Entretiens
Droit au but
« Tout commence par un rêve, dit Nathalie Dumais. Le rêve de se prouver qu'on est capable de bâtir un troupeau de belles vaches, tout en ignorant les nombreux qu'en-dira-t-on. C'est en regardant la route droite devant, sans dévier de notre course, que nous y sommes parvenus. »

Le titre de Maître-éleveur se remporte après plusieurs années, voire des décennies d'élevage. Il n'est pas rare de voir une première génération mettre en place l'entreprise et lui assurer une bonne rentabilité avant de voir la deuxième profiter des acquis pour remporter un titre de Maître-éleveur, dont le succès rejaillit sur les deux générations.

Mais ce ne fut pas de cette façon que Rock Hébert et Nathalie Dumais remportèrent le leur…

Un temps record

la voie vers un démarrage en production laitière n'a pas été rectiligne et toute tracée d'avance
À la Ferme Rotaly, on a décidé de miser d'abord sur l'étable. Les 75 ha de prairie – un mélange de luzerne, de fléole et de brome – sont tous récoltés en foin et en ensilage. Pour compléter l'alimentation, on achète le maïs humide, les suppléments et la paille.

Le couple Dumais-Hébert n'a pas pris la relève : il s'est établi de zéro, en voyant d'abord son premier dossier de financement refusé. Ce n'est que sur la confiance et sur son enthousiasme débordant que la Caisse a accepté de lui prêter, ce qui lui a permis d'acheter une ferme à Sainte-Hélène (Kamouraska). « Il nous a été beaucoup plus difficile de démarrer notre ferme laitière dans une région où nous n'étions pas vraiment connus, de surcroît, et en élevant nos deux jeunes filles, que de remporter le titre de Maître-éleveur », déclare Rock.

Quand on pense au titre de Maître-éleveur, l'image du marathon est la meilleure : il faut s'entraîner ferme et longtemps avant de penser en terminer un. Nathalie Dumais en sait quelque chose : marathonienne accomplie avec 27 courses de 42,2 km à son actif, elle sait ce que veut dire un travail soutenu. Elle court cinq ou six fois par semaine et enfile de 30 à 32 km tous les dimanches. « Il faut bien faire les choses, toujours, pour y parvenir – que ce soit pour le marathon ou le titre de Maître-éleveur », dit elle. Cette femme d'exception sait également qu'un travail acharné est synonyme de résultat, comme le chrono de son meilleur marathon : un temps record de 3 h 35.

C'est également en un temps record que le couple a réussi l'exploit de remporter sa première plaque de Maître-éleveur. Trois ans après s'être rencontrés, alors qu'ils travaillaient comme représentants à La Coop des Bois-Francs, Rock Hébert et Nathalie Dumais achètent en 1991 une ferme laitière dotée d'un troupeau de 44 vaches croisées. Partis de rien, Rock et Nathalie ont immédia­­­­tement fait le pari de miser sur la génétique. Deux ans plus tard, toutes les vaches sont déjà remplacées par des sujets Holstein de race pure dûment enregistrés.

De 1993 à 2010… 16 ans. C'est tout ce qu'il leur a fallu pour remporter un premier titre. Une période de temps qui coïncide avec celle dont l'Association Holstein du Canada tient compte – les 16 années les plus récentes – pour cumuler les points en vue de l'obtention de la plaque.

L'influence des Clairbois

la voie vers un démarrage en production laitière n'a pas été rectiligne et toute tracée d'avance
Pour Rock Hébert, la qualité d'une vache laitière se juge d'abord à son pis, qu'il aime bien attaché et bien veiné.

Aussi bien démarrer avec de bonnes vaches : ce fut le conseil de l'éleveur émérite Bertrand Boisclair. Ce dernier, qui constatait le sérieux et le désir inébranlable de réussite de Nathalie et Rock, leur a donné une vache Holstein – Rock était auparavant dans la Ayrshire, dans les Bois‑Francs –, Clairbois Valiant Vicki (TB-85 2*), qui a largement contribué à faire connaître le troupeau Rotaly.

