Entretiens
Vous possédez une ferme laitière et vous voulez intégrer un membre de la famille à l'entreprise, embaucher un employé pour vous donner un peu de temps libre ou tout simplement augmenter votre revenu et vos actifs nets ? Idée surprenante, un troupeau vaches-veaux pourrait constituer la solution. Particulièrement dans les régions où on trouve beaucoup de terres moins aptes au maïs et au soya.

Il n'y a pas si longtemps, un achat de quota permettait d'atteindre ces objectifs assez facilement. Aujourd'hui, le quota est peu accessible; par conséquent, l'acquisition d'une quantité suffisante ne se fera que sur une longue période. Une autre solution serait d'augmenter les superficies allouées aux grandes cultures. Toutefois, le prix élevé des grains a fait monter la valeur des bonnes terres, à tel point que ce choix n'apportera pas assez de nouvelles liquidités pour réaliser le projet.

Une production complémentaire sous-estimée
Les idées préconçues qu'on se fait de la production bovine sont encore trop souvent : « Pas payant et trop d'ouvrage ! » Pourtant, si vous parcourez le Québec, le Canada et les États-Unis, vous verrez un nombre incroyable de vaches de boucherie dans toutes les régions, incluant la « Corn Belt » et les grands États laitiers américains (tableau 1). Voici quelques arguments persuasifs.

Tout d'abord, pour un producteur laitier, un troupeau vaches-veaux ne nécessite aucun nouvel équipement de récolte ni aucune nouvelle expertise, sauf la nécessité de se faire l'œil aux couleurs et à la carrure des vaches !

Ensuite, la production vaches-veaux n'est qu'une façon d'ajouter de la valeur à une production fourragère qui, au départ, constituait elle-même la meilleure méthode d'ajouter de la valeur à une parcelle de terre. Soit parce que cette parcelle se prêtait moins bien aux cultures (topographie, drainage, pH, etc.) ou parce que, une fois incluse dans le système de rotation maïs-céréales-soya, la production fourragère permettait d'en augmenter les rendements moyens.

Présence de troupeaux vaches-veaux
comme production secondaire dans
certains États américains
État Vaches de boucherie Fermes
vaches-veaux
Productions
principales de l'État
Californie 600 000 11 800 Coton, raisin, lait
Illinois 352 000 14 800 Maïs, soya, lait
Indiana 213 000 12 700 Maïs, soya
Iowa 840 000 21 000 Maïs, soya
Minnesota 360 000 14 400 Lait
Missouri 1 865 000 52 000 Maïs, soya
Nebraska 1 772 000 18 300 Maïs, soya, luzerne
Ohio 290 000 17 400 Lait
Wisconsin 265 000 14 800 Lait
Source : National Agricultural Statistics Service, 2011

Une fois qu'un producteur a décidé que la rentabilité d'un champ passe par la production de fourrages, la vache de boucherie représente l'un des meilleurs outils de récolte et de transformation. Elle valorise très bien les fourrages dont la qualité est insuffisante pour la production laitière : fourrages trop matures vendus à faible prix, fourrages qui ont « attrapé de la pluie », etc. Plus intéressant encore, elle s'occupe de faucher, presser, « soigner » et étendre le fumier, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, beau temps, mauvais temps, pour peu qu'on la garde au pâturage.

Les clôtures et points d'eau
Bien entendu, qui dit pâturage dit clôtures et points d'eau. Une corvée pour certains, un plaisir pour d'autres – tout est question de point de vue. Pour se simplifier la tâche, il faut un système moderne et efficace de clôtures électrifiées, des points d'eau mobiles et, surtout, une gestion des pâturages en rotation ou en bandes. Un investissement initial modéré, de faibles coûts d'entretien et d'excellents regains caractérisent ce type de gestion.

Les économies réalisées par rapport à une récolte mécanisée deviennent votre salaire. L'objectif est de faire pâturer le troupeau pendant un minimum de 150 jours, sans autre alimentation d'appoint, sauf pour l'alimentation minérale.

Combien ça rapporte ?
Supposons un troupeau de 30 vaches. On utilise l'insémination artificielle et la synchronisation des chaleurs, de manière à regrouper les vêlages du 15 janvier au 15 mars. Une période qui permettra de bien exploiter la poussée printanière des pâturages et de vendre les veaux en septembre et octobre. Le budget est calculé « à la marge », c'est-à-dire que le producteur utilise la machinerie existante, les seuls investissements consentis étant l'achat du troupeau, un peu d'équipement de contention et l'aménagement d'un lieu d'hivernage et de vêlage. Le tout devra, bien entendu, être conforme aux lois et règlements en vigueur.

