Entretiens
Quand le point de vie feminin est important

Pimenter la rotation, briser le cycle des insectes et des maladies, mieux valoriser les engrais organiques, relever un nouveau défi ou tirer de meilleurs revenus de ses terres : toutes les raisons sont bonnes pour inscrire le canola au plan de culture de 2013. Trois fermes du Bas-Saint-Laurent qui en cultivent nous livrent leurs secrets pour faire du canola une culture payante et, surtout, moins intimidante qu'elle en a l'air.

Le maïs

de l'Est québécois

Il existe deux municipalités nommées Saint-Damase au Québec : une première située en Montérégie, bien connue pour son Festival du maïs, et une autre dans La Matapédia qui aurait tout avantage à lancer aussi son festival sur le thème du jaune. Ce coin de pays vallonné, qui a pour devise « Par la foi et la charrue », fait une belle place aux champs jaunes quand vient l'heure de la floraison du canola.

Avec 40 hectares de cette brassicacée, Herman Gendron de la Ferme Sindamas contribue largement à enjoliver le paysage. Ancien producteur de porc sur litière, dont la ferme a été incendiée en 2009, il se consacre depuis aux grandes cultures et, notamment, au canola depuis plus d'une dizaine d'années. Il est accompagné de Steeve Parent, expert-conseil à La Coop Matapédienne, qui suit les champs de canola depuis 15 ans, et ceux de la Ferme Sindamas en particulier, pour dépister des insectes (l'altise des crucifères et la tipule des prairies) et des maladies (l'hernie des crucifères et la sclérotiniose).

Comme pour d'autres cultures, réussir son canola est chose de petits détails. Au premier chef, la calibration du semoir, puisque le taux de semis est environ 20 fois moins élevé que pour le maïs. De fait, à 5 ou 6 kg de semences par hectare, le semoir à céréales doit être bien ajusté pour obtenir une population de 70 à 100 plants par mètre carré, fait valoir Steeve. D'autant plus que les graines sont minuscules (le poids de 1000 graines est de seulement 3,8 g). On peut même, comme l'a fait Herman Gendron, utiliser du soufre granulaire (AccuSeed) pour diviser le risque d'erreur par autant de fois que la proportion utilisée de ce « diluant ».

Vous trouvez la semence de canola chère? C'est peut-être une illusion. Oui, la poche de 22,7 kg coûte bien dans les 600 $, mais si on consulte les coûts de production 2010 du canola, du soya et du maïs-grain de La Financière agricole, le coût de la semence représente respectivement 27, 26 et 19 % des frais variables.

À Saint-Damase, dans La Matépédia, Herman Gendron fait sa part pour enjoliver le paysage avec ses 40 ha de canola.

Le technologue Pierre-Marc Cantin, conseiller spécialisé en productions végétales pour La Coop fédérée, insiste sur l'importance d'un bon semis pour des rendements prometteurs. « Les producteurs ont d'abord avantage à ne pas surtravailler le sol parce que la plante est sensible au croûtage, qui affecte la levée », recommande-t-il. Une profondeur de semis uniforme à 2 cm permettra une levée uniforme. En fait, ajoute le conseiller, le mot d'ordre pour le canola, c'est « uniformité » pour obtenir moins de grains verts au battage et maximiser le rendement en limitant l'égrenage. On peut même passer le rouleau avant de semer pour obtenir une profondeur de semis plus égale.

Pour la récolte, le battage sur pied n'est pas fréquent au Québec, à moins d'avoir des champs dont les textures de sol sont uniformes et que la maturité le soit tout autant. L'atteinte de ces conditions homogènes favorise toutefois l'égrenage des fragiles siliques et il est donc préférable de faucher et d'andainer vers la mi-août, plus préci­sément lorsque 50 à 60 % des graines ont changé de couleur, selon Pierre-Marc Cantin. Le battage s'effectue habituellement une quinzaine de jours plus tard, quand les siliques sont bien sèches, soit autour de 10 % d'humidité.