Deux ans plus tard, pour remercier son mentor, le couple se rend une deuxième fois chez Clairbois pour y acheter une vache, Clairbois Anthony Claire (TB-85 5*). Quelques mois plus tard, M. Boisclair pousse encore sa magnanimité plus haut en achetant la génisse que portait la vache… pour la même somme que celle versée par Nathalie et Rock quelques mois plus tôt pour la vache! Par la suite, Claire est devenue la source de la principale famille ayant mené au titre de Maître-éleveur du troupeau Rotaly.

L'alimentation du troupeau
Par Stéphane Dionne, T.P.
Expert-conseil
Groupe coopératif Dynaco

Moyenne projetée : 12 000 kg
MCR : 239-252-245

Rock Hébert : « Nous n'avons pas peur d'investir dans l'alimentation de nos génisses et de nos taures. Nous avons d'ailleurs déjà changé de comptable, parce qu'il nous disait que ce poste budgétaire nous coûtait trop cher! »

Vaches taries
Minéral Transilac VT 0-3
Foin sec de graminées
Un peu d'ensilage

Vaches en préparation au vêlage
Aliment Transimil 15
Supplément Transilac 911
Foin sec de graminées
Un peu d'ensilage

Vaches en lactation
Maïs humide
Supplément Synchro 4055
option 2
Supplément Synchro
couverture 4214
Minéral Synchro 3-7
Ensilage et foin sec

Vaches ayant récemment vêlé
Comme les vaches en lactation + Supplément Transilac 911 et Booslait

  la voie vers un démarrage en production laitière n'a pas été rectiligne et toute tracée d'avance

 

Plus motivés que jamais

Ferme Gilbert et Cécile Bilodeau.

Mauranne Hébert ne vit que pour deux choses : le hockey et la génétique laitière. Âgée de 14 ans, cette fille énergique qui aspire à prendre la relève de la ferme réussit aussi bien sur la glace (Équipe du Québec) qu'à l'étable.

Acheteurs d'animaux aux bons pedigrees à leurs débuts, les propriétaires de la Ferme Rotaly sont passés depuis quelques années en mode vente, surtout d'embryons et de jeunes sujets, qui constituent maintenant plus de 30 % des revenus de la ferme.

la voie vers un démarrage en production laitière n'a pas été rectiligne et toute tracée d'avance
Avec 45 vaches et une centaine de têtes au total, les proprios de la Ferme Rotaly ont conservé une entreprise à dimension humaine, qui leur permet de miser sur la qualité plutôt que sur la quantité.

La participation aux expositions agricoles – qui sont de véritables compétitions – est une façon pour Rock de se dépasser, un peu comme Nathalie le fait avec ses marathons. Se donner des objectifs et tout mettre en œuvre pour les atteindre, quoi de mieux pour rester motivé? La ferme investit la majeure partie de ses efforts dans les génisses et les taures : on les brosse, les promène et les lave quotidiennement. En fait, il y a toujours quelqu'un de faction à l'étable de 5 h à 19 h.

Avec à peu près le même nombre d'animaux qu'à leurs débuts, en 1991, mais en comptant un quota quatre fois plus élevé (de 11 kg à 45), Rock et Nathalie s'enorgueillissent d'avoir maintenu une ferme à échelle humaine. Le tout pour ne pas effrayer leurs deux filles, Joëlle et Mauranne, qui donnent un coup de main appréciable à la ferme avec l'aide d'autres amis.

Pour accélérer le progrès génétique, la moitié des taures reçoivent des embryons. Aussi, tous les veaux femelles sont élevés pour en déceler le plein potentiel. Mais deux mois avant l'Exposition agricole de Saint-Pascal (Kamouraska), ça s'obstine chez Rotaly : c'est l'heure du choix des représentantes du préfixe à l'expo, qui s'effectue comme une séance de repêchage annuelle au hockey. Quelles seront les 10 taures qui feront honneur à la ferme ayant remporté les bannières Meilleur Éleveur junior et Meilleur Exposant junior ces neuf dernières années, à Saint-Pascal?