Les vaches pâtureront pendant 150 jours sur des terres moins propices aux grandes cultures et valoriseront des lots de fourrages moins intéressants pour la production laitière.

Budget d'exploitation pour 30 vaches
et 27 veaux vendus
  Critère/vache gardée Total
Superficie nécessaire 1 à 2 ha 30 à 60 ha
Poids des veaux vendus 750 lb 18 000 lb
Prix moyen des vaches 1600 $ 48 000 $
Revenu* 1603 $ 48 078 $
Alimentation 442 $ 13 259 $
Autres frais variables** 677 $ 20 327 $
Remboursement du prêt pour l'achat des vaches 192 $ 5760 $
Frais fixes 119 $ 3550 $
Bénéfice d'exploitation*** 173 $ 5182 $
* En incluant vente des veaux, vaches de réforme, ASRA , Agri-investissement et Agri-Québec.
** Y compris la cotisation à l'ASRA.
*** Avant remboursement de la dette à long terme et amortissement.


À la lecture du tableau 2, certains concluront : « Je le savais que c'était pas payant ! » D'autres, et ils sont très nombreux, diront plutôt : « Un bénéfice de 5000 $ par année pour un investissement initial de moins de 60 000 $, ça fait un rendement de 8 % minimum. Pas pire ! Surtout que, si une autre occasion d'affaires survient, je peux revendre les vaches n'importe quand et empocher mon actif rapidement. En plus, cette production convient parfaitement à mes terres. »

C'est probablement le genre de raisonnement qu'ont tous ces propriétaires de vaches de boucherie. Ils ne sont sûrement pas fous. Et n'aiment sûrement pas travailler pour rien et perdre de l'argent. Ils ont peut-être tout simplement fait le calcul !

Le choix d'Émilien Roberge

Par Jessica Guay-Jolicœur
Stagiaire en productions animales, La Coop fédérée

En septembre 2010, Émilien Roberge, de la Ferme des Trembles, à Saint-Henri de Lévis, a échangé ses vaches laitières Holstein contre des vaches de boucherie dans le but de diminuer sa charge de travail. Après 35 ans de production laitière, il était hors de question pour lui de vendre la ferme et d'abandonner l'agriculture. Comme il n'avait pas l'équipement nécessaire pour faire des grandes cultures, l'élevage vaches-veaux était la meilleure solution de rechange et correspondait très bien à ses aspirations.

Les avantages de cette production sont nombreux pour cet ancien producteur laitier. Il a pu utiliser les mêmes installations, les mêmes bâtiments et la même machinerie, sans avoir à investir. Les animaux sont gardés en stabulation entravée en hiver et au pâturage l'été.

M. Roberge n'avait pas de connaissances ou de formation particulières en production bovine, sauf son bagage de producteur laitier et l'expertise du travail avec des vaches. Admettons que lorsqu'on parle d'une vache laitière ou de boucherie, plusieurs éléments restent semblables, notamment l'assistance aux vêlages, les soins aux veaux ou encore la gestion de reproduction. Malgré tout, M. Roberge a très humblement accepté les conseils des gens de son entourage possédant des élevages vaches-veaux. Il a aussi peaufiné ses connaissances en faisant de nombreuses lectures sur cette production. Il est maintenant propriétaire d'un magnifique troupeau de 25 vaches et met ses veaux en marché à un poids d'environ 650 lb (295 kg).

Finalement, la production bovine a permis à M. Roberge d'atteindre ses objectifs : réduire sa charge de travail tout en ayant la possibilité de rester dans le secteur agricole. Pour d'autres, ça pourrait être une belle activité complémentaire à une production existante.

 
« Derrière la réussite de chaque homme, il y a une femme, et derrière la réussite de chaque ferme, il y a une famille. » C'est ainsi que Diane Tenhave voit le succès de la ferme bovine Fleuraison Canland, située à La Sarre, en Abitibi, qu'elle exploite depuis plus de 35 ans avec son conjoint, Guy Lapointe.

Peggie, Hugo, Jasmine, Pascale et Robin, les cinq enfants du couple, ont toujours eu à cœur le travail à la ferme. « C'est grâce à eux et à leur aide, encore aujourd'hui d'ailleurs, qu'on a pu grossir l'entreprise », précise Guy, qui, au fil des ans, a fait l'acquisition de nombreuses terres pour assurer le soutien d'un troupeau alors grandissant.

