentage d'entre eux ne répond pas à nos normes, ne serait-ce qu'en matière d'étiquetage. Le gouvernement doit en faire son cheval de bataille.
Il faudrait aussi mener des études d'impact sur les nouvelles règlementations, le projet de loi 88, les redevances sur l'eau, etc., qui peuvent compromettre la compétitivité de notre industrie. Il faut également poursuivre et accroître le soutien à la commercialisation, par exemple à la campagne
« Mettez le Québec dans votre assiette ».

2. Prioriser l'innovation.
En transformation alimentaire, si tu n'inno­ves pas, ton produit n'est plus sur les étagères après trois ans. Des marques fortes assurent une via­bilité à l'industrie. Il y a eu une stratégie d'innovation québécoise, dont la responsabilité a été donnée au ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE) et dont le budget est d'à peu près un milliard de dollars. On demande que des fonds soient affectés à la transformation alimentaire. Cette stratégie permettrait entre autres d'acquérir de nouveaux équipements, d'investir en recherche et développement, de lancer de nouveaux produits, etc. On peut également améliorer toute la chaîne d'innovation au Québec, par des transferts de technologie et en mettant en place une veille stratégique : tendances, innovations, nouvelles technologies, procédés. Ce serait là un outil fort utile pour les transformateurs québécois.

3. Assurer la rentabilité et le dévelop pement des entreprises du Québec.
On doit améliorer les aides de financement, surtout du côté du capital de risque et des fonds privés. La transformation alimentaire est le premier employeur du secteur manufacturier au Québec. Et il est le deuxième, derrière les mines, en ce qui a trait au PIB. On aimerait avoir une reconnaissance qui ferait que les parts des portefeuilles d'investissements soient à la hauteur de notre contribution à l'économie québécoise. On doit soutenir la modernisation et le remplacement des équipements pour maintenir un niveau de productivité plus élevée. Des programmes pour faciliter l'intégration de la main-d'œuvre étrangère, dont la demande est forte dans notre industrie, devraient être mis en place. La valorisation du milieu agricole et des métiers qui s'y rattachent devrait donc être grandement accentuée. En somme, il faudrait avoir plein accès à tous les programmes du MDEIE.

 

Ce qui ne doit pas apparaître dans la politique

Le statu quo!
La situation actuelle est inacceptable. Le secteur de la transformation est sous la responsabilité du MAPAQ, mais à peine 1,5 % de son budget total y est alloué, ce qui représente 14 millions $ pour une industrie de 22 milliards $. Comme les entreprises de transformation membres du CTAC achètent 70 % de toute la production agricole québécoise, on en est le principal débouché. C'est d'ailleurs un pourcentage considérablement plus élevé que dans les autres
provinces canadiennes. Si notre industrie ne se porte pas bien, ça ne peut qu'avoir un impact négatif sur notre agriculture. On a des produits de niche que fabriquent des artisans extraordinaires, mais on fabrique passablement plus de produits de masse. Pourquoi l'État ne nous soutient-il pas? S'il s'approvisionnait en produits québécois dans ses établissements, par exemple, cela aurait un effet positif important.

Entrevue Avec le ministre Pierre Corbeil

Le Coopérateur agricole : Monsieur le ministre, dans le Livre vert, il est souvent question d'un virage nécessaire pour s'adapter aux changements du secteur bioalimentaire. Pour nos lecteurs, les producteurs agricoles, pouvez-vous définir ce virage?

Pierre Corbeil : On se rend compte de plus en plus qu'il y a une interrelation entre tous les secteurs du bioalimentaire, soit de la terre ou de la mer à la table. Entre la production, la transformation, la distribution, la préparation et la consommation, il y a un fil conducteur, qui est le produit. Or, le consommateur influence de plus en plus l'industrie par ses attentes, ses goûts et ses choix de produits. Il faut donc s'adapter à cette nouvelle donnée. De plus, il y a huit millions d'habitants au Québec, ce qui exige la préparation de 24 millions de repas jour après jour. Lorsqu'il y a une problématique, tous les maillons de la chaîne sont touchés. À ce sujet, il faut se souvenir des rappels de viande et de lait transformés [listériose dans les charcuteries et les fromages]. Il y a une interdépendance croissante, ce qui nécessite une politique bioalimentaire rassembleuse pour que tous les maillons de cette chaîne soient sans faille d'un bout à l'autre.

