Entretiens
es satellites 
pour améliorer les champs : un outil essentiel
Temple Grandin consacre sa vie à améliorer le bien-être des animaux. Ses recommandations sont mises en pratique par les plus grandes entreprises agroalimentaires du monde. Lorsqu'elle parle, McDonald's, Burger King, Tyson et Smithfield, pour ne nommer que celles-là, écoutent. Nombre de producteurs agricoles s'inspirent aussi au quotidien de son vaste savoir-faire. Un groupe de journalistes l'a rencontrée, le 31 juillet dernier, lors de la Journée bien-être animal La Coop, un événement encore jamais vu au Québec et organisé par la Filière porcine coopérative. La professeure Grandin faisait alors part à quelque 350 intervenants de la Filière – producteurs de porcs, experts-conseils, vétérinaires et autres professionnels du secteur porcin – des meilleures pratiques à mettre en place en matière de bien-être animal.

Le Coopérateur agricole Vous avez mis en place des programmes d'évaluation du bien-être animal dans les abattoirs des États-Unis. Quels sont les principaux éléments qui ont été mesurés dans cette démarche?
Temple Grandin Nous avons mesuré des choses très simples : l'usage du bâton électrique, combien de porcs et bovins s'affaissaient au sol, leur niveau de vocalisation. On a l'habitude de mesurer le gain de poids et la conversion alimentaire, par exemple. Il est donc aussi important de mesurer notre façon de manipuler les animaux.

CA L'expédition des porcs vers l'abattoir est une étape cruciale pour le bien-être des animaux et la qualité de la viande. Quelles solutions proposez-vous?
TG Bien souvent, les porcs sont logés dans un engraissement sans que personne, tout au long de l'élevage, circule dans les parcs. Dans le cerveau d'un porc, une personne dans l'allée et une personne dans le parc sont deux choses totalement différentes. C'est pourquoi ils peuvent être très habitués à vous voir marcher dans une allée, mais devenir complètement cinglés, nerveux et se mettre à crier lorsque vous entrez dans leur parc pour la première fois, sans compter qu'ils peuvent aussi vous blesser. Résultat : il est impossible de les manipuler en douceur. Dans de nombreuses entreprises américaines, les éleveurs marchent régulièrement dans les parcs, de manière à accoutumer les porcs à leur présence. Il sera ainsi beaucoup plus facile, en fin d'élevage, de les faire monter dans un camion. Ce qui se traduira par un meilleur bien-être, une mortalité réduite, moins de porcs qui s'affaissent au sol ou qui ont du mal à marcher, et une meilleure qualité de viande.

Une grande ferme laitière de l'Illinois (Fair Oaks Farms) est ouverte au public. Ses propriétaires sont en train de construire une ferme porcine qui sera aussi ouverte au public. Pour des raisons de biosécurité, les gens ne pourront y pénétrer, mais ils pourront voir ce qui s'y passe, car les murs seront vitrés. À l'aide d'un interphone, ils pourront aussi communiquer avec les producteurs qui y travaillent.

www.fofarms.com/en/home#Scene_1

CA Y a-t-il d'autres éléments sur lesquels il faut miser?
TG Un problème fréquent est de vouloir déplacer trop d'animaux à la fois. Un des secrets de la manipulation des porcs, que ce soit pour les expédier à partir de la ferme ou au moment de l'abattage, c'est de le faire par petits groupes de cinq à la fois. On évite ainsi de faire usage du bâton électrique. Par ailleurs, les animaux ont une tendance naturelle à vouloir retourner d'où ils viennent. J'ai conçu des systèmes de manutention qui leur donnent cette impression.

CA Pourquoi les consommateurs réagissent-ils autant à la façon dont sont traités nos animaux d'élevage?
TG Le milieu agricole a fait un très mauvais travail de communication avec le public (voir l'encadré « Les gens n'aiment pas les surprises », à la page 44). Pour preuve, une étude réalisée au Royaume-Uni auprès de jeunes de 16 à 25 ans a révélé que seulement 50 % d'entre eux pouvaient faire un lien entre le bacon et le porc, et que 10 % croyaient que le bacon provenait du grain! Si vous invitez des citadins à visiter vos installations, seriez-vous à l'aise de leur montrer vos pratiques et de les leur expliquer? Si quelqu'un filmait à l'aide d'un téléphone cellulaire la façon dont vos porcs sont manipulés, quel message ces images enverraient-elles si elles étaient diffusées sur Internet ou au bulletin d'informations? Les gens se forgent de fausses conceptions à propos d'abattoirs pouvant être parfaits. J'ai emmené des gens dans divers abattoirs très bien gérés où les animaux se comportent calmement. Ils ont réalisé avec surprise que tout n'est finalement pas si mal.