L'entreprise vaches-veaux de plus de 1620 ha (4000 acres), dont 810 ha en fourrages et 100 ha en grains, et comptant 350 femelles de reproduction de races pures et croisées Simmental et Angus, se tire bien d'affaires. Tout particulièrement dans un contexte où la réduction des cheptels et la hausse du prix des grains frappent durement ce secteur d'activité.

Avec un endettement modéré, les propriétaires ont toujours su gérer avec économie. Tout particulièrement depuis le début des années 1980, lorsque les taux d'intérêt avoisinaient les 20 %. « On s'est habitués à travailler efficacement et à surveiller les dépenses, souligne Guy. C'est une de nos forces. »

Le Big Rope, pour « capturer » plus aisément un animal lors des vêlages ou au pâturage. Comme il y a une barrière de tête intégrée, les éleveurs l'utilisent entre autres pour faire boire des veaux à la naissance ou pour traiter des animaux malades au pâturage.
Parmi les enfants Lapointe-Tenhave, c'est Jasmine, 25 ans, qui a décidé de foncer et de consacrer toute son énergie dans le domaine agricole. Diplômée en Gestion et Exploitation d'Entreprise Agricole du campus Macdonald de l'Université McGill, elle possède ses propres animaux. Ferme Fleuraison Canland lui vend le foin et les autres intrants nécessaires à ses 300 vaches. Forte d'un stage et d'un emploi dans une entreprise bovine de l'Ouest canadien après ses études, Jasmine a rapporté dans ses bagages une riche expérience et de l'expertise, notamment en matière de détection de maladies, de manipulation d'animaux et de sélection de bons sujets reproducteurs.

L'intérêt de Guy et Diane pour la production ne s'essouffle pas pour autant. Voyages de formation, réunions techniques du réseau La Coop et expositions agricoles sont toujours au programme du couple.

Une autre force :
de faibles coûts d'alimentation en maximisant le pacage


Du 20 mai jusqu'à environ la mi-novembre, soit pendant 170 jours, les animaux tirent leur principale source d'alimentation des pacages. Voilà qui réduit sensiblement les coûts d'alimentation. « Pas besoin de machines, dit Jasmine : c'est leur gueule qui ramasse et leurs déjections qui fertilisent. » Mais l'objectif des propriétaires est de faire encore mieux, en laissant les animaux aux pacages 30 jours de plus. « On économiserait 1500 balles d'ensilage, la quantité nécessaire pour alimenter le troupeau pendant cette période, à raison de 50 balles par jour », calcule Diane. L'entreprise récolte près de 9300 balles de 1,2 m sur 1,5 (4 pi sur 5) d'ensilage par année. « Ça permettrait des économies d'équipement, de carburant et de mani­pu­lation, ajoute Guy. Mais ça demande aussi une gestion plus serrée des pâturages pour éviter de manquer de fourrages avant la fin de la saison. »

Les frères et sœurs de Jasmine, qui ont embrassé diverses carrières, sont encore actifs à la ferme et cherchent aussi à en apprendre toujours davantage. Psychoéducatrice, l'aînée, Peggie, 28 ans, effectue la gestion informatique du troupeau. Pour chaque bête, tout est consigné dans un registre : vêlage, sevrage, généalogie, gain de poids, traitements, vaccins, etc. Un outil qui permet de prendre des décisions éclairées. Employé dans les mines de la région, Hugo, 27 ans, prend plaisir à labourer, semer et moissonner, dès que le temps le lui permet. De leur côté, Pascale, 23 ans, établie dans une ferme porcine de la région grâce à l'aide de ses parents, et Robin, 20 ans,  u qui a acquis une expertise en forage et dynamitage, participe aux mêmes activités que son frère, et même un peu plus.

« Trente-six hectares d'avoine en un seul lot, c'est rare dans le secteur », assure Guy. Il faudra deux jours pour les moissonner.

Les rendements au rendez-vous
« Le travail assidu de tous place l'entreprise parmi les plus efficaces du secteur », informe Vincent Chrétien, agronome et expert-conseil à La Coop Val-Nord. Selon lui, les chiffres parlent d'eux-mêmes : l'indicateur nombre de vaches par unité de travail-personne (UTP) se chiffre à 121, nettement au-dessus de la moyenne provinciale.

