Entretiens
Il est le premier au Québec, le deuxième au Canada et, dit-on, le troisième en Amérique du Nord. À faire quoi? À avoir adopté un système enrichi d'élevage pour ses poules pondeuses d'œufs de consommation. Sur les 70 000 oiseaux qu'il possède dans son exploitation de Rivière-Héva, en Abitibi – la Ferme avicole Paul Richard –, 25 000 sont logés depuis septembre 2011 dans un bâtiment qui s'appuie sur les normes européennes de bien-être animal.
«Le bâtiment et l'équipement dataient de 23 ans, dit Maurice Richard. C'était pour moi le moment de passer à l'action. » Une décision qui n'a pas été prise sur un coup de tête. Il met trois ans à réfléchir, s'informer, voyager.

Une rencontre avec la professeure Michelle Jendral, de la Faculté d'agriculture de l'Université Dalhousie, à Truro (Nouvelle-Écosse), sera déterminante pour Maurice Richard. Il apprend entre autres que les poules élevées en système enrichi sont moins stressées, ont une meilleure ossature (en raison de l'exercice accru qu'elles font pour monter sur le perchoir et en descendre) et pondent des œufs dont la coquille est plus lisse et plus solide. La professeure Jendral insiste aussi sur le fait que les poules ont un fort besoin d'être seules pour pondre. Leur fournir un nid répondrait donc à ce comportement inné.

Ex-membre du conseil des Producteurs d'œufs du Canada, Maurice Richard siège aujourd'hui au conseil de la Fédération des producteurs d'œufs de consommation du Québec. Ces postes l'ont mené un peu partout au Canada, aux États-Unis et en Europe. Il y a vu de multiples installations et façons de faire ainsi que des règlementations prendre forme.

La relève à la Ferme avicole Paul Richard

Maurice Richard n'est pas seul dans l'entreprise que son père, Paul Richard, a fondée il y a un peu plus de 50 ans. Sa conjointe, Diane Vaillancourt, leurs deux fils, Jean-Philippe et Alexandre, et son frère, Alain, lui donnent un solide coup de main. Une véritable entreprise familiale, classée au troisième rang à la médaille d'or de l'Ordre national du mérite agricole en 2009 – et qui, il faut le dire, ne bat pas de l'aile.

Sa conjointe assure d'une main experte la gestion comptable et financière de l'exploitation. Jean-Philippe, diplômé en gestion et exploitation de l'entreprise agricole de l'ITA de Saint-Hyacinthe, suit présentement une formation en automatisation et robotique au cégep de Rouyn-Noranda. Le jeune homme, allumé et créatif, travaille également à la ferme, dont il est devenu actionnaire cette année. Il planche notamment sur un système informatisé de planification des champs. Sa copine, Marie-Ève Côté, aussi diplômée de l'ITA de Saint-Hyacinthe, voudrait se spécialiser dans l'étude des abeilles et de la pollinisation. Alexandre est en 2e année au baccalauréat en agriculture au Campus Macdonald de l'Université McGill. Il souhaite devenir agronome expert en sols et végétaux, et contribuer à l'avancement de la ferme en matière de développement des cultures destinées aux biocarburants. Enfin, une quinzaine d'employés assurent le bon fonctionnement de l'exploitation. « Voilà un bel amalgame d'expertises », lance fièrement Maurice Richard.


Inspiré d'une conception européenne, le nouveau bâtiment de deux étages, séparés par un plancher grillagé pour favoriser la circulation de l'air, comprend quatre allées de six rangées de cages chacune. Le plafond cathédrale, doté de deux ventilateurs pour chaque entrée d'air sur toute sa longueur, assure également un meilleur mélange de l'air intérieur et extérieur. Les lumières rouges de type DEL conviennent bien à la physiologie des pondeuses, tout en étant frugales en énergie.

Des ententes en attente
En juillet 2011, les United Egg Producers et la Humane Society of the United States s'accordent pour demander au Congrès américain de mettre en place une règlementation prévoyant que, d'ici 2030, tous les producteurs d'œufs des États-Unis devront avoir adopté un système enrichi.

L'entente favoriserait ainsi une transition graduelle d'un mode de production à un autre.

En Union européenne, où les cages en batterie non aménagées sont interdites depuis le 1er janvier 2012 en vertu d'une directive du Conseil de l'Union européenne, des producteurs font part à Maurice Richard de la meilleure uniformité et d'une chute de la mortalité des oiseaux élevés dans ces conditions.

Selon cette directive, les poules doivent disposer de 750 cm2 (116 po2) d'espace, contre 550 cm2, et « d'aménagements spécifiques : nids, perchoirs offrant au moins 15 cm par poule, et une litière permettant le picotage et le grattage ».

