Entretiens
Françoise Mongrain
Tout droit sortie de la splendeur de son Abitibi natale, Françoise Mongrain est entrée au conseil de La Coop fédérée en 2007, avec la ferme intention d'aller y régler des comptes. Rassurez-vous, elle n'en voulait à personne. Elle y venait expressément pour mettre de l'ordre dans le dossier de Nord-Agri, projet de développement d'une filière porcine régionale lancé en 2001, en collaboration avec La Coop fédérée, par les coopératives d'Amos, de La Sarre et de Ville-Marie – les trois sœurs de l'Abitibi-Témiscamingue qui ont fusionné, en 2008, sous la dénomination de La Coop Val-Nord.

Françoise Mongrain est d'avis que Nord-Agri aurait pu être voué à un bel avenir, n'eussent été les embûches qui se sont dressées sur sa route. Outre la méconnaissance de la production des initiateurs du projet, mentionnons, notamment, l'absence d'une masse critique de porcs produits localement, un mauvais timing dans la vente des porcs, les liquidités insuffisantes de l'abattoir régional, le décret du moratoire sur la production porcine en 2002 et, pour couronner le tout, la crise du circovirus et la baisse du prix du porc. Ouf! « Sans cela, dit-elle, on aurait développé d'autres élevages et le volet céréalier pour les alimenter. Ça aurait fait une belle chaîne de valeur régionale. »

Le projet s'est soldé par un important déficit, qui a miné la rentabilité des coopératives qui s'y étaient engagées ainsi que les résultats financiers de Val-Nord au moment de sa création. « Notre équité y est passée, dit Françoise. On commence à se sortir la tête de l'eau. »

« Seul, tu ne règles rien, dit-elle. Mais avec les compétences que j'ai découvertes à La Coop fédérée, le dossier de Nord-Agri a été conclu et fermé. L'entreprise, dont le démantèlement s'est amorcé en 2007-2008, au moment de la création de Val-Nord, n'existe plus. On est repartis du bon pied. »

« Le mouvement coopératif en Abitibi a été durement éprouvé ces dernières années, relate Claude Lafleur, chef de la direction de La Coop fédérée. Il a fallu beaucoup de détermination et de courage pour redresser la situation. Val-Nord, qui, par son chiffre d'affaires, est devenue une force économique en Abitibi-Témiscamingue, en est le résultat. On doit beaucoup à Mme Mongrain, qui a tenu les guides durant cette période trouble. »

Les premiers pas
En 1994, Rosaire Mongrain, frère de Françoise, quitte son poste de président de La Coopérative d'Amos et demande à celle-ci de le remplacer à titre d'administratrice. « Je me suis lancée, mais je ne pensais pas me faire attraper comme ça, dit-elle. C'est surprenant, quand tu entres dans le mouvement coopératif, à quel point tu t'attaches aux personnes qui en font partie et tu adhères aux principes. »

Quatre ans plus tard, elle est nommée vice-présidente. Puis, en 2000, présidente, poste qu'elle occupe jusqu'en 2007. Au cours de cette période, on agrandit la quincaillerie et on ajoute le Service des matériaux de construction, des investissements qui donnent un coup de pouce à la continuité des affaires de La Coop d'Amos. Enfin, en 2009, elle présidera La Coop Val-Nord. « Val-Nord n'a pas été une fusion difficile, dit-elle. Pour les conseils des trois coopératives, il était évident qu'il fallait fusionner pour s'en sortir et baisser les coûts. Il a fallu tout de même quelques rencontres avec les membres pour faire accepter la fusion. Le changement demande de l'ouverture d'esprit et la participation de tous. »

« C'est une régionaliste. Elle a beaucoup travaillé pour garder La Coopération bien en vie, dit Marcel Bouchard, ancien directeur général

de La Coop Abitibi-Ouest et de La Coop Val-Nord. Elle a fait comprendre aux coopératives la nécessité de repartir à zéro, pour que tous se sentent égaux et aient un but commun. C'est une rassembleuse, qui mène les choses jusqu'au bout. C'est une femme très intense. »

On a souvent fait l'éloge de Françoise Mongrain et de son entreprise laitière, la Ferme Samplait, à Saint-Félix-de-Dalquier. Son exploi­tation a décroché les honneurs, en 2003, dans les catégories Relève et Entreprise agro­alimen­taire au Gala Élite de la Chambre de commerce d'Amos-région. Françoise est couronnée Agri­cultrice de l'année en 2005 et Person­na­lité fémi­nine au Gala Élite de 2006, pour s'être distinguée par l'excellence de ses réali­sations et son engagement dans la collectivité. Cette année, son entreprise a été honorée par l'UPA et a obtenu une attestation du Syndicat des producteurs de lait de l'Abitibi-Témiscamingue pour la qualité du lait qu'elle produit.

Autonomie et indépendance
Cadette d'une famille de 11 enfants, élevée presque essentiellement avec des adultes, elle apprend très jeune à se débrouiller seule. « Dans la famille, c'était "organise-toi", dit-elle. Je passais mes journées dehors ou à l'étable de la ferme familiale où je travaillais. »

Françoise arrête ses études après le secondaire. Sportive de nature, elle enseigne l'éducation physique à titre de suppléante pendant plusieurs années au sein de la commission scolaire d'Amos. Le volleyball est une discipline dans laquelle elle s'illustre. En plus de travailler à la ferme presque à temps plein, Françoise avait une vie sociale active.

