Entretiens
Il y a une vingtaine d'années, lors d'une conférence portant sur les négociations du GATT à laquelle Jean assiste, un économiste fait valoir que les producteurs n'ont plus d'autre choix que de grossir et de miser sur le volume, car les quotas seront éliminés. Jean se rend au micro devant les 200 personnes présentes. « Nous avons toujours des choix et des possibilités. Je crois beaucoup à l'imagination de l'être humain. Si on se concerte et qu'on résiste, on peut tenir un bon bout de temps », lance-t-il dans un cri du cœur. Des applaudissements nourris accueillent ce point de vue que beaucoup partagent.

Rien n'inquiète plus Jean – président de La Coop des Frontières depuis 2006, après avoir été nommé administrateur en 2001– , que lorsque l'unanimité se fait trop rapidement, et sans débat, autour d'un point important. Au conseil de La Coop fédérée, où il siège depuis 2011, il voit les choses du même œil. « Quand un projet m'emballe, je questionne pour l'analyser sous tous ses angles, dit-il. Ça m'a joué des tours. Certains percevaient cela comme de la critique. Loin de moi l'idée de piéger qui que ce soit. Je veux construire, pousser plus loin la réflexion et favoriser la créativité. » Lorsqu'il étudiait à l'ITA, il se montrait déjà très curieux et relançait constamment ses professeurs. Pour peu qu'il s'engage, son esprit studieux est à l'œuvre. Il se fait un point d'honneur de bien se documenter. En 1988, Jean a prononcé une conférence au 13e Symposium des bovins laitiers. Il y représentait la relève agricole. Ses préoccupations – il n'avait que 24 ans – étaient déjà profondes : production, efficacité, formation, qualité de vie, main-d'œuvre, relations humaines, travail d'équipe avec les intervenants du milieu, nouvelles technologies.

« C'est un sportif de l'argumentation », dit Jean-Luc Laroche, qui a été plus de 30 ans spécia­liste de l'alimentation des ruminants à La Coop fédérée et fut une grande source d'inspiration pour Jean. « C'est le genre à dire "Prouve-moi que tu as raison et je vais te croire". Il aime le challenge. Son père, Gilles, a gagné la médaille d'or du Mérite agricole. Pour le dépassement personnel et l'engagement social, la pomme n'est pas tombée loin de l'arbre. » Gilles Bissonnette, qui a aussi été administrateur de La Coop fédérée, a reçu le titre de chevalier de l'Ordre national du Québec en 2008, la plus haute distinction décernée à un citoyen par le gouvernement du Québec, pour avoir marqué de façon exceptionnelle son milieu et l'agriculture québécoise.

Lorsqu'ils exploitaient ensemble l'entreprise laitière familiale, la Ferme Val-Bisson, à Saint-Polycarpe, ils étaient tels deux lions dans une même cage. Leurs points de vue divergeaient parfois, s'entrechoquaient, même, mais toujours dans le respect. « C'était pour le mieux », croit aujourd'hui l'agriculteur de 48 ans, propriétaire de la ferme depuis 1989. « C'est ainsi que les choses s'améliorent. Toute sa vie, mon père a été avant-gardiste et engagé. Je considère que je le suis également. » Les deux hommes ne se sont jamais satisfaits du statu quo.

À la ferme, Jean est rapidement mis à la tâche par son père qui voit en lui, dès l'âge de 12 ans, d'indéniables qualités de meneur. À la fin de ses études, il se voit confier l'entière responsabilité du troupeau. Comme son père, il cherchera à repousser les frontières, mais à sa façon. Peu de machinerie, des travaux à forfait, l'adoption du semis direct sur près de l'ensemble des terres, des fourrages d'excellente qualité et une génétique de haut niveau bien connue sous le préfixe Val-Bisson.

Élyse Gendron, sa conjointe, également propriétaire de la ferme, est la première à brasser ses idées. « Notre entourage s'étonne de nous voir nous argumenter ouvertement, dit Jean avec le sourire. C'est notre façon d'être. »

« Jean et Élyse possèdent un des 10 troupeaux les plus productifs au Québec », souligne Sylvain Boyer, directeur du secteur Ruminants de La Coop fédérée, qui connaît le couple depuis nombre d'années. D'ailleurs, la Ferme Val-Bisson figurait, en décembre dernier, au neuvième rang parmi les 100 meilleurs troupeaux au Canada selon l'IPV (Indice de profit à vie). Enfin, ultime récompense, le titre de Maître-éleveur leur a été décerné en janvier dernier.

« Malgré tout, poursuit Sylvain Boyer, ils veulent qu'on les amène à se dépasser. Et Jean met tout le monde à contribution : employés, experts-conseils, vétérinaires, experts de Valacta. Il veut même se faire provoquer. Élyse et Jean ont du caractère. Maintenir une entreprise comme la leur avec les résultats qu'ils obtiennent, tout en étant engagés dans leur communauté comme ils le sont, représente une tâche colossale. C'est pour ça que le travail d'équipe est important. »

« Quand ça va bien, il ne faut pas le dire, mais trouver quoi faire pour que ça aille mieux », dit Simon-Pierre Loiselle, expert-conseil à La Coop des Frontières, avec qui Jean communique très fréquemment. « S'il sait qu'un producteur a fait 20 000 kilos, il veut savoir comment il s'y est pris, si c'est logique, rentable et adaptable chez lui. u Il n'y a pas de maillons faibles dans la chaîne de production de l'entreprise. C'est stimulant de travailler avec lui. »

« Je suis fier de ce qu'ils ont fait », dit Gilles Bissonnette, qui aide encore Élyse et Jean à l'occasion. « Pour réussir en agriculture, il faut une mentalité d'entrepreneur et travailler en respectant la nature. »

Leur passion et leur ténacité ont porté fruits : Jean et Élyse ont décroché, en janvier dernier, l'ultime récompense en production laitière, le titre de Maître-éleveur 2012.
De son propre avis, Jean a un côté cartésien qui lui permet, en étant bien organisé, de mener de front plusieurs projets. « C'est le fun, mais essoufflant », admet-il. La multiplicité des engagements n'est pas sans conséquence. Mener une vie bonne, il le sait, demande un équilibre dans le quotidien. Pour l'entreprise et pour le couple. « Nos engagements récents ont quelque peu rompu cet équilibre, dit-il. La Coop fédérée, La Coop des Frontières, Grains Elite, Agropur, Promutuel et la Fédération des producteurs de lait me gardent à l'extérieur de la ferme 80 jours par année. Pour Élyse, c'est presque autant, avec son engagement au comité laitier du CRAAQ et au conseil d'administration de Holstein Canada. C'est ressourçant, et c'est par choix, par défi, aussi. Toutes ces organisations nous nourrissent et nous apprennent à être de meilleurs gestionnaires de notre entreprise. En revanche, gérer notre temps devient un casse-tête. Des choses s'accumulent. J'ai un deuil à faire : celui de ne pas mettre autant d'énergie dans la ferme. On fait faire de plus en plus de travaux par nos employés et forfaitaires. On ne parviendra peut-être pas à maintenir son niveau de production, mais pour le « marathon » que représente la génétique, on veut demeurer dans le peloton de tête. »

Celui qui a déjà été premier vice-président de l'Association de la jeunesse rurale du Québec, où il y a croisé Élyse pour la première fois, fonde beaucoup d'espoir dans la relève. Son siège à La Coop fédérée lui permet de représenter le point de vue des jeunes et de les appuyer. « Ils ont beaucoup de potentiel, dit-il. Ils sont outillés pour s'entourer et s'informer. La société est très ouverte à leur endroit, mais la jeunesse doit faire ses expériences. Tu te construis par tes essais et tes défaites. La nouvelle génération va faire sa place. »

« Élyse et moi n'avons pas d'enfants, mais nous avons beaucoup reçu autrement, poursuit-il. Plus jeune, des gens m'ont écouté, soutenu et conseillé. Il est important pour nous de redonner généreusement. L'engagement dans la coopé­ration est une des voies pour le faire. »

Le couple a longtemps accueilli des stagiaires. « Il y avait des fonceurs, d'autres avec la tête dans les nuages, dit Jean. On les encourageait. On stimulait leur questionnement. On avait institué la question du jour : ils devaient nous interroger sur un aspect de la ferme. Ça forçait la remise en question. C'était très enrichissant. »

Jean, que certains qualifient de force tranquille, fait siennes les valeurs d'honnêteté, d'intégrité, d'équité, et celles de la coopération. L'efficacité et la responsabilisation lui importent aussi. « J'ai du mal avec l'inaction, avec une personne qui refuse de faire un premier pas, et c'est probablement pour ça que la formule coopérative me séduit. On se prend en charge, on se donne les moyens d'agir en faisant chacun sa part. » « Devenir président d'une coop, ça m'a changé, dit-il. Je dois la faire évoluer. Je ne suis plus que dans les principes et la théorie. On a une obligation de résultats. Alors qu'avant la prise de parole était un instrument d'argumentation vers mon idée, elle est devenue un outil de réflexion, de concertation et même de ralliement. Peu m'importe d'où vient l'idée pourvu que le groupe progresse. J'ai maintenant cette attitude dans tous les organismes où je m'implique. »

Représentant le territoire 10 au conseil de La Coop fédérée, il s'efforce de le faire rayonner pour son potentiel en productions végétales et d'y développer les affaires des coopératives.  En coopération, le leadership, c'est d'amener les gens à faire des choses en équipe, dit-il. La dynamique du travail en réseau le fascine. « On amène les principes de la coopération à un autre niveau. On doit apprendre à coopérer provincialement et faire des compromis entre coops, tout comme on demande à nos agriculteurs d'en faire à l'endroit de leur coop. » « La Fédérée est à un moment très intéressant de son histoire, poursuit Jean. Elle a les moyens de plusieurs de ses ambitions et l'équipe de gestionnaires pour les réaliser. Elle doit maintenant préciser ses ambitions pour ne pas s'essouffler en s'éparpillant. Je pense avoir des qualités intéressantes pour alimenter ce débat. »

De ses 25 ans d'engagement en agriculture, Jean retient surtout l'importance du travail d'équipe, dans le respect des idées et du rôle de chacun. Il compte participer longtemps à la mise en œuvre des projets coopératifs.
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