Entretiens
Les coopératives, 	une puissance  économique et sociale
Ce n'est pas la première fois que le prix des terres agricoles s'emballe. L'été dernier, dans certains États du Corn Belt, les terres de qualité se sont vendues à plus de 25 000 $ l'hectare. Du jamais vu. Par le passé, les boums dans le secteur agricole retombaient rapidement et le prix des terres suivait la même direction. Mais, cette fois, il semble que le passé ne soit pas garant de l'avenir…
Est-ce que l'histoire se répète?
Aux États-Unis, le prix des terres a explosé la dernière fois à la fin des années 1970. Après avoir monté en flèche, le prix avait chuté au milieu des années 1980. À un point tel qu'il a fallu 20 ans avant qu'il retrouve sa valeur au moment du pic (en dollars constants, voir la figure 2).

Le secteur agricole n'est pas le seul à avoir expérimenté une sévère correction à la suite d'une période « euphorique ». L'éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis et celui de la bulle technologique au début des années 2000 en sont de bons exemples. Est-ce le sort qui attend aussi le monde agricole?

Pas vraiment, selon plusieurs analystes réunis dans le cadre d'un symposium organisé en juillet dernier par la Réserve fédérale de Kansas City, une division de la fameuse « Fed », l'équivalent états-unien de la Banque du Canada. Pour la plupart d'entre eux, le contexte actuel se distingue de la dernière grande chute, tant du côté du bilan financier des entreprises que de celui du marché.

Ainsi, selon une étude réalisée par Jason Henderson, vice-président de la Réserve fédérale de Kansas City, la principale différence est que les entreprises états-uniennes sont en meilleure position financière. Elles ont réduit considérablement leur endettement depuis 30 ans. Elles sont donc beaucoup moins à risque par rapport à une éventuelle hausse des taux d'intérêt, comparativement au début des années 1980. Fait à noter, les entreprises du Québec n'ont pas suivi la même trajectoire (voir la figure 3), mais les outils de politique agricole d'ici, comme la gestion de l'offre, assurent une certaine protection relativement aux aléas du marché.

Quant au marché global, il se distingue lui aussi du passé. Toujours selon M. Henderson, dans les années 1970, il y a eu une poussée des exportations américaines causée en particulier par la demande russe. Mais celle-ci s'est essoufflée dans les années 1980. Les moteurs actuels du marché sont nettement différents.


Même son de cloche donné par Sterlin Lidell, vice-président du service de recherche de Rabobank, une coopérative d'envergure mondiale spécialisée dans le financement agroalimentaire. L'offre et la demande des produits agricoles sont beaucoup plus serrées maintenant. Du côté de l'offre, les nouvelles superficies mises en culture sont localisées dans des régions du monde où les rendements fluctuent davantage, comme autour de la mer Noire. À cela s'ajoute la demande soutenue provenant des pays émergents et des besoins en biocarburants. Les marchés sont donc très nerveux, en particulier avec les faibles niveaux actuels des stocks de certaines céréales.

Par ailleurs, la mise en culture de nouvelles superficies ne parvient pas à suivre la cadence démographique. En 50 ans, la superficie de terre disponible par habitant a diminué de moitié, passant de 0,4 ha à 0,2 ha par habitant (voir figure 4). Et avec la pression de l'urbanisation, la déserti­fication et les pénuries d'eau, la situation risque peu de s'améliorer.

Rien n'est jamais certain
Bien sûr, le courant positif actuel n'est pas à l'abri de tout risque. « Plusieurs incertitudes planent actuellement sur l'économie mondiale, une réalité à laquelle le secteur agricole n'échappe pas », rappelle Michael Boehlje, de l'Université Purdue. Tout ce qui peut affecter la vitesse de croisière des pays émergents, comme la crise européenne, poursuit-il, va avoir des réper­cussions sur le marché agricole. Les politiques gouver­­ne­mentales ont aussi une grande influence, en particulier pour les biocar­burants. Que se passera-t-il si ces politiques changent de cap?

La faute aux fonds de retraite?

L'intérêt grandissant des investisseurs envers les terres agricoles suscite bien des discussions dans le monde agricole. Cet intérêt est-il responsable de l'embellie des prix? En tout cas, pas dans les ventes aux enchères aux États-Unis, selon James Farrell, président de Farmers National Company, la plus grande entreprise d'enchères de terres agricoles aux États-Unis.

Selon l'expérience de sa société, qui est présente dans les principaux bassins agricoles, environ les trois quarts des achats de terres sont faits par les producteurs eux-mêmes. Et ce sont souvent eux qui établissent les nouveaux prix records, motivés par le bon prix des cultures et les faibles taux d'intérêt.

Les autres acheteurs, responsables du quart des transactions, se divisent en gros en deux catégories. D'une part, des agriculteurs à la retraite ou des propriétaires non exploitants qui ont déjà des terres. D'autre part, des nouveaux investisseurs, comme les fonds de retraite. Évidemment, le principal intérêt de tous ces acheteurs envers les terres est le rendement du capital investi.

Un autre risque potentiel, selon les résultats présentés par Brent Gloy, de l'Université Purdue, est que le prix auquel se vendent certaines terres ne justifie pas les profits escomptés, en tout cas, pas du point de vue de la location. Les terres achetées dans certains États américains coûtent plus de 30 fois les revenus de location qu'on peut en tirer. C'est nettement supérieur au passé, alors que les terres valaient plutôt entre 15 et 20 fois les revenus de location (voir la figure 5). C'est assurément un indice que le prix de certaines terres est en surchauffe.

La stratégie d'achat d'un important fonds d'investissement

Au printemps dernier, la Caisse de dépôt et placement du Québec a annoncé son association avec TIAA-CREF, une société américaine qui gère un portefeuille de 487 G$. Cette association a créé un fonds doté d'un budget de 2 G$ qui sert à investir dans des terres agricoles.

Selon Tim Hopper, économiste en chef du secteur des ressources naturelles de TIAA-CREF, les éléments suivants sont pris en compte par son entreprise pour minimiser les risques associés aux achats de terres :

– viser des gains à long terme (un horizon de 10 ans au minimum);
– avoir une vue d'ensemble (ne pas juste regarder le Midwest ou les grandes cultures, mais aussi l'Amérique du Sud, l'Australie, les cultures permanentes…);
– ne pas s'endetter;
– avoir une expertise « terrain » dans les régions où l'on investit;
– privilégier des locataires expérimentés.

Que devons-nous conclure de cette conjoncture? Côté positif, les tendances actuelles du marché et la relative santé financière des entreprises états-uniennes semblent propices au maintien du prix des terres. Mais la prise en compte des facteurs de risque dans toute décision d'affaires est toujours déterminante. « Le meilleur moyen d'assurer la pérennité de son entreprise est de bien gérer les risques », de conclure M. Boehlje. Il faut donc toujours se positionner pour bien se tirer d'affaire en cas de mauvaises surprises.
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