Entretiens
Prix Transfert de ferme, texte et photos d'Etienne Gosselin

En 1970, Renée Claude chantait : « C'est le début d'un temps nouveau / La terre est à l'année zéro / La moitié des gens n'ont pas trente ans / Les femmes font l'amour librement / Les hommes ne travaillent presque plus / Le bonheur est la seule vertu. » (Paroles et musique de Stéphane Venne.)

Mais, en 2012, la population vieillit à un rythme alarmant, la menace des ITS et du sida plane sur l'amour libre et la société des loisirs ne s'est pas révélée aussi prometteuse qu'imaginée. Il n'empêche que, pour les jeunes qui accèdent à la terre, le compteur est remis à zéro et le bonheur est dans le collimateur.
Par passion, quelques centaines de jeunes prennent chaque année la relève de leurs parents ou fondent leur propre entreprise, décidant de s'engager dans un domaine d'activité exigeant, mais stimulant. Depuis 2002, pour honorer ceux qui choisissent l'agriculture, La Coop fédérée remet annuellement différents prix visant à promouvoir les transferts bien planifiés qui assurent la pérennité des exploitations agricoles d'ici.

Voici les trois valeureux finalistes de l'édition 2012 du concours, pour qui c'est le début d'un temps nouveau : l'établissement ou le retrait de l'agriculture. Un tour des régions nous menant de Saint-Gédéon (Saguenay–Lac-Saint-Jean) au secteur du Bic de Rimouski (Bas-Saint-Laurent) et à Saint-Flavien (Chaudière-Appalaches).




Communication, confiance, respect. Et si le transfert de ferme était plus facile qu'on ne le pense? Rencontre avec un trio qui connaît la recette gagnante de l'aventure du transfert.

Marilyn Côté a un irrésistible franc-parler. « J'ai toujours aimé la ferme. Mon père m'emmenait souvent faire le train quand j'étais petite. Puis mon frère a été étiqueté comme étant "la relève". J'ai tout de même continué à aller faire mon tour à l'étable au fil des ans, avant que mon frère se détourne de l'agriculture. Mon père s'est donc retrouvé fin seul et souvent débordé. J'ai eu pitié de lui! Puis, avec le temps, mon amour de la terre s'est développé. Rendue à l'heure des choix de carrière, je ne me voyais plus faire autre chose qu'être agricultrice. »

L'entrevue avec Marilyn Côté, son père, Nicolas, et sa mère, Lynda Hudon, démarre sur les chapeaux de roues. Entrevue filmée pour l'occasion, car les finalistes feront l'objet de présentations vidéo lors de l'assemblée générale annuelle de La Coop fédérée. Bons communicateurs, les membres du trio oublient vite la présence des deux caméras et de la perche suspendue au-dessus de leur tête. Les réponses défilent. Ils se relancent eux-mêmes.

« J'ai voulu faire confiance à Marilyn très tôt, dès qu'elle était capable de prendre des responsabilités », se remémore Nicolas Côté, qui n'avait que 46 ans quand il a cédé, avec son épouse, Lynda, 50 % des actions de l'entreprise à sa fille. « Le processus de transfert s'est donc échelonné sur presque une dizaine d'années. Mais au fil des ans, nous avons pris différentes décisions et réalisé différents projets d'agrandissement pour faciliter le transfert. »

« Pour moi, c'était important que la ferme puisse m'accueillir, puisse générer assez de revenus dès ma sortie de l'école, expose de son côté Marilyn. Grâce à ma subvention à l'établissement, j'en ai profité pour acquérir certains équipements, comme un rail pour les trayeuses, un robot distributeur de concentrés et un déchiqueteur à balles rondes pour faciliter le travail au quotidien et favoriser une meilleure gestion de l'alimentation des animaux. » C'est le 1er décembre 2006, un peu avant que Marilyn termine sa formation collégiale en agriculture, que ses parents lui ont cédé la moitié de l'entreprise.

Depuis, Marilyn n'est pas peu fière d'avoir porté la moyenne de production à 10 613 kg, l'augmentant de 1500 kg en quatre ans. Les 74 vaches en lactation permettent donc de remplir le quota de 69 kg. De plus, l'agrandissement de l'étable aura permis d'élever les taures à un poids de plus de 600 kg en 23-24 mois.

