Entretiens
Prix Transfert de ferme, texte et photos d'Etienne Gosselin
Le Québec, société distincte? En tout cas, en matière de logement des vaches, oui!

Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC) publiait en mars 2011 une page statistique sur les étables laitières canadiennes. Réparties en trois catégories (stabulation entravée, stabulation libre et stabulation libre avec système de traite robotisé), ces statistiques illustrent que la proportion de chaque type d'étable varie d'un océan à l'autre.

Modes de stabulation,
stabulations à la mode

Premièrement, le nombre d'étables – tout comme le quota laitier et le nombre de vaches laitières – n'est pas réparti de façon uniforme. Par exemple, le Québec livre 37 % de tout le lait du pays, mais ne représente que 23,1 % de la population canadienne, alors que l'Ontario produit 32,8 % du lait, pour 38,8 % de la population du pays.

Pour produire ce lait, le Québec compte entre autres 5227 étables laitières ou troupeaux laitiers – sur les 9927 du Canada – dont les producteurs sont inscrits au contrôle laitier (voir tableau 1). Un peu plus de 92 % des étables québécoises sont à stabulation entravée, alors que le reste est à stabulation libre (salon ou robot de traite). En Ontario, une plus faible proportion des étables (71,9 %) sont à stabulation entravée. Tout de même, il y a presque trois fois plus d'étables à stabulation libre en Ontario qu'au Québec, alors que l'Ontario compte 2000 fermes laitières de moins. Enfin, ailleurs au Canada, on trouve l'inverse : la majorité des étables sont à stabulation libre, selon les statistiques d'AAC.

Pourquoi le Québec se démarque-t-il par la stabulation entravée, et le reste du Canada par la stabulation libre? Il semble qu'il faille d'abord mettre ces statistiques en relation avec la taille des troupeaux laitiers québécois. En effet, la compilation de statistiques laitières du Groupe AGÉCO met en lumière qu'au Québec, le nombre de vaches par ferme est le plus bas au Canada, avec 57,7 vaches par étable. Il existe donc une corrélation entre le nombre d'étables à stabulation libre et la taille des troupeaux, comme l'illustre le graphique. Plus la taille de la ferme augmente, plus la stabulation libre semble le choix privilégié des producteurs pour héberger leurs animaux. Lucille McFadden, agente de développement des marchés (secteur laitier) à Agriculture et Agroalimentaire Canada, souligne d'ailleurs que s'il y a plus de stabulations libres en Ontario, c'est que la taille des troupeaux y a crû plus rapidement depuis 2000 (voir tableau 2).

Tout de même, comment expliquer cette disproportion? Bruno Letendre est producteur laitier et président de la Fédération des producteurs de lait du Québec. Il siège en outre au conseil d'administration des Producteurs laitiers du Canada. « Est-ce que cette différence est culturelle? Je ne sais pas. Ce que je peux dire, c'est que les producteurs attendent de posséder un nombre minimal de vaches avant de faire le saut vers la stabulation libre. » Et compte tenu de l'accessibilité réduite au quota, l'expansion n'est plus aussi rapide que ce qu'elle était.

L'ingénieur Yves Choinière, qui dirige annuellement plus d'une cinquantaine de projets de construction ou de rénovation d'étables laitières, en sait quelque chose. « C'est quand les fermes atteignent de 60 à 80 vaches que les producteurs se posent la question de choisir la stabulation libre plutôt qu'entravée, notamment après un incendie ou quand les producteurs ont une capacité physique diminuée. Toutefois, plus de 90 % des projets d'étables de 80 vaches et plus s'orientent aujourd'hui vers la stabulation libre », tient à préciser le président des Consultants Yves Choinière.

Concernant la popularité de la stabulation entravée, l'ingénieur n'hésite pas à parler de « mentalité » ou de « philosophie » pour expliquer les 92 % d'étables entravées de la Belle Province. Selon lui, bien des producteurs traditionalistes préféreront toujours ce mode de stabulation.

D'un autre côté, il faut aussi dire que de plus en plus de producteurs qui gardent leurs vaches allaitantes en stabulation entravée logent la relève du troupeau et les vaches taries en stabulation libre, un fait qui n'est pas pris en considération dans les statistiques présentées plus haut.

Mentionnons enfin que le Québec n'a proportionnellement ni plus ni moins sur son territoire de troupeaux gardés en stabulation libre avec système de traite robotisé que les autres provinces du Canada. À 1,6 % des étables équipées d'un tel système, le Québec se trouve directement dans la moyenne canadienne (1,7 %).

Stabulation et bien-être animal
Le Code de pratiques pour le soin et la manipulation des bovins laitiers, lancé à l'automne 2009 par le Conseil national pour les soins aux animaux d'élevage (CNSAE), reste muet sur le type de stabulation permettant l'atteinte du plus grand niveau de bien-être des animaux, se contentant de mentionner que « la plupart des systèmes d'élevage restreignent certaines libertés des bovins. Néanmoins, les pratiques d'élevage modernes ne devraient pas provoquer d'inconfort ou de souffrance non nécessaire aux animaux. » Autrement dit, le CNSAE n'approuve ni ne désapprouve un mode de stabulation ou un autre.

Bruno Letendre a participé aux travaux du comité d'experts et de producteurs ayant mené à ce document, qui propose des pratiques volontaires. « L'objectif du comité était d'améliorer le bien-être des animaux, tout en recherchant l'optimum entre le confort maximal apporté, par exemple, par le pâturage et la contrainte de la production à un coût raisonnable », explique-t-il.

