Entretiens
La maison de répit de Maria, Par Suzanne Deutsch
Une récente intervention de la ministre Line Beauchamp a sauvé de justesse une des maisons familiales rurales (MFR), qui offrent une solution de rechange et coopérative en éducation. Les compressions budgétaires de la commission scolaire locale auraient autrement mis fin à un programme qui joue un rôle clé en matière de persévérance et de réussite scolaires en offrant une formation alternant travail et études aux adolescents de 15 à 18 ans.

D'après le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), au Québec, près d'un jeune sur trois ne réussit pas à terminer un DES ou un DEP avant l'âge de 20 ans. Dans certaines régions, il s'agit même de deux jeunes sur trois, précise J. Benoît Caron, directeur général de la Fédération québécoise de coopératives de maisons familiales rurales (FQCMFR). Loyd Gagnon, résidant de Sainte-Mélanie, une petite municipalité située près de Joliette, aurait peut-être fait partie de ces statistiques s'il n'avait pas découvert la maison familiale rurale (MFR) de Maskinongé.
Loyd avait l'impression de perdre son temps à l'école. La 3e secondaire avait été longue et pénible. Alors que la plupart des jeunes de cet âge-là ne savent pas encore ce qu'ils veulent faire dans la vie, Loyd avait déjà pris la décision de se joindre à la ferme familiale dès qu'il le pourrait. Il envisageait même d'aller faire son DEP en 4e secondaire. Lors d'une conférence, il découvre le programme d'alternance études et stage de travail offert par l'entremise des MFR du Québec, qui permet d'obtenir un DES et un DEP. « L'idée me plaisait. Ça me semblait une parfaite combinaison : pas assez de temps pour t'ennuyer en classe et pas trop exigeant côté travail. En plus, on allait en France la dernière année, dans une MFR qui offre à peu près le même programme qu'au Québec. »

Historique
Le programme d'alternance études-travail est relativement nouveau au Québec. Il offre aux jeunes qui ne se sentent pas au bon endroit dans le système scolaire traditionnel d'entreprendre une démarche hors des sentiers battus.

Ce programme s'inspire du modèle français, qui fait ses preuves depuis 1937. Le réseau français compte aujourd'hui 430 MFR, avec une moyenne de 150 jeunes par établissement. Au Québec, on trouve cinq MFR, dans divers coins de la province. La toute première, établie en 1999, est située à Saint-Romain, aux limites de la Beauce et de l'Estrie. Les MFR du Fjord, à L'Anse-Saint-Jean (Lac-Saint-Jean), KRTB, à Saint-Clément (Bas-Saint-Laurent), et de Maskinongé (Saint-Alexis-des-Monts) sont regroupées au sein de la FQCMFR. D'autres s'ajouteront à cette liste d'ici peu, soit la MFR Ilnu, à Mashteuiatsh (Lac-Saint-Jean), et la MFR au Cœur du savoir (Marieville). Bientôt, on en retrouvera également une dans les régions de Lanaudière et de l'Abitibi-Témiscamingue. Il existe aussi une MFR franco-ontarienne à Hawkesbury.

Les MFR du Québec accueillent en moyenne 150 élèves par année. Leur taux de diplomation de 2001 à 2007 a été de 85 % pour le DEP et de 65 % pour le DES; 39 % des jeunes ont pris goût aux études et se sont inscrits au cégep.

Le programme
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les jeunes qui optent pour un tel programme sont loin de ne pas être brillants ou vaillants. « Je dirais que c'est même plutôt le contraire, soutient M. Caron. Ce sont des jeunes qui ont hâte d'entrer dans l'âge adulte. » L'hypothèse qu'il émet à l'égard du système traditionnel est que celui-ci ne serait peut-être pas suffisamment rapide pour eux. Le rythme d'apprentissage accéléré offert par les MFR, où une semaine de théorie alterne avec une semaine de stage, convient donc parfaitement à ces jeunes, d'autant plus que le contenu est structuré pour viser directement le métier qu'ils apprennent. « Ceux qui étudient en agriculture auront des cours de mathématiques orientés sur des éléments que l'on retrouve en agriculture », ajoute J. Benoît Caron.
Loyd Gagnon, de Sainte-Mélanie, s'est joint à la ferme familiale après avoir obtenu son DES en plus d'un DEP à
la MFR de Maskinongé, en juin 2011. L'exploitation porcine de naisseurs-finisseurs compte 250 truies et finit 5000 porcs par année.
En plus de favoriser la persévérance scolaire, le programme est une bonne façon de contrer l'exode rural, car le choix des formations professionnelles offertes correspond aux besoins en main-d'œuvre spécialisée du milieu. Selon la région, certaines MFR offriront un programme en élevage bovin, production laitière ou production acéricole, alors que d'autres se concentreront sur des formations en abattage et débardage forestiers, protection et exploitation de territoires fauniques, restauration, récréotourisme, vente-conseil ou aide à domicile. Le taux de placement des jeunes du programme de production laitière, par exemple, serait de 98,3 %, d'après le site Web de la MFR de Maskinongé; environ 75 % de ces jeunes occuperaient un emploi qui correspond à leur champ d'études.

Le concept génère beaucoup d'intérêt et d'enthousiasme, mais non sans peine, car il engendre également sa part de difficultés et d'enjeux financiers, explique M. Caron. Après le sauvetage de la MFR de Maskinongé, le MELS, le MAMROT (ministère des Affaires municipales, des Régions et de l'Occupation du territoire) et le MDEIE (ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation) semblent tous montrer un intérêt quant au potentiel des MFR au Québec.

Le dossier est complexe, car l'État est présent par l'entremise de la commission scolaire, qui encadre le volet éducatif; la MFR intervient au niveau de la coordination, de l'animation et de l'hébergement.

Le rythme d'apprentissage accéléré offert par les MFR, où une semaine de théorie alterne avec une semaine de stage, convient parfaitement à ces jeunes, d'autant plus que le contenu est structuré pour viser directement le métier qu'ils apprennent.
Les parents sont appelés à défrayer la pension des jeunes, c'est-à-dire environ 300 $ par mois, une somme peu élevée si l'on prend en compte ce qu'il en coûte pour nourrir un adolescent et le fait que celui-ci est encadré pour les devoirs, souligne M. Caron. « On peut voir cela comme un "tout-inclus éducatif", où les jeunes sont logés, nourris, encadrés et appuyés! » On peut néanmoins avoir droit à une aide financière pour couvrir ces frais.

Les stages en entreprise ne sont pas rémunérés. « C'est une relation gagnant-gagnant, explique M. Caron : le jeune apprend un métier et le maître de stage obtient de la main-d'œuvre. Mais il doit encadrer, accompagner et contribuer à l'atteinte des objectifs du jeune. Il joue donc un rôle très important. »

Le voyage de fin d'études en France, financé en grande partie par des activités de collecte de fonds, est une mesure incitative importante pour les élèves. Ils passent deux jours à Paris avant de se rendre dans leur famille d'accueil. Loyd Gagnon, inscrit au programme de DEP en production laitière, a séjourné dans une exploitation laitière en Normandie, en avril dernier. « J'étais inquiète, car mon fils n'avait jamais voyagé, dit Johane Adam, la mère de Loyd. Mais c'est un voyage qui l'a fait mûrir, et il a beaucoup aimé voir comment se vit l'agriculture dans un autre pays. » Comme dit le dicton, les voyages forment la jeunesse…

Diane Bédard, directrice générale de la MFR de Maskinongé

Vivre en groupe
Un facteur de succès non négligeable de la formule des MFR est le fait que les jeunes vivent ensemble, sous un même toit, pendant les semaines où ils sont en classe. Encadrer 23 adolescents qui vivent des poussées d'hormones nécessite cependant beaucoup de doigté… Diane Bédard, directrice générale de la MFR de Maskinongé, s'est dotée d'une bonne équipe d'intervenants, qui accueillent les jeunes et les aident à cheminer sur le plan personnel.

Travaillant auprès des jeunes depuis plus de 20 ans, Mme Bédard trouve cette génération plus vulnérable que celles qui ont grandi avant l'arrivée d'Internet et des émissions de téléréalité. « Les jeunes sont plus isolés qu'autrefois et ont des problèmes à communiquer avec les autres, dit-t-elle. Les amis Facebook ne sont pas de vrais amis : ce sont des relations superficielles basées sur le "paraître" et non le "savoir-être". Beaucoup, malheureusement, ignorent la différence entre une relation amoureuse saine et une relation abusive. »

Son travail dépasse les murs de la MFR. Elle est en constante communication avec le chef de stage, qui travaille sur le terrain et fait ses tournées chaque semaine auprès de tous les maîtres de stage pour prendre le pouls de la situation. Avant même que les jeunes n'aient franchi le seuil de la MFR, Diane Bédard sait qui, parmi ses « ouailles », a passé une bonne semaine et qui a eu des difficultés. Elle sait également lesquels auront fort probablement besoin d'être écoutés.
Sortir de son milieu familial à 15 ou 18 ans, pour se retrouver avec une gang de jeunes de son âge, peut être
très bénéfique.
Cette écoute ne veut cependant pas dire que tout leur est servi sur un plateau d'argent. « Les jeunes ne sont pas à l'hôtel, ici, insiste Mme Bédard. Ils ont tous leur liste de tâches à accomplir. »

« Sortir de son milieu familial à 15 ou 18 ans, pour se retrouver avec une gang de jeunes de son âge, peut être très bénéfique. Oui, on leur impose des cadres et des obligations, mais cela aussi fait partie de l'apprentissage », renchérit M. Caron.

Pour Loyd Gagnon, qui a réussi ses études et son objectif de carrière, le jeu en a valu la chandelle. Il est la preuve qu'il est possible de réussir autrement, en se servant d'un parcours différent de celui qu'on connaît bien. Le concept devrait-il être plus répandu dans la province? D'après J. Benoît Caron, il est grand temps de donner à nos enfants tous les moyens d'atteindre la réussite.

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