Canola pour les nuls

Le mot « canola » est un acronyme des mots « CANadian Oil, Low Acid ». En effet, l'huile de canola est plus faible en acide érucique et en glucosinolates que la plante d'origine, le colza (ces composés sont réputés nuire à la digestion des humains et des animaux). L'huile qui résulte de la pression des graines de canola sert à l'alimentation humaine et animale et à la fabrication du biodiesel (les graines contiennent plus de 40 % d'huile!). Le tourteau de canola est, quant à lui, un supplément protéique de grande valeur pour la confection des moulées.

Une oléoprotéagineuse stabilisée

La Financière agricole assure la culture du canola au Québec :

- depuis 1994 pour l'assurance récolte (ASREC);
- depuis 2002 pour l'assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA).

En 2012, 307 entreprises se sont prévalues de l'ASREC (12 000 ha) et 399 de l'ASRA (15 000 ha).

Le rendement servant à établir le revenu stabilisé est celui de la ferme type : 1,60 t/ha pour l'année d'assurance 2011-2012.

Semis, récolte et rentabilité,
Steeve Parent, de La Coop
Matapédienne connaît la
chanson. Il arpente des champs
de canola depuis 15 ans.

L'andainage est une opération qui décourage passablement de prétendants à la culture du canola, mais certainement pas Herman Gendron, qui s'est même équipé d'une faucheuse-andaineuse d'occasion couvrant trois mètres de largeur (10 pieds). « Avec cet équipement, je peux effectuer les travaux au meilleur moment sans devoir compter sur les disponibilités d'une entreprise de travaux à forfait. À 1500 $, j'ai même payé cet équipement moins cher que bien des tracteurs à gazon usagés! »

Peut-on battre le canola sur pied? L'agronome Étienne Tardif, de l'usine de trituration TRT ETGO à Bécancour (principal acheteur et transformateur de canola au Québec), l'assure, mais mentionne que tout est une question de risque. « Dans le secteur entre Guelph et la baie Géorgienne et dans le Témiscamingue ontarien, 75 % du canola est battu directement. » La clé du succès, dit-il : « Être toujours prêt à récolter en disposant bien souvent de ses propres équipements pour devancer les épisodes orageux ou de grands vents quand la culture est parfaitement mûre, car la fenêtre n'est que de quelques jours. Il reste que l'andainage permettra toujours d'égaliser la maturité. »

Semis, récolte et rentabilité,
Steeve Parent, de La Coop
Matapédienne connaît la
chanson. Il arpente des champs
de canola depuis 15 ans.

L'application d'un scellant à siliques qui réduit l'égrenage (et potentiellement le canola spontané) en vaut-elle la chandelle? « Les représentants proposent ce genre de produit comme une police d'assurance et nous sommes en train d'évaluer sa pertinence au Centre-du-Québec », expose le spécialiste des oléoprotéagineuses de l'usine de Bécancour.

Le chercheur Denis Pageau, de la ferme expérimentale de Normandin d'Agriculture et agroalimentaire Canada, connaît également bien ces sujets. « Je recommande le battage du canola debout sans risque de pertes de grains au sol, assure le scientifique. Mais je peux comprendre que certains ne jurent que par l'andainage et c'est correct lors d'années difficiles. Toutefois, nos essais sur trois années ont démontré un rendement supérieur de 5 à 12 % en raison du grain plus lourd (poids de 1000 grains) pour le battage direct. Quant à l'utilisation de scellants, nous n'avons pas étudié la question, mais une étude menée en Saskatchewan (2010 et 2011) tend à montrer qu'ils n'ont d'effet ni sur l'égrenage ni sur le rendement. »


Peut-on résister à un tel décor pour une photo de famille? Isabelle Beaulieu, Elodie, Robert Annett et Adrien n'ont pas été difficiles à convaincre!



Chaleur et floraison,
vraiment incompatibles?