Généreux, les rendements en fourrages atteignent 3,7 t à l'hectare. Ils sont composés de trèfle rouge (25 %), de lotier (20 %) et de mil (55 %). Après quelques années en productions fourragères, soit de 5 à 10 ans, à raison d'une ou deux coupes par année, les parcelles sont mises en pacage pour y faire pâturer le troupeau. L'exploitation gère une vingtaine de lieux de diverses dimensions sur lesquels se nourrissent de 20 à 65 sujets.

L'âge moyen du troupeau est de 7 ans. Le taux de survie des veaux pour l'année 2012 est de 97 % à la mise bas et de 93 % au sevrage.

Pas de 1000 vaches en vue
« On n'est pas dans l'Ouest, au Montana, ou au Brésil, lance Guy. Cinq cents vaches, c'est assez. S'il y a une chose, il faudrait même réduire notre cheptel. On l'a déjà fait, d'ailleurs, il y a quelque temps, au profit de l'efficacité et de la rentabilité. Pour arriver à garder notre troupeau 200 jours au pacage [voir l'encadré], on devra inévitablement réduire un peu le nombre d'animaux en élevage. Le secret de la réussite, c'est de maximiser partout l'efficacité. »

Le cycle des vêlages et de la vente
La saison des vêlages s'échelonne sur environ trois mois, soit du début mai jusqu'au début août. Leur rêve serait de voir toutes leurs vaches vêlées en l'espace de six semaines, mais ils savent qu'en travaillant avec du vivant et Dame Nature, ils ne peuvent tout contrôler.

Les vaches mettent bas aux pâturages après une gestation qui oscille entre 270 et 285 jours, selon la race. Le boum des vêlages, soit environ les deux tiers des deux troupeaux, se produit au cours des 21 premiers jours, avec des pics d'environ 25 vêlages par jour !

Les veaux sont exclusivement nourris de lait, d'eau et des meilleurs pâturages de la ferme. On vise un gain moyen quotidien de 2,5 lb (1,13 kg). Les veaux sont identifiés, castrés et vaccinés aux pâturages. L'écornage est peu pratiqué, car les animaux sont, pour beaucoup, de races bouchères acères (sans cornes). Les veaux demeurent sous la mère jusqu'à l'âge de six ou sept mois, soit jusqu'à un poids d'environ 550 lb (250 kg). Avant ou après le sevrage, selon le cas, les veaux sont vaccinés, vermifugés et implantés, puis transférés à la ferme, où ils sont nourris d'ensilage de foin en balles rondes, de suppléments de protéine, de grain d'avoine et de vitamines et minéraux. Les bouvillons sont vendus, dès la fin février, à l'âge de 10 mois et à un poids moyen de 900 lb.

Jusqu'en juin, quelque 500 bouvillons de semi-finition sont mis en marché par les propriétaires. Pour redémarrer le cycle des naissances, les taureaux – une bonne trentaine de races pures Angus et Simmental – s'activent à nouveau de la fin juillet jusqu'en octobre. Pour l'hivernage, les taureaux seront tous rassemblés en un même lieu, où l'on trouve des boisés et des brise-vents aménagés.

Fin mars 2012, les Lapointe-Tenhave ont touché 1,36 $ la livre (3 $ le kilo) pour des sujets mâles de 920 lb en moyenne. L'année précédente, en avril, avec des animaux de 866 lb, le prix se chiffrait à 1,19 $. Six ans plus tôt, en 2005, ils n'avaient touché que 89 ¢ la livre pour des bestiaux de 870 lb en moyenne.

 
À Beaudry, en Abitibi, on trouve un jeune et enthousiaste éleveur de bovins de boucherie, Olivier Cimon, copropriétaire de la Ferme CC Bovimon, une entreprise de type vaches-veaux. Son exploitation compte 200 femelles, principalement de races Angus et Angus-Simmental. L'éleveur met en marché chaque année une partie de ses veaux d'embouche par l'entremise d'une nouvelle entreprise, Viandes VitaliPré, qui fait de plus en plus parler d'elle – en Abitibi-Témiscamingue, oui, mais aussi à l'extérieur de ce vaste territoire où les habitants sont réputés pour leur audace et leur créativité.