CA
Que proposez-vous?
TG Il faut changer les choses que les gens détestent, tant dans les abattoirs qu'à la ferme. Certaines pratiques restent inquiétantes pour le public : le confinement des animaux dans des enclos ou cages qui n'offrent pas de liberté de mouvement et les opérations douloureuses, comme la castration.

CA Justement, un des sujets très controversés est l'utilisation des cages de gestation.
TG En effet, elles représentent un des grands défis pour l'industrie. Il faudra donc penser à une période de transition pour tendre vers un système de gestion en groupe. On le faisait déjà dans les années 1970 en Arizona, et ça fonctionnait très bien. Smithfield est en train de mettre en place un tel système de gestion d'élevage. Toutefois, certaines lignées génétiques ne peuvent être élevées en groupe, car elles sont très agressives. Puisqu'elles étaient élevées en cage depuis 25 ans, on ignorait si elles avaient tendance à se battre. Il faudra avoir des lignées génétiques qui manifestent moins d'agressivité et qui sont plus calmes.

CA Et pour la communication?
TG Tout ce que savent les jeunes à propos de la façon dont les aliments sont produits, c'est tiré d'horribles vidéos diffusées sur YouTube et par l'entremise des médias sociaux. La voix des activistes en défaveur de l'élevage est très forte. Certaines scènes d'abattage proviennent même d'Amérique centrale et laissent croire que ce sont les pratiques du Canada ou des États-Unis. La voix des radicaux en faveur de l'agriculture peut être tout aussi néfaste pour le milieu. C'est pourquoi vous devez communiquer, à l'aide des médias sociaux par exemple, pour montrer et expliquer ce que vous faites. Il y a même des entreprises qui ont installé des caméras dans leurs fermes, telles que JS West and Companies, en Californie, qui élèvent des pondeuses d'œufs de consommation. Sur le site http://jswest.com/index.php/component/content/article/118, les consommateurs peuvent voir leurs oiseaux en temps réel.

CA Les chaînes de restauration ont grandement contribué à l'amélioration des pratiques.
TG En effet, de nombreuses pratiques se sont améliorées, notamment depuis 1999, année où McDonald's a amorcé son programme d'évaluation aux États-Unis. Lorsqu'un gros client exige qu'on n'utilise plus systématiquement le bâton électrique pour déplacer les animaux, les gens changent leurs pratiques. J'ai alors vu plus de changement se produire en six mois que dans toute ma carrière. Cela dit, nous avons encore du ménage à faire dans notre industrie, et il est vrai que, dans les années 1980 et au début des années 1990, nos abattoirs étaient tout simplement lamentables en matière de bien-être.



Les gens n'aiment pas les surprises

« Le cas du pink slime [glu rose] est un exemple flagrant du manque de communication de l'industrie à l'égard du consommateur. Le pink slime, ce sont de tout petits morceaux de viande de bœuf (trimures) qui, à l'abattoir, ont pu être séparés du gras auquel ils étaient attachés grâce à un processus de centrifugation conçu aux États-Unis il y a une vingtaine d'années. Auparavant, cette viande 100 % bœuf de bonne qualité et nutritive était tout simplement jetée, car sa récupération nécessitait une trop importante main-d'œuvre. Cette viande à texture visqueuse a alors été incluse dans la viande hachée sans qu'il en soit fait mention sur l'étiquette, un comportement stupide que l'on pouvait avoir il y a 20 ans, mais plus aujourd'hui. Cela s'est avéré une très grosse erreur de la part de l'industrie. Lorsque le public a découvert que ce produit, dont il ignorait la provenance, se retrouvait dans ses aliments et, de surcroît, qu'on utilisait de l'hydroxyde d'ammonium – un produit tout à fait sécuritaire, soit dit en passant – pour en assurer la salubrité, ç'a été la fin. On pensait que c'était un quelconque produit de remplissage à base de soya ou de grain. Les consommateurs, qui détestent l'effet-surprise, ont rejeté ce produit. Résultat : pour un gros abattoir de bovins, c'était l'équivalent, en quantité de viande, de mettre au rebut un plein camion de bovins chaque jour. Une situation tout à fait inacceptable. L'industrie a encore une fois mal géré cette question. Rien n'a été expliqué. Si on s'était donné la peine de le faire, à l'aide d'une vidéo par exemple, et si, au départ, on avait fait mention de ce produit sur l'étiquette, il n'y aurait même pas eu de problème. J'ai défendu cette cause dans le Washington Post. Certaines choses sont devenues totalement irrationnelles et elles doivent être réglées. »