Au Canada, outre au Manitoba (où l'on a statué que les producteurs souhaitant construire de nouveaux bâtiments devront, à compter de 2017, mettre en place un système enrichi), aucune norme n'est actuellement en vigueur. « Les standards canadiens sont à déterminer », fait savoir Maurice Richard. Une révision du code de pratiques pour les poules pondeuses, préconisée par le Conseil national pour les soins aux animaux d'élevage, a commencé en avril 2012.

Qu'à cela ne tienne, Maurice Richard, hautement concerné par le bien-être de ses poules, se lance et met tout en œuvre pour leur offrir de meilleures conditions de vie. Il bannit même de son vocabulaire le mot « cage », selon lui peu vendeur auprès du public, et adopte l'expression « système enrichi ».

À l'été 2011, trois hommes construisent le nouveau bâtiment en deux semaines seulement. D'une dimension de 13,7 m (45 pi) de largeur, 86,5 m de longueur et 5 m de hauteur, il offre la même superficie que le précédent, mais il est nettement plus haut, donc beaucoup plus volumineux.

On y loge, depuis septembre 2011, 25 000 oi-seaux, bien que sa capacité soit de 28 000. L'accès au quota freine pour le moment le désir de l'exploiter à son plein potentiel.

Le bâtiment compte 476 « cages » de 1,25 m sur 3,6, abritant chacune 60 poules. Chaque oiseau dispose de trois fois plus de pieds cubes d'air et de 50 % plus de surface, soit 750 cm2.

Le système enrichi comprend deux perchoirs, un nid et des espaces pour gratter installés sur le plancher de la cage et sur la mangeoire. Les deux côtés de la cage donnent accès à une mangeoire, si bien que les poules peuvent toutes s'alimenter en même temps. Ce qui réduit d'autant la compétition entre elles.

Dans le nouveau bâtim ent, des entrées d'air opaques laissent entrer l'air mais non pas la lumière. La ventilation tunnel expulse l'air à l'extérieur. Les murs de 10 cm (4 po) et le toit de 15 cm d'épaisseur de la structure du bâtiment assurent une excellente isolation, respectivement de R35 et R51.

Le Québec compte 105 producteurs d'œufs de consommation, qui possèdent au total 3,8 millions de poules pondeuses. Chaque producteur en élève donc en moyenne 36 190. Dans l'ensemble du Canada, on recense un peu moins de 1000 producteurs. La valeur du quota oscille autour de 250 $ par poule.

Source : Fédération des producteurs d'œufs de consommation


« Dès leur première nuit dans le nouveau bâtiment, toutes les poules étaient juchées sur les perchoirs »,

L'espace pour gratter (scratching area) est éclairé (photo du haut, en rouge), alors que le nid, entouré de rideaux (ci-dessus), est maintenu plutôt dans l'ombre, une ambiance qui calme les poules au moment de la ponte. Quelque
90 % des œufs sont pondus dans le nid.

Les poules disposent de 25 % plus d'espace à la mangeoire. Fini la compétition : elles peuvent toutes manger en même temps.


« Les oiseaux ont nettement plus de confort, fait savoir Maurice Richard. La production a grimpé, la conversion a légèrement baissé, sans compter la diminution marquée du nombre d'œufs fêlés. C'est un gros plus. »

Seule ombre au tableau : les coûts de construction. Selon l'éleveur, il faut s'attendre à débourser de 30 à 35 % de plus que pour un bâtiment « conventionnel ». Maurice Richard a investi 1,2 million $ pour bâtir le sien. Aucune prime n'est encore versée pour les œufs produits dans ces conditions d'élevage.

« L'industrie n'a pas mis en place de stratégie de différenciation et de commercialisation », indique l'éleveur, dont le cheptel sous système enrichi produit en moyenne 28 douzaines par oiseau. « La récession de 2008 a fait chuter les marchés de spécialité. Ça n'a pas vraiment repris depuis. Il faut aussi composer avec les perceptions du consommateur en matière de bien-être animal, qui peuvent varier passablement. »

Les deux autres bâtiments de son exploitation, qui abritent respectivement 25 000 et 20 000 oiseaux, subiront prochainement le même sort. « Ce sera l'occasion alors de mettre l'accent sur la promotion des œufs issus d'un élevage enrichi », estime Maurice Richard.

« Un système enrichi, c'est le bien-être des oiseaux et du producteur. Le meilleur des deux mondes », conclut l'éleveur.




Pour en savoir plus :
Conseil national pour les soins aux animaux d'élevage
http://www.nfacc.ca/codes-de-pratiques/poules-pondeuses

Directive 1999/74/CE du Conseil de l'Union européenne établissant les normes minimales relatives à la protection des poules pondeuses
http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServdo?uri=CELEX:31999L0074:FR:NOT http://europa.eu/legislation_summaries/food_safety/animal_welfare/l12067_fr.htm

Les Producteurs d'œufs du Canada
www.lesoeufs.ca

Fédération des producteurs d'œufs du Québec
www.oeuf.ca

United Egg Producers
www.unitedegg.org

Humane Society of the United States
www.humanesociety.org

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