Entretiens
Quand le point de vie feminin est important
Au moment où j'ai visité le Dakota cet été, cela faisait 75 jours qu'il n'avait pas plu. C'était le moment idéal pour voir et comprendre l'impact réel de la santé des sols quant aux aléas du climat.
Le voyage a été organisé par le groupe Action Semis Direct et une trentaine de producteurs agricoles y participaient. Durant ce voyage, nous avons visité neuf exploitations agricoles. Ces exploitations de grandes cultures et d'élevage de bovins de boucherie avaient toutes une préoccupation commune : la santé de leur sol!

Pour certains, c'était parce qu'ils avaient connu des pertes très importantes dans le passé. Pour d'autres, c'était un souci de léguer une exploitation diversifiée et durable à la relève agricole. Peu importe leur motivation, ils sont tous passés par une réflexion sur le but et la mission de leur entreprise pour conclure qu'ils devaient centrer leurs efforts sur la ressource.

Au Dakota, chaque comté a le privilège d'avoir son propre « Soil Conservation District ». Celui du comté de Burleigh, dans le Dakota du Nord, accompagne les producteurs en utilisant le concept de gestion holistique, un processus de prise de décision permettant de bien identifier ce qu'on souhaite pour ensuite trouver la façon d'y arriver en tenant compte des aspects économiques, sociaux et environnementaux. Grâce à cette approche, plusieurs producteurs nous ont dit chercher à résoudre les problèmes plutôt qu'à traiter les symptômes année après année. On tente de cultiver et d'élever les animaux à l'image du modèle de la nature, une étape à la fois : arrêter de travailler le sol d'abord, favoriser la biodiversité et introduire les animaux dans le système.

Semis direct
Les producteurs rencontrés faisaient tous du semis direct. L'objectif est de perturber le sol le moins possible pour y favoriser la vie microbienne et en améliorer les propriétés physiques telles que la stabilité structurale. En semis direct, les résidus laissés en surface contribuent à protéger le sol de l'érosion éolienne et hydrique, tout en conservant l'humidité du sol. La décomposition de ces résidus par l'ensemble des micro-organismes du sol entraîne également une augmentation du taux de matière organique et favorise le recyclage des éléments nutritifs dans le profil. Puisque le sol n'est pas travaillé, l'émergence des mauvaises herbes s'en trouve réduite. En effet, une semence enfouie dans le sol peut survivre plusieurs années alors qu'elle peut être détruite en deux ou trois ans si on la laisse en surface.

Notez la belle structure et la belle
couleur de ce sol géré en mode
semis direct depuis 20 ans.




Tests de stabilité structurale et
infiltrométrie


Dans les deux pots de gauche :
la motte de terre s'est complètement
défaite et l'eau ne passe pas au travers
du sol. Dans les deux pots de droite
(sol en semis direct depuis 20 ans) :
l'eau passe au travers du sol rapidement.
La motte a une bonne structure et se tient
dans l'eau.

Cultures de couverture
Après plusieurs années en semis direct, les producteurs rencontrés en sont venus à la conclusion qu'il fallait aller plus loin avec cette pratique afin d'améliorer la santé du sol. Ils ont décidé d'allonger leur rotation en ajoutant des cultures ou en introduisant des cultures de couverture. À titre d'exemple, l'ajout d'une céréale dans une rotation maïs-soya provoque une occasion de semer une culture de couverture.

Parmi les principaux avantages des cultures de couverture, les gens du Dakota nous ont tous dit la même chose : biodiversité. Ici, le concept dépasse largement l'utilisation occasionnelle d'une culture. Tous les producteurs rencontrés utilisent des mélanges pouvant aller régulièrement jusqu'à 12 ou 15 espèces. Le fait de retrouver plus de 10 espèces de plantes dans un même champ permet d'avoir plusieurs types de systèmes racinaires, qui occupent le sol à différentes profondeurs, se traduisant aussi par une meilleure utilisation de l'eau. Un des principes soulevés est que le niveau de biodiversité au-dessus du sol est le reflet de la biodiversité dans le sol. La présence de racines vivantes dans le sol le plus longtemps possible est bénéfique pour la vie et pour la structure du sol. Une meilleure structure de sol entraîne aussi une meilleure infiltration de l'eau et donc moins d'eau perdue par ruissellement.