Servir de modèle
Pourquoi les gens de la Ferme des Papinas ont-ils décidé de participer au concours Prix Transfert de ferme? « J'avais entendu parler du concours et des gagnants des éditions précédentes, notamment dans Le Coopérateur.
Au royaume du Lac-Saint-Jean,
la production laitière règne, grâce notamment à la Ferme des Papinas, à Saint-Gédéon.





















Je voyais ces jeunes comme des modèles pour les fermes en processus de transfert, comme la nôtre. De notre côté, nous avons si bien planifié notre propre transfert que je me disais que nous devions aussi participer au concours », juge Marilyn. Sa mère, Lynda, ajoute : « Nous sommes conscients que notre transfert pourra inspirer d'autres entreprises. »
Pour prévenir les conflits et s'assurer de ne rien laisser au hasard, les trois actionnaires se sont entourés de tous les intervenants possibles, même si le transfert se déroulait rondement sans ces ressources. Les besoins et les objectifs personnels de chacun ont été déterminés lors d'entrevues individuelles avec leur conseillère en transfert du CRÉA. « Notre vision du devenir de l'entreprise était la même. Nous étions tous sur la même longueur d'onde », dit fièrement Lynda Hudon.

Pour répartir les tâches de la semaine, régler des dossiers et réfléchir au devenir de l'entreprise, chez les Côté, c'est le dimanche matin que ça se passe, rassemblés autour d'un bon brunch en famille. Enfin… quand Nicolas et Lynda ne sont pas partis à la pêche au doré et à la ouananiche sur le lac Saint-Jean!

Viser la pérennité

On occulte souvent l'importance de la qualité de la convention entre actionnaires. Nicolas Côté le rappelle : « C'est très important d'avoir une très bonne convention entre sociétaires, convention qui va protéger toutes les parties impliquées en cas de retrait, de décès ou d'invalidité d'un des actionnaires, tout en assurant la pérennité de la ferme. »

Il faut aussi dire que la santé financière de la Ferme des Papinas était bonne dès le début du transfert. Or, une entreprise rentable, qui n'est pas en situation de redressement, est plus facilement transférable. La relève consacre alors son énergie à améliorer les choses plutôt qu'à les corriger. À l'inverse, une entreprise très endettée ne permet pas de nouveaux projets, et il en résulte une situation démotivante pour les successeurs, qui ont souvent la tête remplie de nouvelles idées. Les parents de Marilyn ont donc su transférer à leur fille non seulement une entreprise prospère, mais également des valeurs essentielles, telles que l'entraide familiale, la confiance mutuelle et la coopération agricole.

Le mot « pérennité » revient souvent dans la bouche de Nicolas Côté : « Je trouve toujours ça désolant de voir des fermes disparaître, vendues à l'encan. J'ai toujours espéré que ça ne nous arrive pas. Ma fierté, c'est de voir l'entreprise continuer sans Lynda et moi. Nos terres ici, dans le rang Belle-Rivière, ont été défrichées et mises en culture par mon ancêtre, mon arrière-arrière-grand-père Thomas Côté. Thomas, Wilfrid, Armand, Joseph-Louis, Nicolas et Marilyn… C'est ça, la pérennité de la ferme : une sixième génération. »

« Qui est fière de l'être! » lance aussitôt Marilyn.

Est-ce que transférer une entreprise agricole s'apprend dans un baccalauréat en agronomie?
« Non, répond Sébastien d'Astous, 28 ans. Ça ne s'apprend pas à l'école. Ça se vit. »

Une pomme ne tombe jamais bien loin de l'arbre ou, en production laitière, une bouse près du dalot. Ouan… Après des études en agronomie, Sébastien d'Astous n'est pas revenu directement à
la ferme laitière de ses parents - la Ferme Virage -, située au Bic. « J'ai pris beaucoup de temps pour me décider à prendre la relève. Mes parents ont été patients durant mes études à l'université. Puis, après des stages dans les secteurs de l'agroenvironnement et du porc, et après deux ans de travail à l'extérieur comme conseiller en production laitière chez Valacta, je me suis rendu compte que je voulais vraiment consacrer mon énergie à reprendre la ferme. Je voulais être mon propre patron, même si je sais qu'on fait ici un travail d'équipe depuis toujours. »

Transférer en équipe
Une véritable complicité anime les membres du clan Dionne-d'Astous. « Le pourcentage d'actions sur papier veut-il dire quelque chose? se demande Guy d'Astous. Entre nous autres, pas vraiment, parce qu'on travaille ensemble, en véritable coopération. Nous avons encore tous la volonté que l'entreprise progresse. »

