Entretiens
Prix Transfert de ferme, texte et photos d'Etienne Gosselin
En novembre dernier, David Kohl, économiste et professeur émérite en financement agricole et en gestion des PME au Polytechnic Institute et au State University, en Virginie, était conférencier au Colloque de l'entrepreneur gestionnaire, tenu à Drummondville. Le Coopérateur a profité de son passage au Québec pour l'interviewer sur les grands enjeux de l'agriculture nord-américaine.
Le Coopérateur agricole : M. Kohl, l'agriculture nord-américaine est-elle en mesure de saisir les occasions découlant de la hausse de la demande en produits alimentaires?
Propos recueillis par
Vincent Cloutier
, agr., MBA
Directeur des affaires agricoles
La Coop fédérée
David Kohl : Tout à fait. Une grande partie de la croissance est due aux pays du BRICA. L'Amérique du Nord est stratégiquement positionnée pour répondre à leur demande parce qu'elle dispose, à l'échelle de la planète, des meilleurs producteurs et des meilleurs gestionnaires. Ses infrastructures sont assez bonnes pour lui permettre de livrer ses produits avec efficacité. Toutefois, les investissements considérables des pays de l'hémisphère Sud vont avoir des effets certains sur la compétitivité du Canada et des États-Unis. Je pense ici à la forte valeur foncière des terres, qui met en place une certaine structure de coûts chez nous. Je ne sais pas si cette structure sera concurrentielle en 2020, en 2025. Nous avons une vision à court terme, mais il faut absolument nous assurer de rester concurrentiels à long terme.

LCA : La forte valeur des terres agricoles est-elle positive ou négative?
DK : Deux directeurs de la Réserve fédérale américaine m'ont posé cette question – sans témoin, mais en présence de leurs gardes du corps! – et voici ce que j'ai répondu : dans les années 1980, nous étions dans une bulle hypothécaire parce que nos producteurs achetaient les terres à crédit. Ce qui offrait une protection contre l'inflation. Aujourd'hui, lors d'achats de terre, les producteurs en paient 75 % comptant. Présentement, la situation ressemble plus à une bulle spéculative. Quelle est la différence? Quand la bulle hypothécaire éclate, ça se passe très rapidement : producteurs et banques font faillite, certains ne pouvant plus rembourser leurs dettes. Tandis que si c'est une bulle spéculative, l'effet est souvent plus modéré…
Il demeure que nous sommes en train de normaliser la déviation en fonction de la croyance que la situation des pays du BRICA demeurera la même, que l'éthanol sera toujours très recherché, que le dollar sera toujours faible. En agissant ainsi, on se prépare à coup sûr une surprise, et pas une bonne...

LCA : Les fermes du Québec sont plus endettées que partout ailleurs en Amérique du Nord. Comment cela s'explique-t-il et quelles solutions y voyez-vous?
DK : Le système de gestion de l'offre permet aux agriculteurs de supporter un plus grand endettement. Pour ce qui est des secteurs du porc et du bœuf, on a vu leur endettement augmenter considérablement au cours des dernières années. En plus, les terres coûtent très cher. Avez-vous des chances de réussir dans ce contexte? Oui, mais vous devez faire partie des meilleurs gestionnaires et vous devez être vraiment très prudent en matière de gestion des profits.
Vous devez commencer par être efficace, ensuite vous pourrez grossir. Vous devez aussi travailler constamment avec vos créanciers et vous assurer que votre bilan est sain. Vous devez également pouvoir compter sur un bon créancier. Celui qui saura vous épauler dans les temps prospères comme dans les temps difficiles, bien sûr, mais surtout celui avec qui vous êtes capable de parler « entre quat'z'yeux ». Les bons créanciers ne sont pas ceux qui disent toujours oui, ni ceux qui disent toujours non. Ce sont ceux qui discutent et qui disent « Mais supposons que… ».
L'autre élément très important est de mettre une partie de vos profits à la banque. Avec tous les revirements aussi soudains qu'imprévisibles susceptibles d'influencer l'économie mondiale, ça prend un bas de laine. L'accès à de l'argent comptant vous permet de rester en affaires en période difficile et de saisir les occasions au moment où elles se présentent.

LCA : Dans quelle mesure l'agriculture québécoise est-elle prête pour l'avenir?
DK : J'adore venir au Canada, notamment dans l'Est ontarien et au Québec, parce que j'y revois mon enfance. La production laitière d'ici, ce sont les fermes laitières d'il y a 50 ans dans ma région. Je suis plein d'admiration, je trouve ça fantastique. Mais si la gestion de l'offre devait être abolie, beaucoup de ces fermes disparaîtraient en 5 ou 10 ans.
La vraie question est la suivante : peut-on entrevoir aujourd'hui la fin de la gestion de l'offre? Cette question, on la posait il y a 35 ans. La probabilité que la gestion de l'offre disparaisse est sans doute un peu plus élevée maintenant, parce que les marchés mondiaux sont étroitement imbriqués, ce qui n'était pas le cas à l'époque. Il faut donc adopter une approche un peu plus prudente. Je ne dis pas que la gestion de l'offre est mauvaise. L'enfant en moi dit : « C'est super! », mais l'enfant mondialisé dit : « Je ne sais pas si ça peut durer. » La gestion de l'offre introduit le gros bon sens dans un marché insensé, mais ce gros bon sens a un coût.
La réalité pure et dure, c'est que le système sera contesté. Toutefois, tout le monde s'inquiète de l'OMC, mais je crois que les consommateurs auront un impact plus important que les décisions de l'OMC.

LCA : À quoi s'attendre quant au renouvellement du Farm Bill américain?
DK : Une forte proportion du soutien offert par le Farm Bill va « prendre le bord ». Parce que, aux yeux des États-Uniens, l'agriculture se porte très bien. Dans l'édition du 11 juin du TIME Magazine, l'un des titres était : « Vous voulez faire plus d'argent qu'un banquier? Devenez agriculteur. » Puisque le grand public lit ça, et puisque les politiciens lisent ça, nos programmes de subventions directes à l'agriculture seront réduits de façon extraordinaire.

LCA : Extraordinaire…
DK : Extraordinaire, parce que les coffres de notre gouvernement sont vides, et parce que l'agriculture n'a plus les mêmes besoins. Ce qui inquiète tout le monde, c'est la possibilité de couper dans les programmes d'assurance, comme l'assurance récolte et certains autres programmes de stabilisation du revenu. Ces programmes sont très importants pour que les banquiers consentent des prêts à l'agriculture. Ils leur garantissent un revenu minimal, en quelque sorte.

LCA :
Quelles sont les conséquences de la consolidation des grands fournisseurs mondiaux d'intrants agricoles?
DK : Elles sont graves et la consolidation est exagérée. Par exemple, si on fait grimper le prix de la potasse à cause du prix du maïs, on met aussi des bâtons dans les roues de la production animale. Pourtant, si l'on veut une agriculture florissante, ça prend un secteur de l'élevage sain, financièrement et économiquement. C'est le genre d'approche à court terme qui, selon moi, est destructrice.
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