Lait
Domino, les vaches ont chaud!
Avec le réchauffement climatique, les météorologues et les climatologues estiment que les températures extrêmes seront plus fréquentes. Rappelez-vous la moyenne de 18,7 °C en juillet 2009 et celle de 23,1 °C en juillet 2010 à Saint-Hyacinthe, un énorme écart de 4,4 °C pour une moyenne mensuelle. Aux États-Unis, où les grandes chaleurs sont courantes, on installe fréquemment des systèmes de brumisation dans les étables. Et pourquoi pas au Québec?
La zone de confort d'un bovin laitier varie entre 5 et 20 °C, avec un idéal à 10 °C. Au-delà de cet idéal et de cette fourchette, les ingénieurs Naud, Leblanc et Dubreuil font remarquer, dans leur publication accessible sur Agri-Réseau, que les vaches diminuent leur consommation d'aliments pour produire moins de chaleur par digestion. Cette consommation moindre engendre une baisse de production laitière de 5 % à 20 °C et de 25 % à 30 °C, des valeurs non seulement rapportées dans la littérature scientifique, mais également observées par les producteurs laitiers rencontrés pour ce reportage.

Les systèmes de brumisation ne doivent pas être confondus avec les systèmes d'arrosage ou de goutte-à-goutte pour un refroidissement direct des animaux par contact avec l'eau. La brumisation consiste en la pulvérisation dans l'air de fines gouttelettes d'eau froide qui ne mouillent ni les animaux ni la litière. « Entre 98 et 100 % de l'eau doit s'évaporer sans se condenser », explique le responsable des ventes à Ventilation Secco, Stéphane Cloutier.

Des fabricants tels que Secco, situé à Saint-Hyacinthe, offrent depuis 2000 des systèmes sur mesure pour rafraîchir les étables laitières. Ces systèmes de brumisation ne sont pas hyper-sophistiqués, mais ils doivent être installés correc­tement, sous la supervision de spécialistes en ventilation. De fait, beaucoup d'éleveurs ont tenté d'installer des systèmes maison, avec souvent peu ou pas de résultats. L'entreprise offre même un réglage électronique du tandem ventilation-brumisation (basé sur les tables psychrométriques) pour diminuer la température intérieure sans augmenter indûment l'humidité relative.

Les systèmes de brumisation ne sont pas conçus que pour les étables à ventilation naturelle. À la Ferme Val-Bisson, à Saint-Polycarpe, qui compte une étable à stabulation entravée d'une largeur de 15 m (47 pi) avec ventilation tunnel, on a installé un système en juin 2011. Les quatre rangées de buses ont été disposées perpendiculairement au bâtiment et espacées de 12 m. L'humidité générée ne se condense pas au plafond, haut d'un peu plus de 2,5 m. « Avant, nous rafraîchissions les animaux avec un tuyau d'arrosage lors des canicules, explique Élyse Gendron, ce qui nécessitait beaucoup d'eau et mouillait la litière, sans parler du temps investi dans l'opération. » Avec la brumisation, cette éleveuse dit ne pas ressentir une augmentation inconfortable de l'humidité dans l'air.

Si Stéphane Cloutier révèle que ce genre de système gagne en popularité chez les producteurs laitiers, pourquoi n'est-ce pas encore un impératif dans les fermes? Jean Bissonnette, de la Ferme Val-Bisson, dont la moyenne de production laitière est de plus de 12 000 kg, suggère comme explication les facteurs limitatifs. Si une piètre alimentation, une ventilation déficiente, l'absence de matelas ou la taille réduite des stalles limitent déjà le confort et le rendement des bêtes, il sera plus avantageux d'améliorer d'abord ces points de gestion plutôt que d'installer des brumisateurs.

À terme, la course à la productivité nous mènera-t-elle à… la climatisation des étables? (Une partie de la ferme de recherche d'Agriculture et Agroalimentaire Canada, à Lennoxville, est déjà climatisée pour les besoins des protocoles expérimentaux.) Bruno Garon, ingénieur et professeur à l'ITA, campus de Saint-Hyacinthe, évoque vaguement de possibles systèmes de climatisation utilisant la géothermie, mais seulement quand les coûts de la géothermie seront « vachement » plus abordables!