« D'ailleurs, on ne pense pas se retirer de façon permanente, précise la mère de Sébastien et conjointe de Guy, Céline Dionne. Nous serons toujours là pour aider Sébastien. » « Ben, pas toujours, toujours là! » rétorque Guy. Voyager et profiter du temps qui passe : voilà les projets de Céline et Guy, qui pensent laisser prochainement la maison de la ferme à Sébastien et à sa conjointe, Caroline Gagnon, pour aller s'établir quelque part à la campagne, ni trop loin ni trop proche de la ferme.
En investissant continuellement pour maintenir à jour les installations, les d'Astous-Dionne se sont assurés de léguer une entreprise viable et plus intéressante à la relève.
Dans l'entreprise, le climat harmonieux favorise la bonne communication. « En faisant la traite, on se parle beaucoup. La communication est continuelle. On se dit réellement ce qu'il faut se dire », estime Sébastien, quatrième génération à la ferme. Le transfert définitif est prévu pour 2014. Caroline Gagnon abonde dans le même sens : « Chacun a droit à son point de vue et chacun fait montre d'ouverture. Même les idées farfelues ou idéalistes sont les bienvenues! On en discute. »

En somme, du choc des idées naissent les possibilités de développement pour la ferme, pour les projets porteurs. « Nous n'avons jamais pris une expansion démesurée, dit Guy d'Astous. Nous avons toujours agrandi de façon régulière, en faisant les choses à notre manière, par nous-mêmes. » Les projets autoconstruits, comme le récent hangar à machinerie, permettent non seulement à la ferme d'économiser gros, mais en plus de resserrer les liens entre les membres de la famille, tout en leur apportant un sentiment de fierté bien légitime.



La conjointe de Sébastien d'Astous, Caroline Gagnon, avait mis ses plus belles bottes d'étable pour la photo.
Favoriser la transférabilité
Le caractère moderne d'une entreprise laitière facilite sa transférabilité. Achats réguliers de quota, rénovation de la laiterie et du bureau, achats d'équipements aratoires, mise en place d'une station de préparation de la RTM… « Nous avons toujours investi dans l'entreprise, même si nous ne savions pas si Sébastien allait revenir », dit Céline Dionne. La prochaine étape souhaitée par Sébastien : la construction d'une stabulation libre avec robot de traite. Ce serait le prochain « virage » que la jeune relève propose pour la ferme. Tout un virage technologique, que les parents cautionnent entièrement.

Transférer, un monde de compromis? Tout à fait, répondent aussi bien les prédécesseurs que les successeurs. Un exemple de compromis, selon le père : « En transférant, il ne faut pas penser que nous obtiendrons autant d'argent que si nous liquidions la ferme. Notre but, finalement, c'était que la ferme se transmette. » Le fils apporte un autre exemple de compromis : « Quand on arrive pour vrai dans l'entreprise, on se rend compte assez vite que certains projets doivent être remis à plus tard. » Le compromis le plus grand_: « Si le transfert est effectué correctement, il permettra de bien faire vivre et les prédécesseurs et les successeurs », estime Sébastien d'Astous. En tant qu'entrepreneur, il insiste sur le fait qu'il est important et stimulant, pour garder la passion du métier, de sortir de sa zone de confort et d'être toujours prêt à relever de nouveaux défis. Bref, à négocier d'autres « virages ».


L'entrevue vidéo débute sous un ciel incertain, voire menaçant, les pieds dans une prairie verdoyante, avec, en arrière-plan, la nouvelle porcherie de la Ferme Rojotal. Jonathan Labonté et sa conjointe, Marilyn Bergeron, 30 ans chacun, répondent avec aplomb à l'intervieweur, signe de leur caractère affirmé et fonceur. Certainement le caractère qu'il faut pour reprendre une ferme porcine ces années-ci. Puis, vers le milieu de l'entrevue, un superbe soleil perce à travers les masses nuageuses. Une embellie prélude à la situation en production porcine?
L'intervieweur avait sorti ses questions les plus difficiles pour l'entrevue : « Transférer une entreprise dans une période de crise à la suite d'un incendie majeur ayant ravagé la ferme, est-ce là un triple défi? » « Le risque économique de transférer en ces temps incertains est-il décuplé? » Et la meilleure : « Êtes-vous fous? »

Ils ont répondu aux questions une à une, en rappelant, comme trame de fond, l'excellence de leurs résultats technico-économiques. « Avant l'incendie, nous faisions déjà partie des meilleurs 8 % au Québec quant à l'efficacité technico-économique, illustre Jonathan. Nous passons beaucoup de temps à la ferme à travailler et beaucoup de temps au bureau à gérer. » Effectivement, la Ferme Rojotal a obtenu la première place provinciale à l'AGREPP, maternité 2009, et la deuxième place en 2010, avec une productivité de 29,76 porcelets sevrés par truie.

Accéléré en 2002 avec la cession de 20 % des actions à Jonathan, le processus de transfert a toutefois pris son envol quelques années auparavant, quand Jonathan a terminé son DEP en production porcine au Centre de formation agricole de Saint-Anselme et qu'il a pris sa place dans l'exploitation de Saint-Flavien, en 1999.

En avant les braves

Puis, le 7 janvier 2011, deux ans presque jour pour jour après que Robert Labonté et Chantal Routhier eurent cédé toutes leurs actions dans la Ferme Rojotal à Jonathan et Marilyn, un incendie ravageait la maternité de 265 truies, la pouponnière et la moitié du bâtiment qui servait à engraisser tous les porcelets.

L'heure des choix sonnait. Reconstruire ou se retirer? « Nous ne nous sommes pas questionnés sur la possibilité de nous retirer, mais seulement sur la forme de notre nouveau modèle d'affaires, affirme Jonathan. Après des discussions avec notre conseiller et notre vétérinaire de La Coop Seigneurie, nous avons pris la sage décision de nous consacrer uniquement à l'engraissement, puisque nous avions des voisins producteurs et que les normes actuelles de biosécurité ne permettaient pas de reconstruire une maternité. Avec la conjoncture difficile dans le porc, je trouvais aussi que c'était un pari risqué de reconstruire une maternité », juge Jonathan.

La famille a donc misé sur la conversion de l'entreprise en engraissement de 3000 places géré en tout plein, tout vide. La Coop Seigneurie a offert son aide pour calculer la valeur d'achat optimale et la rentabilité future de l'entreprise. Également, étant donné que les gens de la Ferme Rojotal ne pouvaient pas faire la visite d'autres porcheries en raison des contraintes de biosécurité, les conseillers techniques les ont aidés à cibler le genre de bâtiment qui serait le plus efficace selon leur contexte.

« Plusieurs nous ont dit qu'eux n'auraient jamais reconstruit, poursuit Marilyn. Mais nous sommes jeunes et nous nous sommes vite remis sur nos pieds. » Jonathan affiche le même optimisme : « Nous sommes présentement dans un creux de vague, mais tout ce qui descend finit par remonter. Avant et après le transfert, notre façon de fonctionner n'a jamais changé : nous regardons toujours attentivement nos coûts et nous faisons le bilan des dépenses que nous pouvons diminuer et des revenus que nous pouvons augmenter, par différents investissements. » Grâce à une saine gestion, l'entreprise a réussi, malgré la crise financière, à conserver sa rentabilité.

Jonathan et Marilyn, forts respectivement d'une attestation d'études collégiales en gestion et d'un diplôme d'études collégiales en administration, savaient donc dans quelle galère financière ils s'embarquaient. Et ils sont disposés à ramer encore plus fort, contre vents et marées.

Le beau geste
Jonathan Labonté l'avoue sans détour : « Si mes parents n'avaient pas fait le sacrifice d'un certaine somme d'argent lors du transfert, ç'aurait été impossible de racheter la ferme à sa pleine valeur marchande. Avec, en plus, les coupes dans l'ASRA, la rentabilité n'aurait pas été là. » Si, plus tard, l'une de leurs filles décide de reprendre la ferme, Marilyn et Jonathan feront le même geste de générosité que Robert et Chantal, en vendant l'entreprise à un prix raisonnable, sans intérêt.

Prendre du temps avec leurs petits-enfants, promener la roulotte de festival en festival et aller au moins deux semaines dans le Sud chaque hiver, voilà les plans de semi-retraite de Chantal et Robert, qui continueront de travailler à la ferme. Du côté de la relève, acheter quelques terres à cultiver pour mieux remplir l'horaire de travail fera partie des projets de la ferme à long terme. Rembourser les emprunts et stabiliser la situation financière de l'entreprise se feront sur le moyen terme. Et à court terme, Jonathan et Marilyn en ont déjà plein les bras avec leurs quatre filles!
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