On entend souvent dire que le canola est une plante appréciant un climat frais, notamment pour fleurir, et qu'il faut donc le semer tôt en saison pour que la floraison survienne avant les canicules de juillet. Sont-ce des affirmations scientifiquement appuyées? « Pas vraiment, nous dit Yves Desjardins, professeur en physiologie végétale de l'Université Laval. Rappelons que le canola est une plante dont la photosynthèse est de type C3, contrairement au maïs qui est une plante C4. Les plantes en C3, quand il fait chaud, fixent moins bien le CO2, car les enzymes actives sont moins efficaces au-dessus de 20 °C. C'est donc non seulement la floraison qui est affectée quand il fait chaud, mais bien davantage l'ensemble du métabolisme et particulièrement la croissance du plant et le remplissage des grains. »

Plus de 225 hectares d'orge, de luzerne, de maïs-ensilage (2175 UTM), de sarrasin et de canola. Les rotations sont longues à l'entreprise laitière et céréalière Ferme Black Gable. La brassicacée, semée cette année sur 50 ha, est placée en tête d'assolement et est suivie par l'orge, le sarrasin, l'orge et quatre années de prairie. Rien n'est laissé au hasard pour bien réussir cette cash crop sur l'entreprise de Grand-Métis, fait valoir l'expert-conseil Jean-Yves Martin, qui cumule 41 ans d'expérience au sein de La Coop. Ce dernier a d'ailleurs vécu les années sombres du début du millénaire quand le canola ne valait que 250 $ la tonne sur les marchés. La tonne en vaut aujourd'hui plus du double!



Au sens propre, ça bourdonnait au champ lors du passage du Coopérateur chez Robert Annett et Isabelle Beaulieu. Les abeilles et autres insectes pollinisateurs indigènes s'en donnaient à cœur joie et heureusement : leur travail accentue les rendements. D'ailleurs, les producteurs de l'Ouest canadien recourent bien souvent aux services des apiculteurs pour améliorer la pollinisation de leurs grandes étendues en culture, ce qui est probablement moins nécessaire au Québec en raison de la relative petitesse des champs et de la proximité des habitats naturels des insectes sauvages.

Semé à la fin mai, andainé avec une machine de 6,4 mètres de largeur (21 pieds) et battu en le reprenant avec une table équipée d'une toile en kevlar, le canola est l'affaire d'Isabelle. Mais c'est Robert qui émettra le commentaire suivant : « Le battage direct dans notre région, je n'y crois pas vraiment, soutient ce dernier. Quand le mûrissement d'un champ n'est pas parfaitement uniforme, mieux vaut andainer, et plus tôt que tard. Autrement, en attendant que la majorité des graines soient passées du vert au noir, les pertes sont plus élevées », estime celui qui cultive du canola pour la cinquième saison. « Pour la récolte, il faut veiller à ce que la trémie de la batteuse soit très étanche en calfeutrant tous les joints, poursuit Robert, parce que les graines sont si petites qu'elles s'échappent par les moindres trous! »

Les abeilles et autres insectes
indigènes aident à polliniser
les fleurs.

« M'as-tu vu le beau champ! », semble dire Jean-Yves Martin,
expert-conseil de La Coop Purdel.

Hors du canola, point de salut

« Pour moi, dans le contexte actuel, rien n'est plus rentable que le canola, affirme avec conviction le technologue Pierre-Marc Cantin, conseiller spécialisé en productions végétales à La Coop fédérée. J'évalue la marge béné­ficiaire par hectare du canola au triple de celle des céréales à paille. Je pense qu'il y a pour l'Abitibi-Témiscamingue et le Bas-Saint-Laurent un potentiel d'augmentation d'au moins 30 % des superficies en canola. On n'en fait tout simplement pas assez et on se prive d'une culture intéressante à plusieurs égards. La rentabilité des fermes de grandes cultures bas-laurentiennes passe inévitablement par cette culture. »

De l'azote à moindre risque

« Pour la fertilisation, il faut donner beaucoup d'azote à la plante, souvent plus du double que pour une céréale à paille, mais toujours en fonction du précédent cultural, fait savoir Pierre-Marc Cantin, conseiller spécialisé en productions végétales à La Coop fédérée. Cette culture valorise très bien l'azote avec un risque de verse peu élevé, contrairement aux céréales. Je conseille l'utilisation du FRN, de l'urée enrobée à libération lente, qui alimentera la croissance durant les périodes critiques du dévelop­pement. N'oublions pas aussi la nutrition des plants en soufre (sulfate et élémentaire) et en bore, éléments essentiels à une bonne floraison. Enfin, concernant le pH du sol, la plante préfère un pH supérieur à 6,2, contrairement à ce qui a pu être véhiculé dans le passé. »



On cultive de plus en plus de canola au Québec, mais l'agronome Étienne Tardif, de l'usine de trituration TRT ETGO, aimerait en voir beaucoup plus dans les rotations.















