Entretiens
L'agriculture au Québec
Agri-Traçabilité Québec souffle 10 bougies. Si la première décennie d'existence s'est concentrée sur la traçabilité des animaux de la ferme à l'abattoir, les prochains 10 ans pourraient être le théâtre de développements encore plus poussés sur le cheminement
des aliments, de l'abattoir au détaillant.

Une plaquette visuelle arborant un nombre unique de 15 chiffres, dûment fixée sur l'oreille gauche. Une boucle à radiofréquence sur l'oreille droite, qui accélère la reconnaissance automatisée de l'animal. Depuis 2002, perdre une vache n'a jamais été si compliqué!

Et si cette vache était « folle », atteinte de la fièvre aphteuse ou contaminée par des coliformes fécaux mutants? Ce serait au système de traçabilité québécois de repérer cet animal et ses congénères, puis de relayer l'information à l'Agence canadienne d'inspection des aliments, pour éviter crises, scandales, drames. Bref, de circonscrire la progression d'épizooties ou de toxi-infections alimentaires, afin de prévenir leur propagation.

Depuis les débuts d'Agri-Traçabilité Québec (ATQ), les consommateurs d'ici et de par le monde peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Les animaux, boucle à l'oreille, sont suivis à la trace entre des lieux géopositionnés (fermes, expositions agricoles, encans, abattoirs, etc.) et retraçables en cas de pépin. Chaque animal a donc son « passeport sanitaire », qui le suit de la naissance à la mort.

En plus de prouver l'origine, l'âge et les déplacements des animaux aux clients actuels et potentiels, le registre de la traçabilité québécoise constitue une valeur ajoutée sur les marchés, une sorte de marque de commerce exportable et rassurante.

La puce à l'oreille

Tous ceux qui élèvent des animaux ou effectuent leur manutention et leur transport dans la province ont l'obligation de se conformer au Règlement sur l'identification et la traçabilité de certains animaux du Québec, en vigueur depuis 2002 pour les bovins, 2004 pour les ovins et 2009 pour les cervidés. « L'idéal pour l'efficacité de la traçabilité, explique le directeur général d'ATQ, Daniel Marcheterre, c'est que tous les intervenants d'un secteur donné participent à un système. Autrement, la chaîne n'est aussi forte que le plus faible de ses maillons. »

L'approche privilégiée par ATQ est celle de la concertation. Alors que certains regroupements, associations ou entreprises ont leurs propres systèmes de traçabilité, Agri-Traçabilité Québec propose, par l'entremise de projets-pilotes, d'arrimer, de systématiser ou encore de perfectionner ces systèmes. Mais jamais de les doublonner, assure Daniel Marcheterre.

la voie vers un démarrage en production laitière n'a pas été rectiligne et toute tracée d'avance
Daniel Marcheterre, directeur général d'Agri-Traçabilité Québec, aimerait voir la traçabilité s'étendre jusqu'aux consommateurs. Mais rien ne sera imposé : la concertation fait partie des valeurs de cet OSBL financé par le MAPAQ.

Viande, œufs de consommation, homard, laitues de serre et de champ, porc (système prévu pour 2012, en collaboration avec le Conseil canadien du porc) : plusieurs secteurs ont bénéficié ou bénéficient toujours de projets-pilotes pour la mise en place de systèmes de traçabilité.

Une source d'irritation chez les producteurs agricoles fut la rétention des boucles. Depuis mars 2011, un nouvel identifiant en plastique plus flexible, ayant des angles plus arrondis et une rondelle autour de la partie arrière de la tige (ce qui renforce l'emprise) permet un meilleur maintien en place, explique Karine Abdel, conseillère aux communications chez ATQ. Si la durée de vie des boucles n'était auparavant que de quatre à six ans, on vise avec ce nouvel identifiant une diminution du taux de remplacement et une meilleure durabilité.

Les investissements en traçabilité – à la charge des producteurs agricoles et du MAPAQ, qui finance ATQ (un OSBL) – s'élèvent à plus de 31 millions $ depuis la création de l'organisme, il y a 10 ans. Un coût moins important que les répercussions que pourrait avoir une crise majeure sur l'ensemble du secteur agroalimentaire, comme les pertes de 10 milliards $ engendrées au Canada par la découverte de cas d'encéphalopathie spongiforme bovine en 2003, selon Daniel Marcheterre. La traçabilité empêcherait-elle l'arrêt des exportations si l'on découvrait un cas de vache folle? Probablement pas, avoue le directeur général, pour qui la traçabilité se compare à une sorte de police d'assurance. Mais elle pourrait accélérer le processus de réouverture des marchés. « C'est notamment le système de traçabilité québécois qui a permis la reprise des exportations de bœuf vers le Japon en 2005 », argue-t-il. En outre, Daniel Marcheterre verrait d'un bon œil la régionalisation des décisions de fermeture de la frontière canadienne.

Combien de temps les données d'ATQ seront-elles archivées ? Daniel Marcheterre ne peut le dire précisément. Chose certaine, les données de traçabilité recueillies depuis neuf ans n'ont jamais été effacées. Trois secondes après leur transmission par les intervenants, ces informations sont enregistrées dans les bureaux d'ATQ, à la Maison de l'UPA, et transmises toutes les heures au MAPAQ, à Québec. Aussi, par mesure de sécurité, ATQ dispose d'un deuxième bureau sur l'île de Montréal, d'où les activités pourraient être reprises dans un très court délai.

la voie vers un démarrage en production laitière n'a pas été rectiligne et toute tracée d'avance
Boucle d'oreille à radiofréquence et plaquette visuelle chiffrée : perdre une vache n'a jamais été si compliqué depuis 10 ans!

Le système de traçabilité n'est pas seulement là « au cas où ». On interroge régulièrement la base de données, lors de découverte de cas suspects ou d'épisodes de tremblante du mouton, par exemple (trois troupeaux touchés au Québec en 2011). « Dans les situations de crise, c'est la vitesse d'intervention qui compte. Notre système de traçabilité nous permet d'agir rapidement », affirme Guy Auclair, directeur à la Direction de la santé animale et de l'inspection des viandes du MAPAQ et vice-président du conseil d'administration d'ATQ. « Nous effectuons aussi des simulations où l'ensemble des acteurs sont mobilisés pour faire face à une situation de crise. Notre dernier exercice ciblait la fièvre aphteuse et s'est déroulé au printemps dernier. »

Enfin, non seulement les producteurs du Québec ont été les premiers en Amérique à pouvoir compter sur un système de traçabilité informatisé et automatisé, mais le savoir-faire québécois est sollicité par différents pays et organismes du monde.

Virage consommateurs

D'ici quelques années, c'est jusqu'au consommateur que Daniel Marcheterre aimerait voir la traçabilité implantée. Étiquettes avec codes à barres lisibles au moyen d'un téléphone intelligent, apposées sur des barquettes de viande ou des sacs de légumes avec le nom du producteur, géopositionnement des champs, lieu de naissance et âge de l'animal à l'abattage… Pour Daniel Marcheterre, qui vient lui-même d'une ferme laitière gaspésienne, le lien entre traçabilité, locavorisme1 et réduction de l'empreinte écologique des produits agricoles est bien réel et à développer.

Agri-traçabilité Québec
1 Le locavorisme est un mouvement qui encourage les consommateurs à acheter des produits qui ont poussé ou qui ont été produits dans un rayon allant de 20 à 200 km autour de leur résidence.

 

 

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