Entretiens
Production laitière et gaz à effet de serre
« Il sera impossible d'atteindre la sécurité alimentaire sans miser sur des investissements importants dans l'adaptation aux changements climatiques et la réduction des risques de catastrophes dans le milieu agricole », a soutenu Jacques Diouf, directeur général de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

L'agriculture ne souffre donc pas seulement des conséquences des changements climatiques, elle est également à l'origine d'une partie des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Heureusement, le secteur agricole a un potentiel intéressant pour constituer une partie de la solution, en réduisant ou en éliminant certaines de ses émissions.

Selon l'inventaire québécois des émissions de GES de 2008, l'agriculture contribue pour 7,7 % des émissions totales. Cette portion est générée principalement par trois activités, à savoir :
• la fermentation entérique (issue du système digestif) des animaux (39 %);
• la gestion du fumier (14,9 %);
• la gestion des sols agricoles (46,1 %).

Les principaux GES liés à ces activités sont : le méthane (CH4), le protoxyde d'azote (N2O) et le dioxyde de carbone (CO2). Il est à noter que chaque GES possède son propre potentiel de réchauffement planétaire. Pour faciliter les comparaisons, les émissions de chaque gaz sont ramenées en équivalent CO2 (éq CO2). Ainsi, une tonne de méthane et une tonne de protoxyde d'azote équivalent respectivement à 21 et à 310 tonnes d'éq CO2.

Le CH4 est émis principalement par la fermen­tation entérique et par la décom­position anaérobie des déjections organiques. Quant aux émissions de N2O, elles ont principalement lieu après l'application des engrais au champ. Enfin, le CO2 est surtout associé à la consommation énergétique de la ferme et à la machinerie.

La production laitière occupe une place importante dans l'agriculture québécoise et génère donc des GES, qui contribuent aux changements climatiques.

La Coop fédérée, en partenariat avec la Fédération des producteurs de porcs du Québec et Nature Québec, a réalisé un projet afin de doter le secteur laitier d'un outil d'aide à la décision relatif aux GES. Le projet a été financé par le Fonds vert dans le cadre du programme Prime-Vert du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec. Cet outil permettra aux producteurs laitiers de connaître les sources d'émissions de GES dans leur ferme ainsi que les bonnes pratiques favorisant leur réduction.

Une base de données (fournie par Valacta) a été employée pour définir une ferme de référence, ce qui permet aux utilisateurs de l'outil de se comparer. Les critères ayant servi à l'élaboration de cette ferme de référence sont les suivants :
• régie du système d'alimentation : avec une RTM (ration totale mélangée) ou sans RTM (système traditionnel);
• niveau de performance pour la production annuelle de lait : 20 % inférieurs, médians ou 20 % supérieurs;
• niveau d'ensilage de maïs dans l'alimentation : aucune utilisation, utilisation modérée ou utilisation élevée.
Grâce à cet outil d'aide à la décision, la ferme laitière aura :

Un bilan des sources d'émission de GES

En tenant compte de la régie d'alimentation de la ferme (p. ex. : taux de matière sèche, proportion de maïs-ensilage dans la ration, taux de protéine) et de la gestion des engrais de ferme (p. ex. : type d'épandage, délai d'incorporation, présence d'une toiture sur la fosse, durée d'entreposage dans la fosse), chaque entreprise pourra connaître ses émissions ainsi que ses sources de GES.
Le bilan annuel de GES est exprimé en tonnes d'éq CO2. Cette donnée, ramenée en valeur relative à la production laitière du troupeau, permet d'obtenir les émissions de GES en kilos d'éq CO2 par kilo de lait produit. Pour une ferme moyenne du Québec, cette valeur peut varier entre 0,93 et 1,1 kilo d'éq CO2 par kilo de lait, soit environ 400 tonnes d'éq CO2 par an pour un troupeau de 50 vaches produisant en moyenne 8000 kilos de lait.

Un bilan alimentaire

L'outil permet également de calculer le rejet total en azote (N) d'une ferme et de le comparer à celui de la ferme de référence. Cet indicateur de performance est exprimé en kilos d'azote rejeté pour 100 kilos de lait produit. L'outil permet en outre de calculer les rejets en phosphore. Les rejets de phosphore n'ont pas de lien ni d'impact sur les émissions de GES. Ces rejets peuvent aussi être comparés avec les valeurs de référence et servent d'indice de performance à la gestion du phosphore.

Un bilan énergétique

La compilation de l'ensemble des sources d'énergie utilisées à la ferme sur une année donne le portrait de la consommation énergétique en dollars. L'exploitation obtiendra un ratio d'intensité énergétique qui pourra être comparé avec un ratio de référence. Selon un rapport du Groupe AGÉCO, au Québec la moyenne de ce ratio est de 2,35 $/hl de lait produit.
De plus, il est possible de calculer les émissions de GES provenant de la consommation d'énergie de la ferme et d'ainsi compléter le bilan de GES global de l'exploitation.