De ces deux qualités, il en a fallu une bonne dose pour mettre sur pied Viandes VitaliPré. Signe des temps, se démarquer de la production dite de masse, qu'accaparent quelques gros acteurs, nécessite de développer de nouveaux créneaux. C'est justement ce que tente VitaliPré, dont les animaux de boucherie, abattus à près de 950 lb (432 kg), ne sont alimentés que de lait, d'eau et de fourrages (sous forme d'ensilage, de foin ou de pâturages), sans hormones de croissance ni antibiotiques.

Olivier Cimon, éleveur à Beaudry, en Abitibi, et partenaire de Viandes VitaliPré.
Le début d'un temps nouveau
VitaliPré voit le jour en 2009, dans les terres d'Abitibi-Témiscamingue. Elle découle du fruit d'une collaboration amorcée quelques années auparavant entre l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) et la Ferme de recherche sur le bovin de boucherie d'Agriculture et Agroalimentaire Canada, à Kapuskasing, en Ontario. Cet établissement de recherche est réputé pour ses travaux visant à « améliorer la rentabilité de la production bovine dans les régions nordiques de l'est du Canada ».

« Les chercheurs ont réalisé que la viande de bovins de boucherie nourris exclusivement d'herbe et abattus à environ 850 ou 900 lb comporte plusieurs caractéristiques intéressantes, qui pourraient en favoriser la commercialisation dans un marché de niche, indique Yves Marcoux, producteur et président de Viandes VitaliPré. La tendreté, le goût et un contenu faible en gras et très élevé en oméga-3 étaient au rendez-vous. Il y avait donc lieu de pousser plus avant le concept. » L'UQAT procède alors à un appel d'offres. L'université veut recruter des producteurs souhaitant se lancer dans l'aventure pour tester le concept en conditions bien réelles, à la ferme. Yves Marcoux, producteur à Nédelec, au Témiscamingue, est du nombre, tout comme Olivier Cimon et quelques autres éleveurs. « On ne se bousculait pas au portillon », fait toutefois savoir le président de VitaliPré.


En gestion « conventionnelle », les vaches de boucherie d'Olivier mettent bas de juin à août. Les veaux s'alimentent aux pâturages jusqu'à l'âge de cinq ou six mois. Les veaux sont alors sevrés et nourris d'ensilage, d'orge moulue à volonté et de vitamines et minéraux. Ils sont mis en marché au poids de 850 livres à l'âge de 12 ou 13 mois.

Olivier Cimon, lui, est littéralement séduit. « J'ai eu envie de participer au lancement et au développement d'un nouveau produit local, unique et haut de gamme », dit ce producteur originaire de Granada, en Abitibi, et sans le moindre antécédent agricole, mais dont la volonté à vouloir s'établir n'a eu d'égal que sa passion pour l'élevage des bovins de boucherie.

Commencer par le commencement
Après ses études à l'ITA, campus de La Pocatière, en 2002, il travaille quelque temps avec Claude Daigle, un producteur de lait élite de Beaudry, qui voit en lui une relève potentielle et qui inspirera grandement Olivier, avide d'apprendre. Le lait n'est toutefois pas dans la mire du producteur en devenir qu'il est alors. Il propose à Claude Daigle de démarrer un petit élevage vaches-veaux. Ce dernier accepte de financer l'achat d'un premier lot de 35 vaches. Olivier élabore un plan d'affaires avec l'aide du CLD local et met sur pied une petite entreprise. À l'automne 2003, les deux éleveurs s'associent et montent le troupeau d'animaux de boucherie à 120 vaches.

La mort prématurée de Claude, en 2005, chamboule la suite des choses. La conjointe de Claude se défait du quota de lait. En 2006, elle vend la maison à Olivier et lui loue la terre, les bâtiments et la machinerie. Le neveu de Claude, Christian Chouinard, comptable de formation, s'associe à Olivier. Ils achètent la terre en 2008 et scelleront leur entente l'année suivante en fondant l'entreprise CC Bovimon, dont ils possèdent chacun la moitié. À chacun ses forces : pour Christian, c'est les finances et l'administration; pour Olivier, l'élevage et la mise en marché.

Dans l'aventure VitaliPré, Olivier n'a pas mis tous ses « bœufs » dans le même panier. Sur les 180 à 200 veaux qu'il vend chaque année, une quinzaine seulement passent par ce marché de niche. Les naissances des veaux qui y sont destinés ont lieu d'août à octobre. Sevrés au printemps suivant, ils seront demeurés de six à sept mois avec leur mère. Ils ne consommeront que l'herbe du pâturage et l'ensilage récolté pour les alimenter durant l'hiver, en plus d'un supplément de minéraux et vitamines. Aucun grain n'entre dans leur alimentation. Ils sont élevés ainsi jusqu'à 13 ou 14 mois afin d'atteindre un poids de 900 à 950 lb, et prêts pour l'abattage à l'automne.

