Entretiens
Un nouvel éclairage…  sur les programmes de lumière, par Édith Descarreaux et Sylvain Lefebvre

En 2004, alors étudiante au cégep de Lévis-Lauzon en gestion et exploitation d'entreprise agricole, Caroline Fillion a un bête accident de motoneige. Un accident assez grave, par ailleurs, pour mettre sa vie en danger et remettre en question son projet d'établissement dans la ferme laitière familiale de Saint-Sébastien (Estrie).

Durant sa convalescence, un des enseignants du cégep, Bertrand Rainville, lui soumet l'idée d'abandonner la production laitière pour se consacrer à la production avicole, en profitant du Programme d'aide au démarrage de nouveaux producteurs de la Fédération des producteurs d'œufs de consommation du Québec (FPOCQ). « J'aimais beaucoup la production laitière, explique Caroline Fillion. J'ai donc vécu un grand deuil quand on a vendu les vaches, surtout que j'ignorais si je pourrais me lancer en production avicole, ne sachant pas si je remporterais le concours. »

Puis, le 22 octobre 2010, pratiquement un an jour pour jour après avoir appris qu'elle serait l'heureuse titulaire d'un droit de produire de 5000 poules d'une valeur de 1 250 000 $ (250 $  par poule), Caroline Fillion recevait ses Shaver White et démarrait pour de bon une nouvelle production, une nouvelle vie.

Jamais deux sans trois
Cogagnants de la quatrième édition du concours de la FPOCQ en 2009, Danny Guillemette, de Repentigny (Le Gardeur), et Caroline Fillion participaient au programme respecti­vement pour une quatrième et une troisième fois en quatre ans. Ils rejoignent donc les rangs de la FPOCQ, qui comptait à l'époque 103 producteurs. L'objectif du programme est d'ailleurs d'établir des jeunes qui résident dans des régions à faible densité avicole. Les droits de produire proviennent d'une réserve de quota créée spécialement pour le concours.

Au final, en 2009, 24 candidatures ont été évaluées par le comité de sélection et trois d'entre elles ont fait partie du tirage final. Caroline était finaliste pour le tirage une deuxième fois en trois ans, et la chance lui a souri cette fois.

Rendre à César
L'ingratitude n'habite pas Caroline Fillion. « Dans ton article, n'hésite pas à parler en bien de Luc Normand, d'Unicoop, car il me conseille très bien et m'a souvent rassurée, ce qui est important lorsque tu démarres une entreprise. Les conseillers travaillent souvent dans l'ombre et n'ont pas la chance de se faire lancer des fleurs. Je peux affirmer qu'il a une part du succès dans les bons résultats de mon premier lot! » Elle est donc tout ouïe quand son expert-conseil lui recommande, par exemple, une moulée ou une autre (voir l'encadré « Une alimentation millimétrée »).

Pareillement, Caroline dit devoir une fière chandelle à ses parents, Serge et Michèle, qui lui ont fourni des liquidités pour son démarrage et un coup de main avant, pendant et après la construction du poulailler. « Sans eux, je ne crois pas que j'aurais pu me lancer dans cette production », avoue-t-elle.

Elle souligne aussi l'apport de Frédéric Destrijker, producteur avicole de Saint-Ludger, qui a gentiment accepté de lui faire partager ses connaissances lors de différentes périodes de stage où Caroline a pu apprendre les rudiments du métier. Une expérience pratique qui a largement amélioré son dossier de candidature.

La Sébastiennaise se sent également redevable envers Bertrand Rainville, de qui elle a reçu une aide précieuse pour l'élaboration de son plan d'affaires. Car répondre aux critères d'admissibilité et remplir le formulaire d'inscription n'ont été que des formalités pour elle. C'est bien davantage sur son plan d'affaires que Caroline Fillion s'est « cassé le bicycle ». Ce document, elle l'a peaufiné et amendé chaque fois qu'une donnée changeait ou devenait disponible. « Certains font appel à des conseillers financiers pour monter des plans d'affaires clés en main, mais ce ne fut pas mon cas. D'une version à l'autre, je travaillais les points faibles en offrant des réponses à tous les sujets, comme l'agroenvironnement ou la biosécurité. »
Caroline doit une fière chandelle à ses parents, Michèle et Serge, qui l'ont soutenue financièrement durant le démarrage de l'entreprise.
Cette fille sportive (gardienne au hockey sur glace et coureuse de fond – elle vient de faire un premier marathon) tient aussi à remercier… Pierre Péladeau! En effet, l'entreprise Quebecor lui a remis en mai 2010 une bourse Pierre-Péladeau de 30 000 $ soulignant son engagement en entrepreneuriat lorsqu'elle était étudiante au baccalauréat en enseignement professionnel à l'UQAR, campus de Lévis, baccalauréat qu'elle a depuis terminé. Pierre Péladeau se retournerait-il dans sa tombe s'il savait qu'une partie des profits de son empire a servi à acheter des poules?

Une obligation de réussir
Pour réduire ses dépenses de démarrage, Caroline signale qu'elle a reçu la collaboration de Dany Guillemette, l'autre gagnant d'un quota en 2009. Ce dernier a déniché des cages usagées en très bonne condition… à Terre-Neuve. Démontées puis remontées, elles auront permis une économie d'au moins 65 000 $ à la Ferme Fillannoeuf, dont le poulailler héberge aujourd'hui 8000 pondeuses sur trois rangées de trois étages chacune (le dégagement permettrait l'ajout d'un quatrième étage s'il y avait une expansion).
Petit mais fonctionnel, le poulailler de la Ferme Fillannoeuf permet de loger 8100 pondeuses sur un seul plancher.
Elle a eu beau obtenir un quota gratuitement, Caroline Fillion s'est sentie toute petite au moment de commencer à produire. Avec des investissements de plus de 600 000 $ sur les épaules, elle a vu le gouffre financier sous ses pieds en cas de mauvaises performances. « À un moment, je me suis demandé dans quoi je m'étais embarquée! » confesse-t-elle. Lucide, Caroline ne se fait pas d'illusions : elle sait qu'elle doit, pour rembourser ses prêts agricoles, travailler d'arrache-pied. Elle n'a d'ailleurs manqué que deux trains en une année! « Même si l'aviculture demande une assiduité comparable à celle requise pour la production laitière, elle permet toutefois d'avoir ses soirées libres, ce que j'apprécie. » Bref, le travail est plus routinier, mais moins éreintant.

N'empêche… « Le premier mois fut difficile, poursuit-elle. Je devais établir une routine, apprendre le fonctionnement des nombreuses commandes électroniques, reconnaître certains signes chez la poule. Malgré mes stages, j'avais beaucoup à apprendre… et j'apprends encore! »

Après un an complet d'élevage, les chiffres montrent toutefois que la principale intéressée a épousé l'aviculture. « Caroline fait un excellent suivi à la ferme. Ce n'est pas sorcier : ses inter­ventions rapides expliquent ses bons résultats », juge Luc Normand.

À terme, quand l'entreprise aura atteint une certaine rentabilité, Caroline aimerait accueillir des visiteurs et des stagiaires du secondaire et du collégial. Son baccalauréat en enseignement professionnel lui a d'ailleurs déjà permis de revêtir la peau d'une enseignante en agriculture dans une école professionnelle non loin de chez elle. Après un métier en aviculture, une deuxième carrière se dessinerait-elle?

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