CA Productivité élevée et bien-être animal sont-ils compatibles?
TG Oui. Nous avons besoin d'une haute productivité, mais lorsque nous poussons l'animal au maximum de ses capacités, les problèmes commencent. Je l'ai observé chez les bovins laitiers et les poulets. On doit plutôt se tourner vers un niveau optimal de productivité et se pencher sur ce que j'appelle une approche globale. Quel type d'élevage en groupe doit-on adopter pour tel ou tel bâtiment, par exemple.

Les recommandations de Temple Grandin sont tirées notamment de son ouvrage Improving Animal Welfare : A Practical Approach, fruit de la collaboration des plus éminents spécialistes internationaux en la matière.

CA Les pratiques de bien-être animal augmentent-elles le prix des infrastructures à la ferme et à l'abattoir?
TG Rien ne sert de tout reconstruire ou d'installer toutes sortes d'équipements sophistiqués et coûteux. S'il y a une chose qu'il est absolument nécessaire de privilégier, ce sont des planchers antidérapants. Glisser et tomber fait paniquer les animaux. Par ailleurs, les porcs craignent de nombreuses petites choses insignifiantes que nous ne remarquons pas. À cause d'un simple reflet de lumière, ils refuseront de se rendre dans le box d'étourdissement à l'abattoir. Il suffit de modifier l'éclairage pour qu'ils acceptent d'avancer. Si je construis un nouveau bâtiment d'élevage, je vais sans hésiter en profiter pour installer une bonne rampe de chargement, par exemple, ce qui ne coûtera rien. Il faut d'abord et avant tout faire une bonne gestion de ses animaux.

CA Quel pays est le plus concerné par le bien-être animal?
TG Les pays scandinaves ont une longueur d'avance à ce chapitre. Je suis allée au Danemark et en Suède à la fin des années 1970. Ils avaient les meilleurs abattoirs que j'aie jamais vus. Pourquoi le Danemark, notamment, était-il en avance? Parce qu'il exportait beaucoup de porcs et qu'il voulait plaire aux consommateurs. Je suis aussi allée en Australie à la même époque. Les abattoirs y étaient très bien gérés. Encore une fois, il s'agissait d'un pays exportateur.

CA Pourquoi se préoccuper du bien-être des animaux au moment de les abattre?
TG Parce que les animaux ressentent la douleur et la peur, et qu'un mauvais traitement influera sur la qualité de la viande. Deux niveaux de stress entrent en jeu : le court terme et le long terme. Par exemple, cinq minutes avant l'abattage, si vous utilisez plusieurs fois le bâton électrique sur des porcs, ils paniqueront et produiront une grande quantité d'acide lactique; il en résultera une viande pâle, molle et exsudative – la viande PSE – ainsi que d'autres problèmes de qualité. Donc, ces cinq dernières minutes peuvent complètement ruiner la viande. Pour les bovins, l'usage du bâton électrique se soldera en une viande coriace. Chez eux, un stress infligé à long terme – une utilisation trop importante de bêta-agonistes ou une trop longue privation de nourriture, par exemple – se traduira par une viande dite foncée, ferme et sèche.

CA Les animaux savent-ils qu'ils s'en vont à l'abattoir?
TG Non. Les porcs et les bovins se comportent exactement de la même façon à l'abattoir que lors du chargement à la ferme. S'ils savaient qu'ils allaient être abattus, ils seraient beaucoup plus sauvages à l'abattoir qu'à la ferme. Ce n'est pas le cas.

Biographie de Temple Grandin

www.grandin.com

www.lacoop.coop/cooperateur/articles/2012/07/p44.asp


www.lacoop.coop/cooperateur/articles/2011/09/p42.asp

L'abattage rituel est abondamment traité dans le site Internet de la Pre Grandin.

www.grandin.com/ritual/rec.ritual.slaughter.html

Retour

Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés