Entretiens
La coopération s'invite dans toutes les sphères économiques, même celle du sport professionnel. L'équipe de football des Packers de Green Bay est, depuis 1923, gérée sous forme coopérative. Et elle gagne !
Un dimanche matin au Lambeau Field, le stade des Packers de Green Bay (Wisconsin), équipe de la Ligue nationale de football (NFL). Par – 4 °C accompagnés de quelques flocons, les voitures – ou plutôt les camionnettes – s'alignent dans le stationnement du mythique et plus vieux (1957) stade de la NFL pour le traditionnel tailgate party1. Des irréductibles affublés de leur très remarquable cheesehead2 et peinturlurés de maquillage jaune et vert entonnent des hymnes tout en s'affairant à leur barbecue.

Ce n'est pas sans raison que les fêtes d'avant-partie à Green Bay sont parmi les plus réussies de la ligue, selon Sports Illustrated et ESPN The Magazine, qui recensent chaque année depuis 2003 les franchises les plus aimées dans les quatre sports professionnels nord-américains (football, baseball, basketball et hockey). Premièrement, les Packers renouvellent sérieusement chaque année leurs chances de terminer premiers au classement. Ensuite, l'organisation excelle à cultiver ses relations avec le public en organisant une montagne d'activités caritatives. Ainsi, les Packers recueillent l'appui non seulement de leurs amateurs, mais aussi des joueurs de toute la ligue, qui ne rechignent pas à jouer sur la « Frozen Tundra » (« toundra gelée », surnom de la surface de jeu des Packers), dans un stade qui permet d'accueillir 73 094 personnes à chacun des huit matchs locaux de la saison.

Et pourtant, Green Bay est un microcosme d'à peine 102 000 habitants (un peu plus que Saint-Jean-sur-Richelieu), dans un non moins microscopique marché télévisuel quant au nombre de parts (le 70e et plus petit marché parmi toutes les équipes de sport professionnel). Qu'est-ce qui explique donc le succès des Packers ?

1er essai et 10
En 1919, un employé de bureau et ancien joueur de football universitaire, Earl « Curly » Lambeau, rencontre au coin d'une rue de Green Bay le chroniqueur sportif George Whitney Calhoun. D'une conversation anodine naît le désir de fonder une équipe de football. Lambeau demande et obtient alors le soutien de son employeur, l'Indian Packing Company, qui lui accorde 500 $ pour l'achat d'uniformes et lui prête ses terrains (dépourvus de clôtures et de gradins) pour que l'équipe y joue. Une fiche de 10 victoires et une défaite motive les joueurs à disputer une deuxième saison, malgré des difficultés financières latentes.

Chaque année, l'organisation des Packers donne rendez-vous à ses actionnaires. En juillet dernier, 12 500 partisans se sont rendus au Lambeau Field, alors que 21 000 autres actionnaires suivaient la diffusion en ligne de cette assemblée annuelle.
Deux ans plus tard, les Packers font leur entrée dans la naissante NFL, et en 1923 les gens d'affaires de Green Bay s'unissent pour mieux financer l'équipe, qui peine à joindre les deux bouts. On la dotera dès lors d'un statut d'organisation à but non lucratif. Dans les 90 années qui suivront, les Packers vivront d'autres déboires financiers, qui mèneront à l'émission d'actions (en 1935, 1950, 1997 et 2011) ne pouvant être achetées qu'en quantité limitée par une même personne (plafond de 200 000 actions), de manière à éviter une prise de contrôle.

L'équipe des Packers de Green Bay, qui appartient aujourd'hui à 364 000 actionnaires (cinq millions d'actions), est la seule formation sur les 32 de la NFL dont l'actionnariat est public. Elle est de plus la seule à ne jamais avoir été vendue. Les actionnaires ne reçoivent pas un sou pour leur investissement de 250 $ l'action (émission de 2011), action qui ne peut s'apprécier (tous les profits sont réinvestis ou gardés en réserve). Ils n'ont même pas le privilège d'avoir accès à un abonnement ! Leur implication est donc complètement désintéressée.

Les mots « mobilisation » et « collectivité » ne sont donc pas galvaudés pour expliquer le succès des Packers, qui jouissent d'un immense capital de sympathie, au même titre que les Celtics de Boston, les Yankees de New York ou les Canadiens de Montréal. Grâce à ses 13 titres de championnat mondial (en 17 finales), la petite ville située sur la baie Verte du lac Michigan mérite d'ailleurs bien son enviable surnom de « Titletown ».

Légendaires traditions

Les Packers sont une équipe pétrie de traditions, notamment celles qui témoignent de la relation étroite que l'organisation entretient avec ses partisans :

• Depuis près de 50 ans, les joueurs empruntent à des enfants leurs bicyclettes et les enfourchent pour se rendre à leur « camp d'entraînement ». Cette coutume aurait été instaurée par le glorieux entraîneur des Packers Vince Lombardi (qui a remporté cinq Super Bowl entre 1959 et 1968), dans le but de rapprocher les joueurs des jeunes amateurs.

• La tradition du bain de foule après un touché remonte à 1993, quand, après une course de 25 verges, l'arrière défensif LeRoy Butler saute spontanément dans les estrades pour se faire féliciter d'avoir fait 28 à 0 ! Sur la photo, le no 83 des Packers, Tom Crabtree, est entre de bonnes mains après un touché, en septembre dernier.

« Les résidants de Green Bay sont fiers de s'iden­tifier aux Packers, explique le directeur des affaires publiques de la formation, Aaron Popkey. C'est l'image classique de David contre Goliath, de l'équipe d'une petite ville battant les équipes des grandes. Les fins de semaine des matchs, les amateurs de tout le Wisconsin convergent vers Green Bay pour deux jours de célébration. Il est difficile de rester insensible à l'esprit vert et or des Packers ! C'est une cause mobilisatrice pour la collectivité. La ville est reconnue aux États-Unis et internationalement par son équipe. »

L'équipe est gouvernée de manière démocratique. Le comité de direction chargé des affaires courantes est composé de sept personnes venant d'un conseil d'administration dûment élu lors d'une assemblée annuelle, qui sert aussi à rendre des comptes sur l'année passée. Seul le président est rémunéré. Bref, l'exemple des Packers peut certainement inspirer les membres et les dirigeants des coopé­ratives agricoles, et même, qui sait, les leaders derrière l'éventuel retour d'une équipe de hockey professionnel dans la Vieille Capitale…

BILLETS ! TICKETS !

Le succès aux guichets des Packers de Green Bay est phénoménal. On compte parmi les titulaires d'abonnements des résidants de tous les États américains, du Canada, du Japon et de l'Australie ! L'équipe joue à guichets fermés depuis 1960 (une partie des billets sont vendus autrement qu'en abonnements, à des prix variant entre 72 et 319 $ US), et les partisans des Packers désireux d'acheter un abonnement doivent s'inscrire sur une liste d'attente comptant près de 100 000 noms ! À la suite de deux agrandissements successifs du domicile des Packers, certains amateurs ont vu leur vœu s'exaucer : ils étaient inscrits sur la liste d'attente depuis le milieu des années 1970 !

Bref, l'équipe du Midwest a survécu à nombre de péripéties financières (notamment la flambée des salaires des joueurs), mais génère aujourd'hui des retombées annuelles de 282 millions $ US.

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