« Même si la demande de bœuf VitaliPré est en croissance, elle n'est pas assez forte pour que je puisse y commercialiser tous mes animaux, indique le producteur. Et ce n'est pas nécessairement le but, car il s'agit réellement d'un créneau spécialisé. »

Les quatre autres éleveurs rassemblés au sein de VitaliPré font le même constat. Et aucun d'entre eux ne dénigre la production bovine traditionnelle, dont ils sont aussi d'ardents producteurs et défenseurs. Au total, ils mettent en marché six veaux VitaliPré toutes les deux semaines, soit un peu plus d'une centaine par année, au même prix que tous les autres bovins de la filière québécoise. « Nous ne sommes que cinq, mais d'autres producteurs se montrent désireux de se joindre au groupe, dit Yves Marcoux. Des études de marché sont en cours, avec le soutien des chercheurs de l'UQAT, pour développer de nouveaux produits de deuxième transformation. On s'est rapidement rendu compte qu'en ne mettant en marché que les quatre quartiers d'un bouvillon, on ne faisait pas d'argent. On changeait quatre trente sous pour une piastre. Il faut aller plus loin, avec des produits plus élaborés. »

De grands pas ont déjà été réalisés pour valoriser le produit. Une chaîne de valeur a été mise sur pied et un bon dialogue s'est amorcé entre chacun de ses maillons : producteurs, experts du MAPAQ, chercheurs de l'UQAT, intervenants du Centre de formation professionnelle Lac-Abitibi, représentants, épiciers, chefs et consommateurs. Outre les steaks, viandes hachées et rôtis VitaliPré, que l'on retrouve entre autres dans les étals des boucheries de Rouyn-Noranda, La Sarre et Val-d'Or, on cherche à créer des produits novateurs.

Ronnie Lysight, chef abitibien, a mis son ingéniosité à l'œuvre pour trouver de nouvelles utilisations aux parties de la carcasse qui se vendent moins bien. Un effiloché de bœuf fait à partir du jarret, par exemple, ou encore des briskets de bœuf marinés ont suscité l'intérêt de nombreux visiteurs lors de la Foire gourmande de l'Abitibi-Témiscamingue et du Nord-Est ontarien, ainsi que celui de plusieurs chefs.


Un des objectifs de Viandes VitaliPré est de développer une chaîne de valeur pour exploiter l'immense potentiel herbager de la région de l'Abitibi-Témiscamingue en produisant un bœuf distinct et de la plus haute qualité.

Portait de l'industrie bovine au Québec*

• 3533 producteur de veaux d'embouche au Québec

• 196 240 vaches

• 145 598 veaux mis en marché pour un poids moyen de vente de 659 lb

• Dont environ 40 000 veaux « semi-finis »

* Pour 2011(Adhérents à l'ASRA - veaux d'embouche)


Source : Fédération des producteurs de bovins du Québec
« Les défis d'un tel marché sont nombreux, assure Yves Marcoux. On parle ici d'un produit frais, issu de bovins abattus à Thurso, dans l'Outaouais, et dont la viande est transformée au Centre de formation professionnelle Lac-Abitibi. Il faut donc faire preuve de discipline pour bien arrimer la production et les commandes. On tente le plus possible de répartir les vêlages à l'année avec des tableaux annuels de gestion des troupeaux et la pesée des animaux. On réussit à se coordonner, mais c'est une véritable gymnastique, car on est un petit groupe et on travaille avec du vivant. La venue d'autres éleveurs viendra combler certains manques en juillet et décembre. En ces temps agricoles nébuleux, on se demande parfois où s'en va la production de bovins au Québec. VitaliPré contribue à relancer le secteur. On ne deviendra pas millionnaire avec ça, mais on progresse et les gens en veulent. C'est ce qui compte le plus. »

Olivier a réalisé son rêve de deux façons. En étant producteur de bovins de boucherie dans son Abitibi natale. Et en participant à la mise sur pied d'une chaîne de valeur prometteuse dans laquelle il fonde beaucoup d'espoir pour relancer la filière bovine québécoise et rapprocher le consommateur de l'agriculture qui le nourrit.

Pour en savoir plus : www.vitalipre.com

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