Oui, mais l'humidex?
Selon l'indice humidex d'Environnement Canada, plus l'air est humide, plus l'impression de chaleur est intense. Cet indice, qui n'est pas une valeur mesurable directement, combine la température et l'humidité de l'air et donne une indication de la sensation de chaleur accablante. « Des températures sèches sont ainsi plus facilement supportables, confirme Bruno Garon. Par exemple, 24 °C à 90 % d'humidité relative équivaudront à peu près à 32 °C à 30 % d'humidité relative. »

Est-il donc paradoxal d'ajouter de l'eau dans l'air pour rafraîchir une atmosphère déjà humide? Pas vraiment, selon Damien de Halleux, ingénieur et professeur de génie agroalimentaire à l'Université Laval. Premièrement, plus l'air est chaud, plus il peut contenir d'humidité (vapeur d'eau). Ensuite, l'eau diffusée, typiquement à 5 °C, rafraîchit l'air par transfert thermique. Enfin, un autre phénomène physique a lieu : le « refroidissement adiabatique », qui implique un changement de phase de l'eau. Sous l'effet de la chaleur, les fines gouttelettes projetées dans l'air se vaporisent (passage de l'état liquide à gazeux), ce qui entraîne une « consommation » de chaleur et une diminution de la température ambiante.


Une humidité relative saturée peut-elle être préjudiciable à la santé des bovins? Le médecin vétérinaire Éric Martineau, de la Clinique Vétérinaire de Coaticook, ne le croit pas. Selon ce praticien, les problèmes arthritiques, pulmonaires ou de mammite ne sont pas exacerbés par une humidité à trancher au couteau. « Je ne vois pas de contre-indications médicales à la brumisation si l'eau est bien évaporée. Une diminution de la température peut d'ailleurs aider à diminuer la fréquence des déplacements de caillette ou des mammites aiguës. »

On peut enfin ajouter que les vaches, si elles ne sont pas exposées directement aux rayons du soleil et si elles se trouvent dans un flux d'air constant, sont moins affectées par un air chargé d'humidité. D'ailleurs, lors d'une canicule humide, l'humain cherche les mêmes conditions : de l'ombre et de la ventilation… et des produits laitiers glacés!
Ça vaut le coût?
Le coût d'un système varie de 5000 à 20 000 dollars, équipement et installation inclus, selon Stéphane Cloutier, de Ventilation Secco. L'investissement est amorti en un ou deux ans. Stéphane Cloutier fait miroiter une baisse de température pouvant aller jusqu'à 7 °C par temps chaud et sec. La durée de vie estimée du système est de plus de 20 ans.

Le directeur des ventes d'Agriest, l'agronome Dominic Bélanger, croit au potentiel de la brumisation pour rafraîchir les étables laitières.

L'idée d'un article dans nos pages sur les systèmes de brumisation revient à Dominic Bélanger, directeur des ventes à La Coop Agriest. « Avant, il était rare de vivre des périodes de chaleur lors des mois de mars et de septembre, mais avec les changements climatiques, nous verrons de plus en plus ce genre d'extrêmes », prédit l'agronome lors d'une conversation tandis que nous sommes en route vers la Ferme Mellohills, des frères Alain et Gaétan Meloche et des fils de ce dernier, Luc et Stéphane.

Chaud en Ontario
Les Meloche produisent du lait à Clarence-Rockland, dans l'Est ontarien. Leur ferme, qui compte quatre générations de producteurs « baraqués », met en production 190 vaches laitières, dans une spacieuse étable à stabulation libre datant de 1997 et agrandie en 2004.

Le hic : l'ancienne étable laitière et les cinq imposants silos-tours de la ferme bloquent partiellement les vents dominants, ce qui cause une stagnation de l'air dans l'imposant bâtiment d'élevage.

Alain, Stéphane, Luc et Gaétan Meloche, de la Ferme Mellohills, ont investi 26 000 $ pour l'achat de trois ventilateurs Big Ass et d'un système de brumisation. Ils les trouvent efficaces et rentables.

En mai 2011, après différentes conversations avec leur agronome (plutôt en faveur de la brumisation) et leur vétérinaire (plutôt sceptique), Gaétan Meloche et sa bande décident d'équiper l'entreprise de trois ventilateurs géants de type « Big Ass » pour créer une brise descendante rafraîchissante et homogénéiser l'effet thermique des brumisateurs – car, oui, ils décident finalement d'essayer ce système.