« Les superficies québécoises augmentent tranquillement depuis l'arrivée de notre usine de trituration à Bécancour, juge Étienne Tardif de TRT ETGO. L'avantage principal pour les producteurs de pouvoir compter sur une usine au Québec est la mise en marché facilitée : ils ont la possibilité de fermer des contrats sur une partie de leur récolte dès le début de la saison et de vendre le reste sur douze mois et non plus seulement quelques semaines, comme auparavant. » Seulement 10 % de l'approvisionnement de l'usine TRT ETGO provient du Québec, de l'Ontario et des Maritimes. L'agronome Tardif estime qu'on pourrait facilement doubler, voire quadrupler les superficies québécoises. Si l'adoption de cette culture par les céréaliculteurs d'ici n'est pas encore assez rapide à son goût (les hauts prix du maïs et du soya n'aident pas), il pense que le passage du canola dans les mœurs suivra la même évolution que le soya, il y a 20 ans.

Homme motivé par des rendements supérieurs, Jean Pelletier cultive du canola sur 80 ha et fauche et andaine à forfait 300 ha supplémentaires.


Petite semence, gros plant





Il est surprenant qu'une si petite graine donne un plant aussi touffu, ramifié et haut que ceux trouvés dans les champs de Jean Pelletier, céréaliculteur et entrepreneur à forfait de L'Isle-Verte. Les plants montent facilement à la taille, sinon aux aisselles!

Cet homme a fondé son entreprise (Les Cultures J. Pelletier) en 2006 et cultive depuis du canola sur 80 hectares. Il fauche toutefois du canola à forfait sur 300 hectares supplémentaires, sur tous les types de sol (légers et lourds).

Atteindre le chiffre magique d'une tonne à l'acre, synonyme d'une bonne année, n'est pas sorcier pour Jean Pelletier : avec un bon semoir pneumatique qui lui offre un espacement d'environ 13 cm (5 po) et une fertilisation bien équilibrée issue des conseils de l'agronome Joëlle Ouellet, de La Coop Agriscar, c'est chose assez aisée.

Battre du canola est relativement facile; le fauchage-andainage est plus délicat. Les tiges doivent notamment être coupées à 20 cm du sol pour offrir un support à l'andain et favoriser le séchage. Mais pour combien de temps devra-t-on encore andainer? Jean Pelletier : « Je m'attends à ce que, dans 10 ans, les semenciers aient grandement amélioré la résistance de l'enveloppe des graines pour permettre le remisage de la faucheuse-andaineuse. »




L'agronome Joëlle Ouellet,
de La Coop Agriscar, assure le
suivi de la fertilisation chez
Les Cultures J. Pelletier,
à L'Isle-Verte.

De printemps ou d'automne?

Comme pour les céréales, il existe des variétés de canola à semer au printemps et d'autres vers la fin août après une culture de céréales. Or, les variétés d'automne, qui fleurissent plus rapidement au printemps (un avantage certain pour le rendement), ne sont pas encore largement répandues, comme le montre Étienne Tardif, de TRT ETGO. « Seuls 100 à 200 hectares sont ensemencés en canola d'automne sur les 17 000 hectares totaux. Notre entreprise collabore pourtant à le faire connaître avec des essais débutés en 2008. Quand il survit bien à l'hiver, le canola d'automne a un potentiel de rendement légèrement supérieur. Mais s'il a été trop affecté par le gel, on peut alors le considérer comme un engrais vert de luxe ayant apporté une bonne couverture de sol et un bon trappage des éléments fertilisants. » Selon Étienne Tardif, au moins 95 % du canola cultivé au Québec est transgénique (RR ou LL).

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