Entretiens
Disposerons-nous de suffisamment de surface en culture pour nourrir neuf milliards d'habitants d'ici à 2050 ? Pour beaucoup, ce n'est pas la quantité de sols disponibles qui fera défaut pour y parvenir, mais leur qualité. Deux agronomes, Pascal Larose, conseiller spécialisé en maïs et soya à La Coop fédérée, et Odette Ménard, conseillère régionale en conservation des sols et de l'eau au MAPAQ, nous font part des pratiques à mettre en place pour redonner à nos sols santé et productivité.
Le Coopérateur agricole On dit que nos sols sont en mauvais état et que leur productivité est en baisse. Quel constat faites-vous ?
Pascal Larose L'ennemi numéro un du sol, qui nuit à sa productivité, c'est l'absence d'infiltration d'eau dans son profil.

Une bonne gestion des sols permettra l'expression du potentiel immense de la génétique qu'on y sème.
CA D'où provient ce problème ?
PL Du travail excessif des sols et de la compaction. Ces sols sont dépourvus de matière organique. Sous l'effet des passages répétés de la machinerie, ils perdent leur capacité de portance et leur structure. Les pores du sol se colmatent. Il n'y a alors plus de voies pour laisser l'eau y entrer. Dans un sol compacté, l'eau reste en surface, ruisselle et entraîne de l'érosion. Dans un sol bien structuré, l'eau s'infiltre et gorge le sol. Le reste rejoint la nappe phréatique, que gère le système de drainage. De nos jours, le potentiel de rendement du sol n'est plus le même qu'au temps de nos grands-pères. C'est paradoxal, car à l'époque, on ne disposait pas d'hybrides et de variétés à haut potentiel, alors qu'aujourd'hui c'est tout le contraire. Mais la qualité déficiente du sol empêche ces plantes de l'exprimer pleinement.

Odette Ménard Il y a 75 ans, on labourait une fois tous les six, sept ans. On a constaté que sur un retour de labour, on a toujours une bonne récolte. On en a donc conclu que le labour est bénéfique. Au cours des 50 dernières années, on a opté pour la solution technique : ça ne pousse pas, je mets de l'engrais. Mais pourquoi ça ne pousse pas ? C'est un cercle vicieux. Plus je résous techniquement sans réflexion, plus j'augmente le niveau de dégradation de mes sols.

CA Que faut-il faire pour remettre nos sols en bon état afin d'assurer productivité et rentabilité aux producteurs ?
PL Il faut rebâtir le sol pour pouvoir mieux gérer l'eau. Il faut faire baisser la nappe phréatique au printemps pour pouvoir semer, accumuler de l'eau dans le sol durant l'été pour nourrir la plante toute la saison et évacuer l'eau à l'automne pour pouvoir circuler dans les champs. Cette gestion du sol permettra l'expression du potentiel immense de la génétique qu'on y sème. Dans le passé, on ne parlait des sols qu'en termes chimiques. Si les éléments nutritifs étaient bien équilibrés, il n'y avait pas de raison que ça ne produise pas. On considère maintenant les aspects physiques et biologiques, soit la structure du sol et la vie qu'il contient.
OM Dans un sol compacté, il n'y a plus d'organismes pour rendre les éléments nutritifs assimilables par les plantes. Chaque fois qu'une plante a besoin d'une unité d'azote, il faut en mettre trois, car il y en a deux qui vont se perdre par ruissellement. C'est 30 % d'efficacité ! Dans un sol en bonne santé, l'efficacité monte à 75-80 %. L'idée n'est pas d'en mettre moins, mais que la plante se nourrisse mieux. Plus mon sol sera nourrissant, plus j'aurai des plantes capables de pousser. Je ne supplémente donc que ce que le sol ne peut fournir à la plante pour assurer sa pleine croissance.

Test de solidité des agrégats de sol. À gauche, régie en semis direct. À droite, régie conventionnelle.
Impact de l'eau 30 minutes plus tard sur les agrégats de sol. En régie conventionnelle, le sol est complètement dissout sous l'action de l'eau, ce qui a pour effet de colmater les pores du sol et de réduire l'infiltration de l'eau dans le profil du sol.
CA Comment gérer un sol déjà fortement compacté ?
PL Si je le décompacte à l'aide d'une sous-soleuse ou d'une plante telle que le tillage radish, mais que je ne change pas mes façons de faire par la suite, le problème va revenir. Il faut voir les choses différemment. Pour compenser une baisse de productivité, il y a un dilemme chez les producteurs : optimiser ce qu'ils ont ou agrandir. C'est plus facile d'agrandir que d'optimiser. Optimiser, ça demande de la réflexion, de l'analyse, des essais et erreurs pour corriger une situation, ça demande de changer ses habitudes. Rebâtir des sols dégradés, c'est long et, en général, les producteurs veulent un rendement rapidement. Commençons par optimiser, la productivité et la rentabilité suivront.

CA Qu'avez-vous dans votre arsenal de solutions ?
PL Laisser des résidus dans les champs ou ramener des cultures de couverture à longueur d'année pour reconstituer la couche arable et entretenir la faune et la flore qui vivent dans le sol. Par exemple, dans un essai, on a semé du ray-grass entre des rangs de maïs au stade de huit feuilles. Dans la parcelle témoin, sans ray-grass, le rendement n'a jamais été supérieur au traitement. Dans la parcelle avec ray-grass, le rendement a augmenté.

CA Les plantes intercalaires ne nuisent pas à la culture ?
PL Aucunement. Le trèfle, par exemple, fournit de l'azote, ne concurrence pas pour l'eau et donne de la portance au sol, ce qui limite la compaction. Ainsi, lorsque la batteuse va récolter, elle va circuler sur de la verdure. De plus, les racines nourrissent la faune et la flore du sol. Elles tiennent le sol ensemble et évitent que les pores ne se colmatent. Les cultures de couverture permettent également d'éviter la battance, soit l'éclatement du sol en particules fines sous l'effet de la force des gouttelettes qui tombent sur un sol dénudé. Ces particules scellent les pores du sol et empêchent l'écoulement de l'eau.
OM Le controlled traffic -ou l'agriculture à circulation limitée - est également un élément de solution. Cette technique consiste à circuler à peu près toujours au même endroit sur le sol pour effectuer le semis, les épandages et la récolte. Chaque printemps, la première fois qu'on roule sur un champ, on le compacte à peu près à 75 % sur 90 % de sa superficie. Avec la circulation limitée, on peut réduire la superficie compactée à 20 %. Il reste 80 % de mon sol en bon état et dont le seul job c'est de faire pousser quelque chose. Quand on achète de la machinerie, il faudrait s'assurer qu'elle est compatible avec celle qu'on possède déjà.

CA Le semis direct fait-il partie des solutions ?
PL Bien sûr. Le semis direct provient de l'ouest du continent, plus aride, où la conservation de l'eau est capitale. Quand tu travailles ton sol, tu perds de l'eau. Avec le semis direct, on vise à garder le maximum d'eau dans le sol pour optimiser le rendement. Le Brésil est probablement l'endroit dans le monde où il s'en fait le plus. Les Brésiliens travaillent très peu leur sol, car il est très sujet à l'érosion. Ils sèment, récoltent et sèment à nouveau sans travail du sol. C'est ainsi qu'ils conservent le maximum d'eau pour permettre à la plante de croître toute la saison. Mais le semis direct à lui seul ne suffit pas et ce n'est pas tout le monde qui veut le pratiquer.

Disponibilité des terres arables par habitant





Croissance de la population et du rendement des cultures

CA Et l'aménagement de bandes riveraines ?
PL Si on se contente de bandes riveraines et que rien d'autre n'est fait, le sol va passer au travers. Il faut d'abord régler le couvert végétal du sol.

CA Est-ce que ces façons de faire permettent de mieux utiliser les intrants ?
PL La base de l'agronomie, c'est de bien utiliser les intrants, quels qu'ils soient, au bon endroit, au bon moment et au bon taux. En anglais, on dit right time, right place, right rate. Les engrais à valeur ajoutée, par exemple, qui se dégagent sur une période de temps synchronisée avec la croissance des plantes, éviteront le ruissellement et limiteront les passages, tout en nourrissant mieux les plantes. Ils prendront une place beaucoup plus grande et rendront l'agriculture plus efficace.

CA Est-ce réaliste de penser doubler les rendements pour nourrir le monde d'ici trois ou quatre décennies ?
PL Passer de 10 à 20 tonnes à l'hectare, c'est irréaliste. Aux États-Unis, le rendement du maïs s'accroît, depuis 1920, de 1,85 boisseau/acre (116 kg/ha) en moyenne par année. À ce rythme, en 2030, ils n'en seront qu'à 190 boisseaux/acre (12 tm/ha), alors qu'il faudrait atteindre 300 boisseaux (19 tm/ha), si on souhaite doubler les rendements par rapport à aujourd'hui.

CA Que faire, alors ?
PL Il faut miser sur l'accroissement de la productivité dans les zones où elle est faible. Si on met au point, grâce à la biotechnologie, des variétés tolérantes à la sécheresse qui donnent plus de rendement avec une même quantité d'eau et qu'on les implante dans les zones à faible pluviométrie, les augmentations totales de rendement seront plus marquées. Cet effet multiplicateur fera un poids dans la balance pour nourrir le monde. Dans les États américains plus à l'ouest, en zone semi-aride, il se fait du maïs sous irrigation, en raison d'une faible pluviométrie. On y obtient souvent plus de rendement que dans la « Corn Belt » (Indiana, Illinois, Iowa, Michigan).


Évolution des agrégats dans un sol lourd soumis à différents degrés de compactage

Source : Les profils de sol agronomiques (CRAAQ)
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