Les résultats observés à la suite de l'ajout des cultures de couverture sont, entre autres, une augmentation des rendements l'année de la culture commerciale et une réduction des besoins en intrants (azote, fongicide, insecticide). Effectivement, l'augmentation de la biodiversité veut aussi dire présence d'insectes bénéfiques et de pollinisateurs.

Les mélanges sont classés selon leur durée de croissance, contiennent des feuilles larges, des graminées et des légumineuses fixatrices d'azote.

Après y avoir récolté
le blé,
cette parcelle a
été semée en canola.













Cultures semées pendant
ou après une culture
commerciale et observées
au Dakota


Mélange croissance courte :
orge, lin, phacélie, avoine, blé,
pois, lentille, navet, chou, canola
d'hiver, vesce velue, mélilot,
ray-grass, seigle, moutarde, trèfle…

Mélange croissance longue : sarrasin,
courge, soya, tournesol, millet perlé,
carthame, cornille (cowpea), herbe
du Soudan, sorgho…


Parcelle de blé semé avec du lin.

On recense dans ce champ 19 cultures de couverture. On y voit principalement le tournesol et le lin.

À Dakota Lakes Research Farm, dans le Dakota du Sud, trois rotations types ont été établies depuis 1990. Un des buts recherchés est de documenter la tendance à long terme des différentes rotations sur les propriétés du sol, les populations de mauvaises herbes, etc. On y étudie notamment le principe un peu moins connu de stacked rotation, une rotation dans laquelle les cultures de même famille sont cultivées deux années de suite avant une jachère (ou culture pérenne), de façon à briser, ou du moins perturber le cycle des maladies, des insectes et des mauvaises herbes. Par exemple : blé-blé-maïs-maïs-soya-soya. En augmentant la longueur de l'intervalle entre deux cultures, ce type de rotation fait en sorte de « tromper » les insectes nuisibles qui se sont parfois adaptés aux cycles courts, permet l'utilisation d'herbicides résiduels plus ou moins longtemps et réduit les risques de tolérance ou de résistance.



Pâturage

Finalement, pour compléter le système, les animaux font partie intégrante de la rotation. Typiquement, ils seront mis au pâturage dans les champs sous cultures de couverture durant l'hiver précédant l'implantation d'une culture commerciale. Alors que la pratique courante est de laisser les animaux pâturer tout le temps dans un même champ, la nouvelle tendance est de diminuer le temps de pâturage et d'augmenter le nombre de parcelles. L'objectif est de laisser le cheptel manger au plus 50 % du couvert végétal et de ne pas remettre d'animaux dans une même parcelle avant un an. Certaines fermes visitées laissaient les animaux pâturer de 5 à 10 jours par parcelle par année. Des systèmes simples de barrières qui s'ouvrent grâce à l'énergie solaire étaient utilisés afin que les animaux se déplacent seuls d'une parcelle à l'autre. Le piétinement des animaux a l'avantage de permettre un meilleur contact entre les résidus et le sol et d'augmenter le pourcentage de couverture du sol. Bref, les animaux se nourrissent tout en contribuant à nourrir le sol et les producteurs n'ont pas de fumier à gérer.

En somme, je retiens de ce voyage que toutes les pratiques de gestion qui améliorent la santé du sol augmentent la productivité et la renta­bilité de l'entreprise à court et à long termes. Gérer en fonction de la santé du sol, c'est travailler le sol le moins possible, cultiver autant d'espèces de plantes que l'on pourra, laisser des cultures vivantes le plus longtemps possible et laisser le sol couvert en tout temps. Jay Fuhrer, conseiller dans le comté de Burleigh, nous disait d'entrée de jeu qu'il voulait nous amener à penser « outside the box », en dehors de nos points de référence. Les rencontres faites lors de notre voyage nous ont certai­nement permis d'explorer d'autres voies et de constater la faisabi­lité de ces nouvelles pratiques.

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