  • Vous visez d'abord à nourrir le Québec?
  1. Le Québec doit répondre à ses besoins intérieurs et prendre de plus en plus de place sur les marchés extérieurs. On a une occasion unique de créer de la richesse, je pense qu'on doit la saisir. On veut donner le goût du Québec, donner l'envie aux acteurs du secteur bioalimentaire et aux Québécois de participer à la réussite d'une industrie qui est de plus en plus reconnue pour ses produits distinctifs, qui contribue à l'essor économique du Québec et à la vitalité de ses régions. Ce secteur crée 475 000 emplois.
  • À quoi les producteurs doivent-ils s'attendre concrètement?
  1. C'est un beau défi que l'on doit tous relever ensemble et je suis convaincu que ce virage nous mènera vers une plus grande prospérité. On dotera le Québec d'une première politique bioalimentaire; ça n'existait pas jusqu'ici. C'est une initiative qui se veut rassembleuse et chaque maillon de la chaîne est important, les producteurs et les pêcheurs étant sur la ligne de départ.
  • Vous placez le produit au cœur de la future politique bioalimentaire. En quoi ce changement de priorité fera-t-il que l'agriculture québécoise se portera mieux?
  1. Ce qui caractérise les produits québécois, ce sont leurs standards élevés de qualité et de salubrité, et c'est ce qui pousse les consommateurs à se les procurer. Ces critères doivent nous servir pour distinguer nos produits auprès de nos clients, d'ici et d'ailleurs. Il ne faut pas perdre de vue qu'on aura un défi mondial bientôt. La population est croissante. Il y a sept milliards d'habitants sur la planète; en 2050, on s'attend à neuf milliards. Par conséquent, nous aurons à donner le goût du Québec aux gens d'ici, mais aussi aux gens de l'extérieur.
  • La deuxième des trois grandes orientations mentionnées au Livre vert – renforcer notre capacité concurrentielle – pourrait-elle se traduire un jour par de la pression sur le gouvernement fédéral pour qu'il rende les règles plus équitables aux frontières en ce qui a trait aux produits provenant de pays où les normes environnementales et sanitaires sont moins contraignantes?
  1. Le Québec est déjà chef de file pour ce qui est de répondre aux exigences des consommateurs. On le voit avec le développement des marchés publics et la commercialisation à circuit court. Il est aussi un leader dans l'établissement de standards de qualité élevés, ce qui n'est pas limitatif. Ça passe entre autres par des initiatives comme la traçabilité. Alors, si on veut faire la démonstration que notre viande transformée est de première qualité, ça commence à la ferme… et jusqu'à l'assiette. C'est une question de leadership, et je souhaite que ces initiatives soient suffisamment attirantes pour que d'autres gouvernements emboîtent le pas. À ce sujet, je sais qu'au niveau fédéral le gouvernement se penche actuellement sur une politique bioalimentaire canadienne.
  • À plusieurs occasions, vous avez mentionné que ce sont les producteurs agricoles qui décideront s'ils veulent être représentés par plus d'une organisation. Quel moyen comptez-vous utiliser pour connaître leur avis?
  1. Il y aura une commission parlementaire, qui débutera le 12 septembre prochain. Les organismes qui sont préoccupés par cette question, qui n'est qu'une dimension de toute la politique bio­alimen­taire, ont jusqu'au 24 août pour déposer leur mémoire [l'entrevue a été réalisée en juillet]. Ce sont donc eux-mêmes qui décideront du véhicule à emprunter pour faire leurs représentations auprès des instances gouvernementales. Car comment puis-je parler, d'un côté, de transparence et de démocratie et, d'un autre, dicter aux producteurs l'un ou l'autre des véhicules de représentation?
  • Il est écrit dans le Livre vert que, « par rapport au reste du Canada, le Québec se distingue par une plus forte présence d'entreprises coopératives, dont plusieurs font partie des chefs de file du secteur bioalimentaire québécois ». Est-ce que les coopératives agricoles trouveront leur compte dans la future politique bioalimentaire?
  1. Certainement. C'est une forme d'organisation que le Québec a privilégiée au cours de son histoire. Il y a plusieurs de ces entreprises qui sont des chefs de file dans le secteur bioalimentaire québécois, dont La Coop fédérée. Dans une de mes premières sorties officielles à titre de ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec, j'ai eu l'occasion d'assister à votre assemblée générale annuelle et j'ai été impressionné par ce que j'y ai vu. La Coop fédérée a une base solide et continuera d'exister, avec davantage de potentiel. Ce n'est certainement pas notre politique qui mettra des bâtons dans les roues. Au contraire. Si tous partagent notre vision pour ce qui est de donner le goût du Québec, nous irons plus loin ensemble.
  • Vous venez de présenter un document qui trace les grandes lignes de la première politique bio­alimentaire québécoise. Comment se fait-il que le Québec n'avait pas encore de politique agricole?
  1. Jusqu'à maintenant, nous avions des lois et un ministère qui s'occupait d'agriculture, de pêcheries et d'alimentation dans une dynamique plus sectorielle. Maintenant, on veut doter le Québec d'une politique plus rassembleuse, qui intègre les différents maillons de la chaîne, soit de la terre ou de la mer à la table. Tous les maillons sont interdépendants et tout le monde doit être dans le coup, le consommateur compris, car, par ses choix, il influence toute la chaîne. Ensemble, on peut aller plus loin.
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