Entretiens
Damien Lemire a vécu une expérience hors du commun. Ce céréaliculteur des Bois-Francs s'est embarqué le 8 août dernier sur un navire battant pavillon danois, dans le port de New Westminster (Colombie-Britannique), avec en sa compagnie 1200 taures gestantes. Objectif : Zarubino, petit village portuaire situé à 200 km au nord de Vladivostok, en Russie orientale. Un périple de 22 jours haut en émotions, presque autant que les puissantes vagues qui menaceront de faire chavirer l'entreprise.
Parties le 5 août de Salt Lake City, la capitale de l'Utah (fondée en 1847 par des pionniers mormons), les taures de race Holstein ont voyagé à bord d'un impressionnant convoi de 20 camions-remorques, qui contenaient 60 bêtes chacun. Destination : le port de New Westminster. Un trajet de 1100 km. Une escale « quarantaine » a permis de confirmer le bon état de santé des animaux. Au port, six heures ont été nécessaires pour charger les taures dans le Finola, navire tout spécialement conçu pour le transport d'animaux (voir l'encadré). Outre les trois officiers danois, l'équipage comptait 12 ouvriers philippins.

C'est Mario Comtois, propriétaire de la réputée ferme Gen-Com Holstein, de Notre-Dame-du-Bon-Conseil, et commerçant d'animaux laitiers mondialement connu, notamment grâce à sa société Comtois International Export inc., qui a conclu la vente des sujets avec trois propriétaires de fermes russes.

Les besoins en animaux laitiers de qualité sont en forte hausse sur ce marché. Le gouvernement favorise et soutient financièrement la mise sur pied de grands troupeaux pour la production de fromage, un aliment dont la demande explose. Mais la concurrence est vive. Américains et Australiens lorgnent aussi du côté de la Russie pour y acheminer leur bétail. « Il faut être très compétitif pour se démarquer, assure Damien Lemire. C'est un des atouts de Mario Comtois, qui navigue dans ce marché depuis plusieurs années. Ses contacts sont planétaires. »

Pour nourrir le troupeau, il a fallu charger à bord 232 tonnes de moulée et 144 tonnes de foin.
« Les taures provenaient de deux fermes de l'Utah, indique Damien Lemire. L'une d'elles, spécialisée dans l'élevage à forfait d'animaux âgés de 7 à 20 mois, gère un cheptel de 35 000 sujets, répartis en parcs de 600 à 700 bêtes. L'autre exploitation appartient à deux producteurs, chacun possédant 30 000 vaches. C'est entre autres la baisse du prix du lait sur le marché américain qui a poussé ces deux entreprises à diminuer leur cheptel. Cela dit, ce sont de très bonnes bêtes, élevées à l'extérieur, robustes et résistantes aux maladies. »

C'est carrément pour ses yeux que Mario Comtois a fait appel à Damien Lemire. À 64 ans, alerte et en bonne condition physique, cet homme qui a élevé des vaches laitières de haut statut génétique pendant 23 ans a su acquérir une rare expertise en matière d'appréciation des animaux. Cette qualité lui a permis d'agir à titre de gardien de la santé du troupeau durant la grande traversée de 12 600 km.

Dans le bateau, les 1200 taures ont été logées sur quatre étages. Chaque taure disposait d'un espace de 2,8 m2.
« Devant l'immensité de l'océan, sans aucune terre en vue pendant des jours et des jours, on a vraiment cette impression d'être seul au monde », commente Damien Lemire, qui a vu bondir hors de l'eau un troupeau de dauphins et des baleines. « C'est réellement superbe, il faut le vivre. Le plus dur a été d'être séparé de ma famille si longtemps. Je n'ai pu parler à mon épouse qu'après le 14e jour en mer. En 39 ans de mariage, je n'avais jamais été une seule journée sans entendre sa voix. Le capitaine du bateau ne m'a permis que deux communications de cinq minutes à l'aide d'un téléphone satellite. J'ai parlé à mon épouse, puis à Mario Comtois pour l'informer brièvement du déroulement de la traversée et de l'état des animaux. » Dans le bateau, les 1200 taures ont été logées sur quatre étages. Chaque taure disposait d'un espace de 2,8 m2. « Je consacrais environ deux heures par jour à faire le tour de leurs parcs et à observer leur comportement, dit Damien. Habituées à s'ébattre librement, elles ont mis une semaine à s'habituer au licou et à ce nouvel environnement. Je me suis fait brasser quelques fois. J'avais en ma possession une bonne trousse de médicaments : antibiotiques, pansements, produits de désinfection, solutions de calcium, etc. J'ai soigné une pneumonie, trois blessures aux pattes, un cas de piétin, et j'ai pris soin de trois taures qui ont avorté. Les animaux malades étaient isolés dans un parc. »

Pour nourrir le troupeau, une tâche dévolue aux ouvriers philippins, il a fallu charger à bord 232 tonnes de moulée et 144 tonnes de foin. Un système de désalinisation assurait un approvisionnement en eau fraîche. Dépourvus d'abreuvoirs automatiques, les enclos étaient munis de grandes auges de 1,5 m de long sur 25 cm de profondeur, que l'on emplissait à l'aide d'un tuyau. Nettoyés quotidiennement, les parcs étaient propres, en plus d'être bien ventilés.

Damien Lemire, au centre, a su forger des liens d'amitié avec les membres d'équipage lors de cette traversée de 22 jours.
Damien entretenait de très bons rapports avec l'équipage. « On jasait régulièrement de nos vies et des différences marquantes qui les caractérisent, dit-il. Les Philippins sont très travaillants et généreux, malgré leur pauvreté. Il n'y avait pas de jalousie dans leurs propos et leurs façons d'être. La plupart de ceux que j'ai rencontrés ont une famille et font ce travail pour la soutenir. Il est difficile pour plusieurs de toucher un salaire décent dans leur pays. L'un d'eux, régulièrement embauché sur des bateaux, n'avait pas vu sa fille depuis deux ans. Un autre père comblait par ce travail les revenus que sa femme touchait avec son minuscule dépanneur. J'ai aussi rencontré un producteur agricole qui possède une trentaine de zébus et une terre de six hectares en riz, qu'un volcan avait complètement détruite. Il travaillait sur le bateau pour récupérer les revenus perdus. »

Tempête
Le 29 août, après 21 jours en mer, le navire n'est plus qu'à 24 heures des côtes de la Russie. Damien est dans sa cabine et tente de prendre un peu de repos avant l'accostage. Mais il lui reste une épreuve. Le capitaine annonce aux membres d'équipage que le vaisseau de 86 m (285 pi) fonce droit sur une tempête, qui fait rage dans la mer du Japon. Le navire vient tout juste de se faufiler entre les deux principales îles du pays du Soleil-Levant. Impossible de modifier la trajectoire ou de faire marche arrière. Il n'y a qu'une solution : se cramponner et affronter les éléments.

Damien Lemire (à droite) et Mario Comtois, instigateur du projet, propriétaire de la ferme Gen-Com Holstein et de la société Comtois International Export inc.
La puissance des vagues d'une quinzaine de mètres est sidérante. Pendant 12 heures, Damien est ébranlé par le fracas intense qu'elles produisent en s'abattant sur le navire. Sans que le capitaine réduise le régime du moteur, la vitesse du bateau, frappé de plein fouet par le vent et les vagues, est passée de 12 à 7 nœuds (de 24 à 14 km/h).

« Je me suis rendu sur le pont pour constater l'ampleur de la tempête, dit Damien. Le bateau tanguait violemment, s'enfonçait profondément dans les vagues, remontait, puis s'enfonçait de nouveau. Bien honnêtement, j'ai eu peur. Un bateau de cette dimension a l'air de bien peu de chose dans une mer démontée. C'est l'attitude des Philippins qui m'a rassuré. Ils avaient tous le sourire et semblaient même s'amuser. De toute évidence, ils en avaient vu d'autres. Je me suis rendu auprès des taures pour voir comment elles se comportaient. Il y avait de la nervosité dans l'air, mais tout était en ordre. Comme chaque jour depuis le départ, j'ai tout noté dans mon journal de bord. » L'arrivée du navire au port de Zarubino a fait sensation. « Jamais là-bas on n'avait assisté à une livraison d'animaux par bateau, souligne Damien. Journalistes, caméras… ils ont mis le paquet pour couvrir l'événement. C'était pour eux un gros show. »

Le Finola

Compagnie maritime Corral Line
www.marinetraffic.com/ais/fr/
shipdetails.aspx?mmsi=219483000


Pays : Danemark

Dimension : 86 m x 12 m

Dix-huit colonnes de ventilation, neuf de chaque côté du navire, poussent l'air vers l'intérieur, au travers des quatre étages où étaient logées les taures.

Cette riche expérience a touché à sa fin le 4 septembre. Damien est monté à bord de l'avion qui l'a mené de Vladivostok à Moscou (neuf heures de vol), puis à Londres et enfin à Montréal. Dix-sept heures d'avion qui l'ont exténué. Mais il conserve avant tout de cette grande traversée un souvenir inoubliable, qu'il fait d'ailleurs partager, à titre de conférencier, à des organisations de son milieu.
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