Des stratégies de réduction de GES

On propose une série de stratégies et de scénarios visant à réduire les émissions. Cependant, il est recommandé de discuter avec vos conseillers spécialisés avant de faire le choix des stratégies à mettre en application dans votre exploitation.
Huit scénarios possibles de réduction de GES sont proposés pour une ferme laitière :

1. Augmenter la production de lait
Augmenter la production de lait par unité animale peut diminuer l'intensité des émissions de GES d'une ferme laitière. Cette pratique vise à réduire les kilos d'éq CO2 émis par kilo de lait produit. L'augmentation de la production de lait peut se faire par une amélioration de la qualité des fourrages, soit par l'introduction d'espèces végétales plus digestibles, soit – et surtout – par des récoltes effectuées au bon stade de croissance.

Jusqu'à une certaine limite, augmenter la proportion de concentrés dans la ration peut aussi réduire les émissions de méthane entérique. Cependant, dans une approche de bilan global, il faut tenir compte de la production de ces concentrés, qui nécessite une importante consommation de combustibles fossiles et d'intrants, tels les pesticides et les engrais. Il faut donc bien évaluer l'impact sur le bilan global de GES de la ferme avant de choisir d'ajouter des concentrés à la ration.

2. Modifier le régime alimentaire
Certaines modifications au régime alimentaire des animaux peuvent contribuer à la réduction du CH4 entérique et du N2O issu des rejets d'azote en trop dans la ration. La production de CH4 dépend de la digestion des fibres contenues dans les aliments, qui est elle-même fonction de la qualité de la ration donnée au cheptel.

la voie vers un démarrage en production laitière n'a pas été rectiligne et toute tracée d'avance

3. Maximiser la durée de vie productive
Augmenter l'âge moyen du troupeau, en sélectionnant des animaux dotés d'une meilleure génétique, en leur fournissant un environnement de qualité et en gardant moins d'animaux de remplacement, peut contribuer à réduire les émissions de GES de la ferme. L'optimisation de la durée de vie productive des sujets du troupeau peut se faire par les moyens suivants :
• diminuer le nombre d'animaux de remplacement;
• mieux planifier les vêlages et la durée des lactations : la conduite de l'élevage des génisses a un impact sur la productivité de l'entreprise et, par conséquent, sur ses émissions de GES;
• diminuer le taux de réforme des vaches.

4. Augmenter le recours aux pâturages
Les pâturages réduisent les besoins en machinerie pour les récoltes, les semis, l'épandage des fumiers, l'entreposage des fourrages, ainsi que la quantité de fumier à entreposer. Toutefois, l'impact positif de cette pratique est conditionné par la bonne gestion du pâturage et par l'amélioration de sa qualité.

5. Modifier la gestion des fumiers
La quantité de lisier entreposé et la durée d'entreposage ont un effet sur le bilan annuel d'émissions de méthane. Il est possible de réduire la production de méthane de la fosse en écourtant la durée d'entreposage et en la vidant le plus possible à chaque vidange. De plus, le lisier qui reste au fond de la fosse devient une source importante d'inoculum pour les micro-organismes. La température est aussi un élément qui a un impact sur les émissions de CH4 de la fosse, puisqu'elle influe sur l'activité des micro-organismes.

6. Installer une toiture sur la fosse et brûler le méthane
Les toitures étanches permettent la récupération du CH4 produit par la fermentation du lisier. Si la ferme n'a pas besoin de ce méthane (pouvant remplacer le propane), il peut être brûlé avec une torchère, ce qui dégagera du CO2. Rappelons que le méthane est 21 fois plus puissant que le CO2 pour ce qui est de l'effet de serre.

Les toitures présentent d'autres avantages, comme la réduction de la volatilisation de l'azote, des odeurs et de la quantité d'eau de pluie entreposée. En réduisant les volumes, on diminue de façon non négligeable le nombre de voyages requis pour vider la fosse.

7. Modifier le mode d'épandage
Lors de l'épandage, l'incorporation rapide du lisier au sol permet d'y conserver une grande partie de l'azote et diminue sa volatilisation. Réduire les pertes d'azote permet la diminution des émissions de N2O, un gaz 310 fois plus puissant que le CO2 pour ce qui est de l'effet de serre.

8. Installer un équipement de séparation mécanique des lisiers
La séparation du lisier réduit la production de méthane, puisque la majeure partie de la matière organique fermentescible se trouve dans la fraction solide oxygénée. Le taux de capture des solides par les systèmes de séparation aura une incidence sur la quantité de solides volatils qui demeurent dans la fraction liquide, ces solides pouvant produire du CH4. La séparation a également une influence sur l'azote dégagé lors de l'épandage, qui est à l'origine des émissions de protoxyde d'azote (N2O).

En conclusion, l'outil d'aide à la décision, qui sera en premier lieu destiné aux conseillers agricoles, permettra aux entreprises laitières de mesurer leurs émissions et de connaître les scénarios et stratégies possibles pour les atténuer. Ces stratégies sont en grande partie des pratiques qui offrent des avantages tant sur les plans économique et enviro­n­nemental qu'agro­nomique, tout en favo­risant l'accep­tabilité sociale. Les fermes laitières sont des entreprises à la fine pointe de la technologie, capables de jumeler de meilleures perfor­mances tech­niques à de meilleures pratiques environ­nementales.

 

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