Entretiens
Énergie et fertilisants Une étroite relation, par Jean-Sébastien Laflamme

Le marché des fertilisants a connu une longue période où les prix étaient relativement stables. Mais une cassure dans ce marché s'est produite en 2008. Depuis ce temps, le prix des fertilisants est instable et se maintient à de hauts niveaux. La raison? La hausse des prix de l'énergie.
Jean-Sébastien Laflame
Photo : Suzanne Turcot

Azote, phosphore et potassium, ce sont les trois nutriments clés pour fertiliser les cultures. Ils sont étroitement associés à la fameuse révolution verte qui a débuté après la Seconde Guerre mondiale. L'utilisation à grande échelle de ces éléments nutritifs a fortement contribué à la hausse des rendements des cultures. Il s'en consomme maintenant plus de 160 millions de tonnes par année dans le monde et ils sont indispensables au système agricole moderne. L'azote est le nutriment le plus utilisé, avec environ les deux tiers du volume total.

L'explosion du prix des engrais a soulevé un peu partout dans le monde de nombreuses préoccupations au sein du milieu agricole. Au Canada, le Comité permanent de l'agriculture et de l'agroalimentaire s'est penché sur la question dès 2008. Depuis, Agriculture et Agroalimentaire Canada suit attentivement l'évolution du prix des intrants agricoles et publie régulièrement des rapports. Des analyses similaires ont été réalisées du côté des gouvernements américain et européen. Pourquoi le marché a-t-il changé?

Le coût de l'énergie au banc des accusés
Les rapports gouvernementaux pointent tous dans la même direction : le coût de l'énergie est le premier responsable de l'évolution du prix des fertilisants (voir figure 1). Tout comme les engrais, les prix du gaz naturel et du baril de pétrole sont demeurés relativement stables jusqu'au début des années 2000, mais se sont toutefois emballés depuis. Cela s'est répercuté directement sur le prix des fertilisants.

Figure 1 Indice du prix du baril de pétrole  et des fertilisants aux États-Unis

Pourquoi cette relation?
La production des engrais se fait à partir de procédés très énergivores, en particulier pour l'azote. Le gaz naturel représente de 70 à 90 % du coût de fabrication de l'ammoniaque anhydre, à partir duquel sont fabriqués les différents types d'engrais azotés. De leur côté, le phosphate et la potasse proviennent de l'extraction minière, une industrie qui nécessite aussi beaucoup d'énergie.

Non seulement la fabrication des engrais est énergivore, mais les coûts de transport représentent aussi une portion importante de la facture totale. À titre d'exemple, l'ammoniaque, étant classée au nombre des matières dangereuses, doit être transportée dans des conteneurs pressurisés ou des bateaux réfrigérés. Son transport représente le cinquième du coût total de production des engrais lorsqu'elle vient de Trinité-et-Tobago, un grand fournisseur d'azote aux États-Unis. Si on l'importe de Russie, son coût représentera alors jusqu'à la moitié de la facture globale. En outre, les procédés de fabrication ne permettent pas de produire des engrais qui contiennent uniquement des éléments nutritifs; c'est donc un autre facteur qui fait gonfler la note du transport.

Forte concentration de l'industrie du phosphore et de la potasse
Au-delà des coûts de l'énergie, la concentration de l'industrie du phosphore et de la potasse contribue certainement à soutenir le prix de ces fertilisants à la hausse. C'est un marché partagé entre quelques grandes entreprises, localisées dans peu de régions. Il est bien connu que les entreprises qui fonctionnent dans un marché avec peu d'acteurs ont un rapport de force accru dans la formation du prix.

Du côté du phosphore, les réserves géologiques sont localisées surtout en Chine, en Afrique du Nord (où des sociétés sont propriété de l'État), en Russie et aux États-Unis. Dans ce pays est basée la société Mosaic, deuxième producteur mondial de fertilisants en importance. À elle seule, Mosaic produit plus de la moitié du volume de phosphate en Amérique du Nord (56 %) et 13 % de la production mondiale.

La concentration dans le secteur de la potasse est encore plus importante. Les réserves sont principalement situées en Europe de l'Est et au Canada. La société canadienne Potash Corp, la plus grande entreprise de fertilisants au monde, possède 20 % de la capacité mondiale de production de potasse.

Les résultats financiers de Potash Corp sont impressionnants. Au cours des trois dernières années, l'entreprise a généré en moyenne des ventes annuelles de 6,6 milliards de dollars et un revenu net annuel de 2 milliards, soit l'équivalent du tiers de ses ventes! Les marges de profit dans le secteur de la potasse sont donc très intéressantes. Ce n'est d'ailleurs pas sans raison que les administrateurs de Potash Corp ont unanimement refusé, en 2010, l'offre d'achat de la multinationale BHP Billiton. Celle-ci s'élevait à quelque 45 G$, mais a été jugée insuffisante.

Du côté de l'azote, la production est nettement moins concentrée, tant d'un point de vue géographique qu'économique. On retrouve des producteurs d'engrais azotés un peu partout sur la planète, puisqu'on trouve du gaz naturel dans plusieurs régions du globe. Les six sociétés de production d'azote les plus importantes n'accaparent que 13 % du marché mondial. Cette structure de production explique pourquoi le prix de l'azote est beaucoup plus instable que ceux du phosphore et de la potasse (voir figure 2).

Les autres facteurs d'influence
Le prix des engrais est influencé par l'offre et la demande à l'échelle du globe. La demande mondiale est en hausse constante; elle a augmenté de 40 % en 25 ans. Globalement, la capacité de production des fertilisants croît au même rythme que la demande. L'équilibre entre la production et la demande se maintient aux mêmes niveaux depuis plusieurs années. Ce n'est donc pas un déséquilibre important entre l'offre et la demande qui est responsable des fluctuations de prix observées ces derniers temps.

Les deux pays qui utilisent le plus grand volume de fertilisants sont la Chine et l'Inde, avec plus de 40 % de la consommation mondiale (un peu plus de 70 millions de tonnes). C'est aussi dans ces pays, avec le Brésil, où la demande future en engrais devrait connaître la plus forte croissance. En comparaison, le Canada est un petit acteur sur l'échiquier mondial, avec moins de 6 millions de tonnes consommées.

Les perspectives
Actuellement, c'est la vigueur de l'économie des pays émergents qui entraîne à la hausse les cours mondiaux des produits de base, en particulier celui du baril de pétrole. Quant à l'avenir, un rapport du Fonds monétaire international, publié en avril 2011, indique que le marché pétrolier est entré dans une phase de raréfaction de la ressource. La production pétrolière stagne à un peu plus de 80 millions de barils par jour depuis quelques années et elle ne suit plus le rythme de croissance du produit intérieur brut (PIB) mondial. Ce processus de raréfaction devrait se faire de façon progressive et modérée.

Les prix du baril de pétrole et de l'énergie devraient donc se maintenir à des niveaux élevés, tant que les économies émergentes poursuivront leur croissance au rythme actuel. Il faut donc s'attendre à une évolution similaire du prix des fertilisants sur les marchés mondiaux, d'autant plus que la concentration de l'industrie devrait se poursuivre au cours des années à venir.

Figures 2 Prix de l’ammoniaque, du DAP (phosphate diammonique) et de la potasse sur un horizon de 10 ansFigures 2 Prix de l’ammoniaque, du DAP (phosphate diammonique) et de la potasse sur un horizon de 10 ans
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