L'été 2011 fut particulièrement caniculaire, mais grâce aux buses installées sur des poteaux fixés au cornadis, Gaétan Meloche jure n'avoir pas vu de vaches inconfortables, haletantes. « Les animaux n'ont pas arrêté de s'alimenter, même en période chaude », dit-il. Le taux de fertilité, d'ordinaire de 50 % durant les semaines les plus chaudes, a bondi à 85 %. Les ventilateurs géants et la brumisation ont certes contribué à cette remontée spectaculaire de la fertilité, tout comme l'adoption de nouveaux colliers de détection des chaleurs (œstrus).

Mais rien n'y fait : leur vétérinaire reste toujours sceptique!




Les frères Yves et Jacques Roy rayonnent comme des producteurs qui ont un système de brumisation dans leur étable. Pourquoi? Parce qu'ils ont, justement, un système de brumisation dans leur étable!

Les frères Jacques et Yves Roy croient aux bienfaits d'un système de brumisation sur la production, la reproduction et le bien-être animal… et humain!

Une moyenne de 12 300 kg de lait pour les vaches, de 10 700 kg pour les taures et une MCR de troupeau de 821. On fait beaucoup de lait et de composants laitiers dans le rang Séraphine, à Ange-Gardien (Montérégie). Quels sont les secrets des Roy?

En voilà certainement un premier : dès 2000, en plein mois de janvier, les frères Roy achetaient, au Salon de l'agriculteur, un système de brumisation pour leur étable neuve à stabulation entravée, construite lors de l'été caniculaire de 1999. Or, 12 étés plus tard, le système est déjà rentabilisé depuis… 11 ans! « Nous estimons qu'un seul été, avec sa trentaine de journées chaudes, a suffi pour rentabiliser notre investissement de 5500 $, fait valoir Yves Roy. Si la production laitière des vaches n'augmente pas avec un tel système, elle ne baisse pas non plus. Et c'est sans parler des chaleurs invisibles, des avortements embryonnaires moins fréquents et de la semence qui n'est pas inséminée en pure perte. » Y a-t-il d'autres avantages? « Et nous, alors! fait semblant de s'insurger Jacques Roy. Le confort des travailleurs est tout aussi important que celui des animaux. »

Sur la trentaine de clients que conseille l'agronome Mélanie Dubuc, de La Coop Excel, seule la Ferme Royolait possède un système de brumisation et ventilation pour rehausser le confort des animaux.

Brumiser et ventiler
Une brumisation sans une ventilation efficace pour répartir l'effet des fines gouttelettes offre peu de résultats. Les Roy l'ont appris à leurs dépens lors de la première année d'utilisation de leur système : l'homogénéité de la baisse de la température n'était pas optimale. Ils ont donc ajouté cinq ventilateurs circulateurs dans l'étable des 75 vaches en lactation, ventilateurs qui, couplés à une ventilation tunnel dans l'ancienne étable disposée à angle droit, offrent un excellent brassage de l'air. Résultat : la température intérieure diminue, en moyenne, de 5 °C.

Dans l'étable à ventilation naturelle de la Ferme Royolait, la prise d'air se trouve dans le mur ouest pour bénéficier des vents dominants. Les 60 buses du système de brumisation de la ferme fonctionnent par intermittence : passé 22 °C, une boîte de commande électronique active la pompe pendant trois minutes puis arrête le système pendant six minutes. À plus de 26 °C, c'est l'inverse (six minutes en marche, trois minutes à l'arrêt).

L'état de la litière, la santé des onglons, le compte de cellules somatiques, rien de tout cela n'a été altéré par l'installation de deux tuyaux de cuivre d'un demi-pouce de diamètre et de buses placées tous les quatre pieds au-dessus de la première rangée d'animaux. Dans leur salle mécanique, les Roy n'ont pas installé de réserve d'eau pour autant; le débit de leur puits suffit amplement à abreuver le troupeau en plus de fournir les brumisateurs.

Depuis l'installation de leur système, les Roy ont vu défiler quelques dizaines de producteurs laitiers venus s'enquérir des avantages et des inconvénients de la brumisation. Ils leur tiennent toujours le même discours. « Des vaches la gueule ouverte et la langue étirée, on n'en voit plus ici, soutient Yves Roy. La consommation d'aliments est meilleure et les variations de la paye de lait bien moindres. »
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