Sa mère, Magella Mailloux, née dans le quartier Hochelaga, à Montréal, était aussi une femme d'action, autonome et engagée. Mariée en 1928 à Benoît Mongrain, natif de Saint-Stanislas-de-Champlain, elle réglait les affaires de la famille et aidait tout le monde. « J'ai vu le côté néfaste de vouloir aider tout le monde, dit Françoise. J'ai appris de ça. Moi, j'aide si tu t'aides. Et je vais tout donner. Mais si tu ne t'aides pas, oublie-moi. J'ai élevé mes enfants comme ça. Je leur ai fait confiance et ils m'ont prouvé qu'ils faisaient tout pour que ça aille bien. »

Amour et agriculture
Françoise se marie à Réjean Samson en 1973. Ils achètent la ferme des parents de Réjean en 1979. Elle compte 36 vaches et un quota de 14,5 kilos. Le couple y consacre toute son énergie. Six ans plus tard, Françoise est à bout de souffle. Le travail intense pour développer l'entreprise, la venue de ses trois enfants – Karine, Frédéric et Valérie –, puis (elle ne l'apprendra que tardivement) le diagnostic d'une hypoglycémie grave qui, pendant des années, lui sapait toutes ses forces, ont eu raison de ses ambitions. Épuisés, Françoise et Réjean prennent la douloureuse décision de vendre la ferme, en 1995. Quota, troupeau, équipement, machinerie, tout y passe. Sauf les bâtiments et – le couple n'aurait jamais pu s'en défaire – la terre, que le père de Réjean avait acquise dans les années 1940 et qui s'étend, au moment de la vente, sur près de 450 hectares (1100 acres).

« On avait la tête dans le sable et on ne faisait que travailler, dit Françoise. On oubliait de s'arrêter de temps en temps pour y voir clair. Mon état de santé a précipité les choses. Les six derniers mois, avant qu'on vende, je ne dormais plus. J'avais des maux de tête jour et nuit. Puis, tout s'ensuit : la fatigue extrême, la dépression. Quand on a su ce qui me rendait malade, j'ai pu rétablir ma santé en modifiant mon alimentation et mon rythme de vie. Mais le mal était fait… Il m'a fallu quelques années pour me remettre sur pied. Réjean a travaillé en forêt et dans les mines pour subvenir à nos besoins. »

Une fois les batteries rechargées, en 1990, le couple est prêt à se relancer en production laitière. Le recul forcé aura permis à Françoise et Réjean de revoir leurs façons de faire et de travailler plus efficacement. Ils débutent avec un quota de 21 kg et un troupeau de 28 Suisse Brune et quelques Holstein. Ils s'entourent d'experts-conseils de haut niveau qu'ils questionnent sans relâche : production, alimentation, gestion, comptabilité.

Aujourd'hui, Françoise et Réjean profitent à plein de la vie. Ils sont copropriétaires de la ferme avec Frédéric, 32 ans, qui possède un DEP en production laitière. Valérie, 30 ans, titulaire d'un DEC en gestion et exploitation de l'entreprise agricole, a aussi été copropriétaire jusqu'en 2011; elle s'est réorientée depuis dans un autre secteur d'activité. Les Suisse Brune ont fait place aux Holstein de race pure. Le troupeau compte 88 têtes, dont 55 vaches, pour un quota de 56 kg. La moyenne s'élève à 11 485 kg, avec une MCR de 241-247-240. Les Samson-Mongrain exploitent 145 ha en culture et un boisé de 267 ha. L'expertise des enfants a grandement contribué au succès de l'entreprise.

« Dans ma façon d'être avec mes enfants, dans mes relations avec les autres, dans mon attitude et mes actes au conseil d'administration, être juste et équitable envers tous, en toute circonstance, fait partie de mes valeurs », dit celle qui a été réélue en 2010 pour un deuxième mandat de trois ans et qui siège au Comité d'éducation coopérative et de développement durable, au Comité de vérification, et qui préside le Comité de formation des élus. « Il faut être à l'écoute, ne pas créer d'injustices et toujours garder son impartialité, poursuit Françoise. Car une fois que les décisions sont prises, tu vis avec. » La liberté de penser et d'agir, sans contraintes ni attaches, est aussi au nombre de ses priorités. « Quand je fais un choix, dit-elle, je l'assume, ça m'appartient, et je ne dois rien à personne. »

Réjean et Françoise ont déjà cinq petits-enfants. Au fil des ans, leurs priorités ont changé. À la ferme, la grosseur et la productivité à tout prix ont fait place à la rentabilité et à l'efficacité, ainsi qu'à une croissance plus modérée. Pour donner à la relève le plus d'outils nécessaires à sa réussite. Afin qu'elle puisse, à son tour, vivre convena­blement de l'exploitation, avec une belle qualité de vie. En toute autonomie, en toute liberté…

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