En 16 ans d'élevage, les Hébert-Dumais ont réussi à faire classifier 20 Excellente du préfixe Rotaly, en plus d'en avoir acquis 19 autres. De belles créatures de rêve, qui font la fierté de Rock Hébert et Nathalie Dumais.

La crème de la crème
Sur les 4419 membres de Holstein Canada admissibles au titre de Maître-éleveur en 2010, seulement 20 l'auront décroché, ce qui repré­sente 0,48 % des membres.


Choix des taureaux :
le comment du pourquoi

Plusieurs Maîtres-éleveurs disent lever le nez sur les rapports informatisés de choix de taureaux que fournissent aux éleveurs le Centre d'insémination artificielle du Québec (CIAQ) ou d'autres compagnies, comme Trans-America Génétique (TAG). Ayant accès aux données du Réseau laitier canadien (RLC), chaque entreprise de génétique laitière triture les mêmes données avec différents logiciels pour en arriver à proposer les choix les plus appropriés de taureaux afin d'obtenir le meilleur gain génétique. Les choix générés, calculés à partir des données phénotypiques de production, de conformation et sur les caractères de santé et de fertilité, semblent toutefois en laisser de glace plus d'un, surtout du côté des Maîtres-éleveurs. Pourquoi? Le choix des taureaux ne serait-il donc pas une science exacte?

« Pour moi, l'ordinateur ne bat pas le feeling que j'ai quand j'observe mes animaux, que je vois à tous les jours », avance Rock Hébert, qui profite de ses fonctions de juge officiel Holstein et Ayrshire à de nombreuses expositions prestigieuses, ici et à l'étranger, pour constater la conformation des filles de bien des taureaux. « Quand j'ai un flash pour un taureau, je le note, puis je l'épingle au babillard de la laiterie. Je rumine ensuite ce choix jusqu'à la dernière minute, quand j'appelle l'inséminateur. Et encore… Il m'arrive de lui dire de venir sans décongeler la dose! »

Dominic Nault est directeur du développement des affaires chez TAG. Son approche en matière de choix de taureau est souple. Alors que les modèles canadien et québécois actuels de l'Indice de profit à vie (IPV) privilégient la production (51 %) sur la conformation (34 %) et la santé-fertilité (15 %), Dominic propose souvent aux éleveurs et producteurs laitiers de moduler ces proportions (p. ex. : 40-30-30, 33-33-33, etc.) selon leurs objectifs personnels : produire des animaux fonctionnels, viser une rentabilité maximale ou améliorer la conformation. Pour cet ancien classificateur de Holstein Canada, le choix informatique des taureaux est un outil très intéressant lorsqu'il est adapté aux objectifs personnels des producteurs.

Même son de cloche du côté de Mathieu Désy, responsable du programme Progen au CIAQ, qui peut aussi adapter le choix des taureaux à la philosophie d'élevage ou de production des éleveurs, tout en limitant la consanguinité pour la descendance. « Oui, l'humain réussit encore parfois à battre la machine avec des croisements "magiques", des combinaisons gagnantes, déclare Mathieu Désy. Mais le choix de taureaux informatisé facilite tout de même les décisions chez une majorité de producteurs laitiers. Au CIAQ, la corrélation entre les recommandations de ProGen et les ventes de semence du taureau suggéré est à près de 80 %. » Mathieu souligne aussi l'importance de la régie d'élevage et de la sélection des femelles pour l'atteinte de hauts résultats, comme l'obtention d'un titre de Maître-éleveur, qui n'est pas la résultante du seul choix des mâles les plus appropriés.

Mais Rock Hébert n'en démord pas : « Personnellement, l'ordinateur ne me sert qu'à une seule chose : à cliquer sur le lien du bureau vers Holstein Canada, pour consulter les pedigrees des vaches et des taureaux! » Car, voilà : les éleveurs qui connaissent bien leurs animaux et qui ciblent efficacement leurs priorités en matière de génétique savent certainement reconnaître chez les taureaux offerts ceux qui pourront combler les lacunes – aussi bien, sinon mieux, que le plus perfectionné des logiciels.

Retour

Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés