Entretiens
Valoriser le potentiel éolien du Lac-Saint-Jean, voilà la mission de la coopérative Val-Éo. En filigrane, c'est aussi en faire profiter pleinement la collectivité jeannoise.

2005 Des entreprises sillonnent les rangs de la MRC de Lac-Saint-Jean-Est et signent des contrats d'option avec les propriétaires terriens pour permettre l'exploitation du gisement éolien de ce secteur. Car tout destine la municipalité de Saint-Gédéon et celles des environs à accueillir des éoliennes : les vents d'ouest prennent beaucoup de force sur la quarantaine de kilomètres de longueur du lac Saint-Jean.

Jean Lavoie, producteur laitier (Ferme Roloi), administrateur de Nutrinor et directeur général de Val-Éo, est catégorique : « Nous avons voulu nous organiser plutôt que nous faire organiser, développer notre propre expertise plutôt que compter sur celle d'autres promoteurs, et garder les profits dans la communauté. » Le tout pour en finir avec cette mentalité, ce réflexe de toujours faire appel aux entreprises transnationales afin d'exploiter les ressources naturelles québécoises, ajoute Patrick Côté, directeur du développement des affaires de Val-Éo. Une coopérative est alors fondée, dans le but de regrouper les agriculteurs et de faire prendre conscience de cette ressource renouvelable inexploitée en en évaluant la valeur (mesures de vent).

On était encore loin des premiers coups de pales.

Vent de prospérité
Si plusieurs municipalités ont décidé d'investir dans des projets éoliens au Québec, le projet Val-Éo, d'une valeur globale de 70 millions $, est le premier à permettre aux habitants de la région et d'ailleurs au Québec d'investir dans la filière énergétique éolienne. Et d'en tirer des bénéfices, avec un rendement annuel de 11 % (terme de cinq ans). « Nous avons déjà pu récolter 450 000 $ d'investissement de la part d'individus au cours des derniers mois, qui s'additionnent aux 500 000 $ initialement amassés par les producteurs agricoles », explique Patrick Côté. Les fonds actuellement recueillis servent à défrayer les études d'ingénierie et d'impacts environnementaux (faune ailée, niveau sonore, simulation visuelle, etc.).

Le vent souffle depuis 2005

Septembre 2005 : fondation de Val-Éo, coopérative de solidarité

Mai 2006 : installation de trois mâts de mesure des vents

Mai 2006 : installation de trois mâts de mesure des vents

Septembre 2007 : dépôt d'un projet de 50 mégawatts (appel d'offres d'Hydro-Québec)

Mai 2008 : refus de l'offre par Hydro-Québec

Juillet 2010 : dépôt d'un projet de 24 mégawatts

(appel d'offres communautaires d'Hydro-Québec)

Décembre 2010 : acceptation du projet par Hydro-Québec

2011-2014 : phase de développement

(études environnementales et techniques)

2015 : phase de construction et d'implantation des éoliennes

Décembre 2015 : phase d'exploitation

Le projet Val-Éo regroupe aussi bien des propriétaires fonciers (58 fermes) que des municipalités (2) et une centaine de résidants. C'est le seul projet coopératif d'éoliennes à avoir été sélectionné par Hydro-Québec, et certainement le plus communautaire parmi tous les projets retenus lors des deux appels d'offres (voir l'encadré).

Avec ses huit éoliennes, le projet permettra de produire une moyenne annuelle de 65 000 mégawattheures, suffisamment d'énergie pour alimenter 2500 maisons individuelles chauffées à l'électricité. Vendue à Hydro-Québec directement sur le réseau existant, la quantité d'électricité produite sera donc plusieurs fois supérieure aux besoins des 2000 habitants de Saint-Gédéon. La durée de vie minimale des éoliennes devrait être de 20 ans. Le projet actuellement à l'étude permettra d'exploiter le tiers du potentiel éolien du secteur.

Maîtres chez eux
Saint-Gédéon vit de l'agriculture, mais également de la villégiature. L'acceptabilité sociale du projet n'était donc pas plus aisée qu'ailleurs, même en mode coopératif. Un comité de citoyens opposés à celui-ci s'est d'ailleurs formé. « Nous devons arriver à comprendre autant les arguments des opposants que ceux des gens favorables au projet », explique le maire de Saint-Gédéon, Jean-Paul Boucher, qui tente de rester neutre dans ce dossier.

Selon ce dernier, élu en 2009, la grogne s'est quelque peu calmée et les opposants attendent les consultations du Bureau d'audiences publiques en environnement pour présenter leurs doléances. La municipalité n'a pas encore investi de deniers publics dans l'aventure. « Si nous le faisons, nous nous assurerons de faire approuver notre participation par un référendum auprès de la population », assure le maire. Déjà, les redevances annuelles prévues pour la municipalité sont d'environ 100 000 $ (elle dispose d'un budget annuel de 3,8 millions $).

Plusieurs mesures d'atténuation proposées par le Centre québécois de développement durable ont été adoptées par Val-Éo pour rendre plus acceptable le projet aux yeux des Saint-Gédéonais. Le projet original de 12 éoliennes a notamment été réduit à 8 éoliennes de 100 m de hauteur. De plus, Val-Éo s'engage à respecter en tout temps le niveau sonore permis la nuit en zone rurale, soit 40 décibels.

Autre défi : comment concilier les impératifs financiers et économiques d'une entreprise en démarrage avec la gestion collective et démocratique d'un projet qui peut facilement sombrer en raison du « pas dans ma cour » ? D'abord, en alliant les forces de l'entreprise privée à celles du modèle coopératif, reconnu comme plus ouvert et plus transparent. Éoliennes Belle-Rivière, société en nom collectif qui exploitera le parc éolien, est ainsi constituée de l'ontarienne Algonquin Power (25 %) et de Val-Éo SEC (75 %), bras financier de la coopérative Val-Éo (c'est en somme le même modèle que La Coop fédérée – Olymel SEC). « Afin de répondre aux exigences d'Hydro-Québec, nous voulions profiter de l'expertise d'une entreprise bien établie dans l'éolien, comme Algonquin Power, qui a de plus une bonne cote de crédit », explique Patrick Côté. Ensuite, la perception positive du projet par la population est directement proportionnelle à son appropriation par les gens du milieu, fait-il valoir. La formule coopérative et les valeurs qu'elle porte sont donc importantes dans l'acceptabilité sociale.


Les vents viennent de loin sur le lac Saint-Jean, d'où un potentiel éolien intéressant pour les municipalités à l'est de celui-ci.

Une des premières tâches de la coopérative fut d'élaborer une formule équitable de partage des retombées de l'exploitation du vent, même si les éoliennes ne sont pas encore plantées dans le décor. Le mode de partage s'inspire de modèles européens : chaque propriétaire terrien recevra des redevances en fonction de la superficie faisant l'objet d'un contrat d'option éolien, même si aucune éolienne n'est installée chez lui. Ensuite, d'autres redevances seront partagées entre ceux qui possèdent des terres à l'intérieur d'un rayon de 500 m autour de chaque éolienne. On estime les revenus à partager à 500 000 $ annuellement. « Comparativement à ce qu'offraient les entreprises privées aux propriétaires terriens, nous avons au minimum doublé, sinon quadruplé les redevances », estime fièrement Patrick Côté.
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