Ce producteur laitier de Saint-Georges-de-Windsor rappelle que même en stabulation entravée, il est possible d'améliorer notablement le bien-être des vaches, comme l'a montré Michel Lemire, producteur laitier de Saint-Zéphirin-de-Courval, lors d'une conférence donnée au Symposium sur les bovins laitiers, en octobre dernier. Pour ce faire, il a augmenté la luminosité dans l'étable et rehaussé la barre d'attache à 107 cm, tout en la portant à 20 cm par rapport au muret, lequel a été abaissé à 23 cm. Consé­quemment, les chaînes ont été allongées à 91 cm. Largeur et longueur des stalles, aménagement de l'aire de vêlage, mangeoire en céramique, positionnement du dresseur, tapis et paille, ventilation : rien n'a été laissé au hasard pour faire passer en une seule année la longévité moyenne de son troupeau de quatre ans et quatre mois à quatre ans et neuf mois.

Autre conférencier remarqué au symposium de l'automne dernier, le vétérinaire néerlandais Joep Driessen (Vetvice et Signes de vaches) a quant à lui fait remarquer « qu'une bonne étable à stabulation entravée est meilleure qu'une mauvaise étable à stabulation libre pour le bien-être animal, mais qu'une bonne étable à stabulation libre est meilleure qu'une bonne étable à stabulation entravée ».


L'avis des producteurs
Les éleveurs laitiers ont traditionnellement préféré attacher leurs vaches pour faciliter la régie individualisée et la commercialisation des sujets de haute génétique. C'est le cas de deux fermes d'élevage réputées : la Ferme Robert Séguin et fils (préfixe Drebert) et la Ferme Bergeroy (préfixe Bergeroy).

Dans le troupeau Drebert, on trait quotidiennement 90 vaches attachées, dans une étable dont la construction ne remonte à pas plus tard que l'an passé. Pour Robert Séguin, la possibilité d'effectuer une régie personnalisée a pesé fort dans la décision du mode de stabulation de sa nouvelle construction. « La stabulation entravée permet de produire plus de lait en accordant plus de soins aux animaux – notamment en ce qui concerne l'alimentation et la reproduction. J'aime aussi avoir des vaches très propres et qui n'ont pas de problèmes de pieds dus à l'humidité », explique cet éleveur de Sainte-Marthe.

À la Ferme Bergeroy, à Saint-Samuel-de-Horton, on trait 175 vaches dans deux bâtiments. L'étable principale, en stabulation entravée, héberge 115 vaches et mesure 300 pi (90 m) de longueur. Il y a un an, la famille Bergeron a acheté un salon de traite d'occasion – remisé depuis ce temps dans le garage. Le plan : construire une nouvelle stabulation libre sur litière de sable. « Nous sommes convaincus que l'efficacité du travail, le coût en main-d'œuvre et le confort lors de la traite seraient grandement améliorés avec ce type de stabulation et un salon de traite à 24 trayeuses, juge René Bergeron. Même la qualité du lait devrait être rehaussée en raison d'un meilleur protocole de traite, parce que l'intervalle entre le lavage du pis et la traite serait un peu plus long, ce qui provoque une meilleure sécrétion d'ocytocine. Également, après avoir donné leur lait, les vaches iraient manger avant de se coucher, ce qui laisserait aux sphincters des trayons le temps de mieux se refermer. » S'ils bâtissent une nouvelle étable, ces Maîtres-éleveurs prendront soin d'y réserver un espace (salle d'exposition ou parc spécial) pour loger leurs meilleures bêtes.

Du côté de Coteau-du-Lac, Luc Isabelle n'a que du bien à dire de sa nouvelle stabulation libre sur sable (60 vaches, bâtie pour 80). « Je ne reviendrais jamais en arrière », martèle le producteur de la Ferme Isabelle, pour qui ceux qui n'optent pas pour la stabulation libre lorsqu'ils en ont le choix manquent de vision. « J'ai vu une hausse marquée de la production laitière dès ma quatrième traite. Nous avions une moyenne de 29-30 litres/jour. Je m'étais donné trois ans pour nous faire progresser à 31 litres. Après seulement 15 mois d'exploitation, nous sommes à 34,5 litres/jour! Bien sûr, cette hausse ne se justifie pas seulement par le mode de stabulation et la liberté de mouvement des animaux : la ventilation, la luminosité et le passage à une vraie RTM expliquent aussi notre meilleure productivité. Dans notre ancienne étable, il y avait tout de même 48 vaches pour 40 places… »

En 1997, Yves Cloutier fut l'un des premiers à construire une étable à stabulation libre en Mauricie. Il faut dire que l'ancienne étable de la Ferme Clo-Bel accusait à cette époque plusieurs décennies d'âge et ne pouvait plus loger que 40 vaches en lactation, trop peu pour qui veut prendre de l'expansion. Yves Cloutier possède donc ce qu'il est convenu d'appeler une stabulation libre de « première génération », une expression pour dire que son étable n'est pas parfaite. « J'aurais dû opter pour une étable plus longue, avec deux rangées de stalles plutôt que trois et des passages plus larges aux bouts », analyse le Louisevillois. Malgré tout, il n'a jamais regretté son choix. « Le plus grand avantage des stabulations libres, c'est la quantité de lait produite par unité de travail. Même avec une moyenne de 9000 kg de lait, ma rentabilité est meilleure que celle de bien des producteurs à 11 000 kg. »

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